‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 28 sur 106 · M»' DUPANLOUP · texte numérisé non relu

M»' DUPANLOUP

« Si quelques feuillets de mes œuvres devaient surnager, nous disait un jour M»' Dupanloiip, ce seraient assurément mes polémiques. » Ses lettres, ses brochures portaient si bien Tempreinte de ses qualités les plus personnelles, elles agitèrent tant de fois et si vivement Topinion, qu'il pouvait croire à leur durée. L'attention publique, toujours tenue en éveil par de nouveaux combats, aura perdu de vue ces vestiges d'une lutte éteinte, avant que les' esprits Sérieux aient oublié l'œuvre capitale de M*^"« Dupanloup, ses livres sur renseignement ; mais, pendant de longues années encore, son nom réveillera le souvenir de campagnes nombreuses et brillantes.

La polémique extraordinairement active de l'évêque d'Orléans fut la première cause de sa grande réputation. Il y dépensa, jusqu'à son dernier souffle, toutes les forces d'une âme ardente dont les moindres impressions étaient aussi chaleureuses que spontanées. M^' Dupanloup fut l'homme des grands jours et des grandes luttes. Il défendit la religion et l'Église avec une véhémence qui paraissait à tout moment se retremper dans ses efforts mêmes. La Lettre à M. delà Guéronniére en réponse à la brochure : le Pape et. le Congrès (1860), est une des plus éloquentes de ces manifestations.

C'est avec une étonnante fermeté de dialectique que M»' Dupanloup prit part à toutes les querelles politiques et religieuses de noire époque. En 1859, il écrivit la Protestation contre les attentats dont le Saint-Siège est menacé, et, en 1863, la fameuse Adresse aux électeurs mr l'Abstention. Ces deux lettres sont d'une expression très franche et très vive. Les mômes qualités animent une œuvre plus importante, publiée dès l'année 1845, la Pacification religieuse. Dans «ette brochure, le but de l'évêque est d'éclairer, au nom de la paix et de la justice, les adversairesi du clergé. Pour ce motif, il entreprend l'histoire et l'examen des querelles de son temps ; ij étudie les rôles divers qu'ont joués, à travers les événements, l'Université, le Clergé et les Jésuites. Il veut surtout rechercher sur qui doit peser la grave responsabilité des ditficultés présentes et quel sens il faut donner à ces expressions d'esprit national et de véritable esprit de la Révolution française. L'auteur espère qu'après tant de luttes regrettables viendra le triomphe de la justice et de la paix. Comme beaucoup d'esprits distingués et de cœurs généreux, M*' Dupanloup caxjx* siicu. 12

ressaît des illusions naïves sur la possibilité d'une entente avec la Révolution dans les grandes voies de la liberté.

Il énumère les motifs qui lui font croire au triomphe définitif des catholiques, et laisse voir, en concluant, sa ferme espérance que le bon sens français ramènera le calme etla foi dans les esprits ^.

La fin de la noble carrière de l'évoque d'Orléans fut troublée et profondément afûigée par des polémiques qu'il est impossible de ne pas rappeler ici.

A l'apparition du Syllabus, l'auteur de la Souverairuité pontifjoale avait donné son adhésion pleine et entière aux doctrines du l&aint- Siège. Lorsqu'il fut question de proclamer l'infaillibilité du Pape, a garda pendant un moment le silence, puis manifesta nettement son opposition. Il caractérisait, dans une lettre aussi ferme que respectueuse Sur le concile œcuménique (1868), ses principes personnels et sa libre attitude. Quelques mois après, il fit paraître ses Ohseroations relativement à la définition de Vinfaillibilité au prochain roncite (1869). Celte seconde lettre fort étendue, d'abord adressée ofâclollement à son clergé, reçut en dehors de son diocèse, dans la France entière et jusqu'à l'étranger, une publicité considérable. Des brochures identiques pour le fond à la circulaire de l'évoque d'Orléans, et imprimées dans toutes les langues, furent envoyées à tous les évêques catholiques. L'effet produit fut immense. Les catholiques romains, qui croyaient pouvoir compter sur l'appui de M»* Dupanloup, considérèrent ses 06sei^vations comme une défection ; les gallicans y applaudirent à outrance; et, ce qui affligea profondément cette âme si croyante et si pieuse, la presse philosophique et matérialiste fit chorus avec les gal- Ucans. Cependant, un grand nombre de ses collègues dans l'épiscopat, en France et à l'étranger, combattirent fortement les principes des Observations, Les journaux s'en mêlèrent, etla discussion devint acerbe et passionnée. Persuadé d'obéir au dictamen de sa conscience à un moment où les opinions restaient encore libres, et jugeant inopportune la définition du dogme de l'iafaillibilité, l'évêque d'Orléans accepta la lutte et le défi contre tous, même contre l'archevêque de Malines, soutenu par l'approbation de Pie IX. Il se croyait obligé, disaitil à M«' Deschamps, de songer, dans l'intérêt de l'Église, aux graves conséquences de la proclamation actuelle du dogme de l'infaillibilité

papale.

Lorsque l'Église eut prononcé sur le dogme de rinfaillibilité, l'évêque d'Orléans se soumit sans réserve aux décisions de la papauté . Aujourd'hui que le calme a succédé à toutes ces agitations, il ne nous reste plus que le souvenir et les documents d'une polémique

1 Lire encore : Lettre à M, le vicomte de la Guéronnière, réponse à la brochare la France ^ Rome et r Italie (1861); la Convention du Ib septembre et r Encyclique du 8 décembre (1864) ; Première lettre à M. Rattazii, Seconde lettre à M. Rattazzi (1867).

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religieuse soutenue de part et d'autre avec beaucoup de talent et d'éclat.

HabUe et chaleureux polémiste, M»' Dupanloup était aussi un brillant orateur. Il réunissait les dons les plus enviables de l'éloquence : la douceur et la force, la sensibilité et l'énergie, la simplicité et l'élévation. La molle flexibilité de son organe, l'expression mobile de sa physionomie, l'éclat de son regard et la sûreté de son geste ajoutaient encore à l'effet de ses paroles.

Bien qu'il eût ouvert les conférences de Notre-Dame et prêché des stations nombreuses, l'illustre prélat ne publia ni Conférences, ni Carêmes, ni Avents. Sa méthode oratoire consistait simplement dans le choix du texte, l'établissement des divisions, l'étude des preuves et la réflexion. Après s'être ainsi pénétré de son sujet, il montait en chaire, et improvisait. Il écrivait toutefois les discours d'apparat et de circonstance. Ces derniers, insérés dans les Œuvres choisies, rappelleraient en divers passages, si l'on n'y trouvait de trop fréquentes inégalités, la grandeur de Bossuet, la tendresse et l'onction de Fénelon, l'élégahce de Massillon.

Des traits de chaleureuse et patriotique éloquence ne permettront pas d'oublier son Oraison funèbre du général Lamoriciére, son Oraison funèbre des volontaires catholiques de V armée pontificale^ morts pour la défense du Saint-Siège, et son Discours aux zouaves pontificaux (1862).

M»* Dupanloup, dans ses discours chrétiens, obéissait plutôt à l'ardeur de l'improvisation qu'à des règles fixes. Et cependant, il avait fait une longue étude des principes de l'éloquence sacrée, il en avait pénétré toutes les ressources et en avait même déterminé tous les moyens. Désireux de voir ses prêtres pieux et instruits, de leur faire comprendre la grave importance des leçons données du haut de la chaire, le vigilant évêque avait écrit pour eux VEntretien sur la prédication, véritable rhétorique sacrée où les préceptes sont formulés avec un art infini, avec une simplicité pleine d'élévation et d'autorité.

Après l'armistice de 1871, une nouvelle carrière s'ouvrit au zèle et à l'activité de l'évêque d'Orléans ; les suffrages de ses diocésains reconnsdssants l'envoyèrent siéger à l'Assemblée nationale, et, le 1 8 décembre 1875, il fut nommé sénateur inamovible : dès lors, la politique l'absorba presque entièrement.

£t ses grandes luttes de la tribune lui laissaient encore le temps de soutenir d'immortelles polémiques. Ses lettres au ministre italien Minghetti Sur la spoliation de V Église (1873) et Sur la nouvelle loi mt'/itaire italienne (1876); son Étude sur la franc-maçonnerie (1874); et sa croisade contre le centenaire de Voltaire (1878), le rencontrèrent dans toute la jeunesse et dans toute la vigueur de son talent. Comme l'a dit un des hommes les plus dignes de le comprendre et de le louer : « Ni sa foi, ni son cœur, ni son zèle infatigable, ni sa brûlante parole ne se sont trouvés à court d'arguments toutes les fois qu*il a fallu

combattre une erreur, dénoncer un péril, secourir une infortune, venger ou conquérir un droit *. »

Les polémiques de M»' Dupanloup ont moins d'élévation que ses discours, moins de profondeur que ses livres pédagogiques, mais possèdent à un degré bien supérieur Toriginalité, Funité surtout de stvle. Le bouillant écrivain y donne libre cours à l'impétuosité de sa nature- ses pbrases deviennent l'expression exacte de la véhémence de ses sentiments, on tie rencontre nulle autre part chez lui cette continuité de force, de chaleur et de verve.

M^ Dupanloup, durant une existence toujours agitée, guerroyante, n'eut pas assez de loisirs pour revoir attentivement ses écrits, pour équilibrer ses périodes, pour retenir ou corriger les écarts de son imagination. Il n'en a pas moins réuni dans quelques-unes de ses brochures, politiques ou religieuses, les meilleures qualités de la polémique : la chaleur, la vivacité, le trait, l'ironie, le mordant, joints à la vigueur de la dialectique.

Nous étudierons ailleurs le maître de la jeunesse, le profond éducateur.

1 Lettre de M" Vévéque (TÂutun ordonnant la célébration d'un service funèbre pour Vâme de M^' Dupanloup.

Louis VEUILLOT

— Né en 1813 —

Rien n'est touchant, triste et beau tout ensemble comme les pages que M. Louis Yeuillot a écrites sur les années de son enfance ^ Né pauvre, de parents très honnêtes, mais qui ne connaissaient pas la religion, il reçut, avec une éducation incomplète, des principes voltairiens. Sans frein religieux, sa jeunesse ne fut pas exempte de dissipation. Mais de telles natures s'arrêtent dans leurs égarements et reviennent de loin. Mécontent et sombre au milieu de toutes les ivresses, comme ses propres récits nous l'apprennent, n'ayant plus du tout de foi politique et perdant chaque jour dayanfage la foi morale, honteux des brèches faites à sa conscience, et las des débris d'honnêteté qui lui restaient ■, M. Louis Yeuillot traversait une crise qui devait aboutir à sa perte complète ou à son salut.

Alors petit journaliste, il était entré dans cette carrière sans aucune préparation. « Mes débuts, dît-il, beaucoup trop précoces, datent de 1831 ; j'avais dix-huit ans*. » C'est à Rouen qu'il débuta, au moment où les vainqueurs de juillet étaient obligés « d'accepter des enfants comme défenseurs de l'étrange ordre social qu'ils venaient d'établir ♦». M. Yeuillot se trouva de l'opposition ; il aurait été aussi volontiers du mouyement^ et même, ajoute-t-il, plus volontiers. En 1833, il passa rédacteur en chef d'un journal ministériel à Périgueux : il se souviendra plus tard, dans un roman célèbre, de son séjour dans cette petite ville. A la fin de 1837, il fut appelé à Paris pour être adjoint aux rédacteurs de la Charte de \ 830, journal fondé par M. Guizot pour la défense de son système de gouvernement : il avait pour collaborateurs Nestor Roqueplan, Edouard Thierry, MaUtourne, Edmond Texier, Forgues, Ourliac. Une crise ministérielle ayant renversé M. Guizot et fait disparaître la Charte de 1830, M. Yeuillot entra à la Paix, où il eut pour principal collaborateur Tousspnel, auteur de YEsprit des hâtes. En 1838, il fit un voyage à Rome et y fut témoin des pompes de la semaine sainte. L'heure du grand changement auquel il aspirait depuis longtemps était sonnée : il fut touché, crut, se convertit, et voua son existence à défendre ses nouvelles croyances avec toute l'énergie de sa nature militante. Dès

* Voir Rome et Lorette et les Libres Penseurs,

* Voir Home et Lorette.

* Mélanges religieux, avril 1855.

* Introduction de Rome et Lorette , 2* édit.

lors il se proposa pour premier objet de sa vie de démasquer et de flétrir les ennemis de la religion, dédaignant d'employer à leur égard la persuasion et la douceur, parce que, selon lui, ces gens-là ayant autour de Tâme une triple cuirasse de bronze, il fallait employer avec eux la hache et la massue ^.

M. Veuillot dut à sa conversion le bonheur ; il lui dut aussi la renommée. « 11 n'était la veille qu'un des plus spirituels condottieri du petit journalisme; il passa tout d'un coup écrivain, et prit rang parmi les plus illustres*. » A la fin de 1839 il entre à V Univers y plein «ncore des ardeurs de la jeunesse, l'esprit chargé de projets de livres comme l'arbre est chargé de fleurs au printemps ; il embrasse ce travail sans repos du journalisme, en offrant à Dieu, comme un sacrifice méritoire, l'abandon de tous ses beaux projets et de cette joie de s'essayer à donner uue réalité aux rêves de son imagination '. Bientôt nommé rédacteur en chef, il ne tarde pas à faire éclater son zèle et son rare talent. Toutes les causes qui, de près ou de loin, touchent à l'Église, il les défend avec un courage que rien ne peut faire fléchir. Son programme de rester catholique avant tout, avec ou contre le pouvoir, le jette dans une lutte sans trêve, et les attaques viennent de toutes parts. On devine si ce rôle de champion chrétien fut souvent difficile, et parfois bien amer. « Mais, dit-il, un intérêt supérieur l'a emporté sur toutes les considérations de personnes ou de parti... c'est l'mtérêt de l'Église et de la liberté ^ » En 1843, il lutte avec intrépidité pour la liberté d'enseignement, dans une lettre adressée à M. Yillemain, alors ministre de l'Instruction publique, lettre tout empreinte de fierté patriotique et chrétienne, et dans la défense de l'abbé Gombalot, en 1844, généreux plaidoyer qu'il paya d'un court emprisonnement. Dès lors le nom du rédacteur en chef de l'Univers est connu, applaudi de tous les cathoUques. En 1847, M. Louis Veuillot est arrivé au complet développement de ses facultés. A cette date, c'est déjà un journaliste hors ligne, puissant dans les articles de fond, pétillant d'esprit et de verve dans les articles de circonstance. Le Siècle^ le Journal des Débats^ la Presse^ le Constitutionnel^ le Pouvoir connaissent la force de ses coups.

La révolution de 1848 le trouva sur la brèche. A propos des élections, il écrit contre Félix Pyat, contre les socialistes, d'éloquents pamphlets, Noir et rouge, VEsclave Vindex, et des articles comme les Idées sociales de Phéinie Passot. Mais, dit-il, « aucune nation ne se sauvera par l'imprimerie, et presque toujours l'ineptie l'emporte sur la raison imprimée. » Il prend part, en 1849, aux Araires de Rome, et soutient avec une noble ardeur l'incomparable éloquence du comte

1 Les Pèlerinages de Suisse,

• Sarcey.

s Préface des Mélanges.

* Mélanges,

Louis VEUILLOT. 183

de Montalembert De nouveau, il met toute la force de son talent à réclamer la liberté de renseignement secondaire qu'il veut complète, entière. Il suit et décrit tous les débats de la Chambre.

« Lisez les comptes rendus des séances de la Chambre en 47, 48 et' 49 : ce sont de véritables drames, étincelants de verve comique. Tous les personnages politiques y ont un rôle ou sérieux ou grotesque ; on les voit, on les entend, ils revivent peints en quelques coups de crayon et de main d'ouvrier. La Bruyère n'est pas plus fin ; il a une imagination moins puissante. Si, dans quelque cent ans, on veut des détails sur nos assemblées délibérantes, on les ira chercher dans ces articles, comme on retrouve la cour de Louis XIV dans les Mémoires de Saint-Simon <• »

Dès lors M. Louis Veuillot grandit chaque jour en influence, en réputation. Son plus beau moment de journaliste, et que rien ne saurait faire oublier, est celui de 1852 à 1855, « pendant lequel, ses parties élevées prenant le dessus, sa fibre populaire aussi s'en mêlant, il s'associa pleinement au sentiment public, à l'âme patriotique de la France et fit acte d'adhésion éclatante à la politique impériale dans la guerre de Crimée et pour les premières victoires '. » C'est alors qu'il écrivit les portraits des Deux Emperetars (3 et 5 mars 1854), son article nécrologique sur le maréchal Saint-Arnaud (9 octobre), ses considérations sur la guerre, dans lesquelles il nationalise, en quelque sorte, les idées de M. de Maistre, son parallèle du Prêtre et du Soldat (11 janvier 1855), sa Rentrée de la garde impériale (30 décembre), ses chefsd'œuvre. « Qui pourrait les lire sans les admirer ? a demandé Sainte- Beuve. Il y apparaît éloquent, enthousiaste, religieux à la fois et bon Français, et pour parler son langage, tout rayonnant des meilleures ardeurs de la vie. — Je ne sais pas en vérité, ajoute-t-il, de plus noble prose ni dont la presse doive être plus fière : ce sont là des pages d'histoire. »

Dans cette même période, comme depuis, des discussions politiques et religieuses surgirent où M. Veuillot déploya une vigueur chaque jour appréciée, surtout par ses adversaires. Plus d'une fois, Proudhon témoigna hautement de son estime pour le rédacteur en chef de VUnivers. Arsène Houssaye rechercha sa connaissance, et entre eux s'établirent des relations fréquentes et toutes sympathiques. Béranger même, blessé souvent par les traits de sa verve mordante, rendait pleine justice à la force de son talent en laissant voir toutes les craintes qu'elle lui causait. 11 écrivait à un ami : « Je vous remercie de votre charmante chanson contre Veuillot. Je ne vous conseille pourtant pas de la lui envoyer ^. »

M. Veuillot ne se hvrait pas seulement à de redoutables polémi-

* Sarcey.

* Sainte-Beuve.

^ Correspondance, t, IV, p. 289, à M. de V***, 19 septembre 1865.

ques ; il excelle dans les articles de critique littéraire et même dansles articles d'art ^ Sur Déranger, sur Victor Hugo, sur Lamartine, sur Ponsard, sur Sainte-Deuve, sur Théophile Gautier, sur Leconte de Lisle *, sur le Dante, sur vingt autres, il a composé des pages admirables. Nul ne sait mieux que lui mettre le doigt sur les endroits faibles ; personne non plus ne sait mieux voir et faire valoir les beautés, n est nombre de ces morceaux qu'un Sainte-Deuve eût été fier de signer.

M. L. Veuillot est essentiellement journaliste par la nature de son talent et par la trempe de son caractère ; il a cependant écrit beaucoup de livres, et en avait rêvé bien d'autres. Gomme la plupart des hommes, il a dû jeter à la mer une partie de ses projets pour sauver le reste. Plusieurs de ses livres dureront : Borne et Lorette, les Parfums de Rome, les Libres penseurs et le délicieux roman Corbin etd'Aubecourt.

De 1850 à 1860, toute l'activité du rédacteur en chef de l'Univers se dépense dans les luttes de la politique et dans les polémiques reli^ gieuses. 11 multiplie ses articles sur la fameuse question des clasaiques qui fit tant de bruit, en 1852, et donna lieu à tant d'exagérations dans les deux camps. Le parti catholique s'était divisé : d'un côté^ le comte de Montalembert, M. de Falloux, M. de Broglie, etc. ; de l'autre, M. Louis Veuillot avec l'école dite ultramontaine. La lutte fut longue, «pleine d'amertume et de colère : elle dure encore. Dans la discussion, notre polémiste se range toujours du côté de Rome, et combat le libéralisme de toute la force de son talent, de toute la fermeté de sa foi absolue.

a Le monde, dit-U, sera socialiste ou sera chrétien ; il ne sera pas libéral» Si le libéralisme ne succombe pas devant le catholicisme, qui est sa négation,, il succombera devant le socialisme qui est sa conséquence. Dans Tun comme^ dans l'autre cas, les prophètes qui ont eu Tarrogance de dire que le monden^échapperait pas aux lois de Jésus-Christ ou ne les violerait pas sans péril^. ces prophètes auront raison '. »

Dans la presse, à mesure que grandit sa réputation, ses adversaires se multiplient. Il leur tient tète, et plus d'un reste étourdi des coups qu'il porte.

En 1859, au milieu de la guerre qui venait d'éclater contre l'Autriche, « souvent inquiet, ne voyant aucun avantage à soutenir la conversation politique avec certains vaillants d'écritoire ^, » M. Louis Veuillot demanda refuge à la littérature. Il s'enfuit en esprit vers la

i Personne n*a mieux parlé que lui de Mozart et et Haydn, s Les articles sur Leconte de Lisle, à propos du poème de Kaîn (26 octobre et 1*" novembre 1869], sont des plus beaux. > Mélanges, 30 décembre 1851.

^ Çà et là, préface.

Louis VEUILLOT. 185.

campagne, rers la mer ; il évoqua Mozart, et le vent et les vagues^ pour moins entendre les journaux. Il écrivit Çà et là.

D'où vient ce livre, et que signifie ce titre ? L'auteur nous apprend que de rapides croquis retrouvés sur de vieux carnets de voyage ea ont fourni la matière avec des esquisses anciennement dessinées.

« Le tout, dit-i], se présente avec assez peu d'ordre, et souvent dans une^ forme assez peu usitée. Pour Tordre, il n'est pas absolument nécessaire puisqu'il s'agit de courses à travers champs. Pour la forme, elle est venue ainsi, à peu près toute seule. Comme la pensée du livre ou plutôt du recueil, elle sent l'occasion et la distraction; elle tient du souvenir et du rêve, de la causerie et du chant; demi-poésie... ou demi-sommeil. Qu'importe, hélas I et à quoi bon composer un livre? les livres aussi s'en vont. »

Dans ce livre rempli de tant de choses gracieuses et aimables, et d'où ressort surtout cette pensée fortifiante, qu'à travers toutes les tristesses, tous les combats, toutes les humiliations. Dieu a voulu que la vie de ses enfants fût pleine de lumière, de consolation, de paix et même de gloire ; dans ce livre d'un homme qui n'a pas uniquement connu la guerre, mais qui, au milieu de ses pèlerinages, a rencontré de bonnes et douces figures, des sentimeats nobles, des âmes saintes, des tableaux faits pour reposer le cœur, et qui a éprouvé les joies, les épanouissements et les paisibles ardeurs qui font aimer la vie ; dans ce livre trop imparfait au gré de ses désirs, M. Veuillot n'a pu verser tout ce que son cœur et son imagination aspiraient à répandre. Il n'a pu former ce livre longtemps rêvé, « ce livre jeune, plein de lumière et d'ombre, plein de paroles sages et d'innocentes chimères, ce livre heureux, cette promenade sur l'herbe, au bord des fontaines, dans le. sentier des aromates sauvages, ce doux livre où la brise des montagnes et la brise de la mer auraient caressé les leçons de l'expérience indulgente et la flamme des dernières illusions i. » Non, le temps était passé pour lui de faire ce livre d'artiste heureux, et cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes n'était pas permis à ce belliqueux écrivain. Vite, il lui fallait forger et manier des armes.

Entre deux batailles il put cependant écrire encore un livre où son âme se répandit en de libres épanchements : le Parfum de Rome, Là sont décrites ou chantées, en des page^ délicieuses ", les merveilles et les gloires de Rome chrétienne, les basiliques antiques, la fleur du Colisée, les suaves légendes des vierges romaines. Le Parfum d^ Rome, celui de tous ses livres que Louis Veuillot aime le mieux,' est une œuvre sincèrement originale, étonnante de variété. Le lecteur toutefois y est un peu choqué par la discordance des tons,.

^ Çà et là, ÉpUre dédicatoire.

* lire en particulier les pages sur le navire à vapeur et sur le navire à, voile; F obélisque du Vatican; vue de Rome; Raphaël et le Dominiquin,

par le mélange de notes dures ou bouffonnes avec des notes pures et suaves.

Dans cet ouvrage , M. Louis Veuillot défendait la papauté libre et souveraine de toute Tardeur de son âme, de toute la vigueur de son esprit, comme il Tavait fait dans tant d*articles impérissables. Il continua cette polémique, d'une forme quelquefois intempérante, mais d'une inspiration toujours généreuse; il redoubla ces vaillants efforts, en dépit de tous les obstacles que commençait à lui créer r Empire.

Des avertissements, des menaces furent envoyés à Tintrépide défenseur de la papauté ; il répondit : « Le jour où nous ne pourrions plus, dans notre feuille, parler suivant la sincérité de nos cœurs, nous ne tiendrions nullement à conserver la faculté de distribuer des faits divers, et peu nous importe que ce jour, s'il doit venir, soit aujourd'hui ou demain ^. » Ce jour était prochain, il fut exilé de la vie publique. La force brisa sa plume de journaliste.

Le droit de reprendre son journal ne devait lui être rendu qu'au bout de sept ans. Il écrivit ou publia, dans cet intervalle, nombre de brochures et de livres. Ces brochures sont le Fond de Giboyer, le Guêpier italien, Vlllusion libérale^ Il a fait, en cette dernière, une réflexion piquante. C'est une erreur fort subtile que le libéralisme religieux ; plus d'une âme droite et généreuse est séduite, fascinée par cette illusion brillante. « Le catholicisme libéral, dit-il, est un habit de grande commodité : habit de cour, habit d'académie, habit de gloire ; il donne les couleurs de la fierté sans transgresser les conseils de la prudence ; il entre dans l'église et il est reçu dans tous les palais et même dans toutes les tavernes. » Il allait apporter plus d'énergique amertume dans son livre des Odeurs de Paris, où, continuant son œuvre de journaliste, Louis Veuillot a dépensé tout ce que son ardent esprit pouvait contenir de violentes colères et d'indignation. Ces dispositions des Odeurs de Paris ne sont pas entièrement selon la charité chrétienne.

Toute la vie de Louis Veuillot n'a été qu'une lutte pour la défense des intérêts religieux. Il a pu dire :

« S'il ne m'était pas permis de défendre la cause catholique, ]e rougirais presque de défendre une autre cause. Politique, philosophie, littérature, qu'est-ce que tout cela, séparé de TÉglise? Qu'est-ce que tout cela devant Dieu et même devant les hommes? A quoi bon contredire une politique, réfuter un philosophe, combattre un écrivain ? Je ne vois plus rien qui mérite la peine que l'on y prend et qui commande ou excuse celle que l'on y fait. Aucune cause ne parait plus assez digne par elle-même d'être servie *. »

i Mélanges, 2* série, t. V, p. 495.

s Préface des Mélanges. — Plus tard, il a dit encore : « Dans les temps sombres, nous crions les nouvelles de la nuit, pour qu'on ne s'endorme pas. S'il ne faut rien dire ou n'annoncer que le beau temps, ce n'est plus qu*un mé-

Louis VEUILLOT. 187

Si M. Yeuillot n*a pas toujours employé les meilleurs moyens de défendre cette cause sacrée, si son attitude n'a pas été constamment celle qui convient le mieux à la polémique chrétienne, on ne saurait suspecter sa franchise et son dévouement.

Critique, nous devons seulement blâmer des violences et des excès de langage dont Tesprit de parti ne s'est que trop servi pour rendre odieux et le nom de M. L. Yeuillot et la cause qu'il défendait.

Certes, nous reconnaissons que ses adversaires ont souvent été plus loin que lui dans l'insulte, et n'ont pas reculé devant l'injure inepte et grossière. On a épuisé contre sa personne tout le vocabulaire des termes insultants ; on a joint à son nom toutes les épithètes ignominieuses. Nous avouons aussi qu'il est malaisé de prendre au sérieux certains adversaires ; que de tels ennemis ne prêtent qu'au ridicule. Et c'était la règle de Tertullien qu'il faut rire alors et employer l'ironie : Si et ridebitur alicubi^ materiis ipsis satisfiet. Car, ajoutait-il, c'est la meilleure façon de réfuter ce qui ne mérite pas Thonneur d'une attaque sérieuse, multa sunt sic digim revinci^ ne gravitaie adorentur. De la plume de Yeuillot jaillit naturellement, sans effort, le trait spirituel et original, l'ironie sanglante, le sarcasme mordant.

On passerait donc à ce bouillant improvisateur ses boutades de malice et d'esprit, ses trivialités qui rappellent que cet « enfant du petit peuple S » comme U aime à se nommer, « a eu pour premier maître d'école le gamin de Paris ', » on lui pardonnerait ses crudités de style, ses nudités d'images, et cette brutale franchise de pensée et d'expression qui est l'originalité de sa polémique : mais il abuse, à l'adresse de certaines personnes qui l'ont provoqué, des tours méprisants, des railleries insultantes, des bouffonneries cruelles ; trop souvent il a oublié que les hommes de bords opposés doivent, même au milieu de la lutte, observer entre eux des égards et des ménagements ; égards dus surtout à des frères que des questions de détail peuvent diviser, mais qui restent d'accord sur le fond des principes essentiels ; enfin il a eu ce tort, le plus grave de tous, de ne pas savoir imposer silence à ses ressentiments, en face des tombes les plus vénérées.

lier comme an autre, et souvent ce n'est plus un métier de chrétien. Mieux vaut se taire. » {Univers^ 23 fteptembre 1874.)

1 Libres Penseurs , avant-propos.

* Sarcey.

Au dix-huitième siècle, Thistoirc, donnant dans le trarérs de la littérature et de la philosophie, a^ait une allure essentiellement dogmatique et militante ; elle servait à couvrir toutes les théories et tous les systèmes; c'était un prétexté facile d'accusations ou de panégyriques. L'intérêt du récit était sacrifié sans scrupule à l'intérêt philosophique de la pensée, vraie ou fausse.

D'autre part, ces historiens, comme ceux du dix-septième siècle, transportaient les idées, les mœurs, l'état politique des temps modernes dans les temps anciens. L'existence propre du pays, en ses diverses périodes, n'était point soupçonnée; l'histoire provinciale n'était pas connue . Les idées originales manquaient sur tous les sujets ; on racontait les événements, sans connaissances spéciales des hommes et' des affaires .

Les historiens du dix-neuvième siècle, renonçant à l'histoire de seconde main, à l'histoire de tradition et de routine, se proposèrent de donner aux mœurs et aux événements leurs formes saillantes et pît*^ toresques, d'entrer profondément dans les habitudes et dans la vie des peuplçs qui vivaient à plusieurs dans l'enceinte géographique ordinairement dénommée du nom d'un seul. Ils fondirent ensemble la peinture des mœurs et la narration, au lieu de se contenter de terminer leurs périodes par quelques lieux communs contre les crimes et les tyrans, et de nous dire, à la fin de chaque règne, comment en ce temps les habits étaient faits, quelles étaient la coiffure des femmes etla chaussure des hommes, comment on allait à la chasse, ce que l'on servait dans les repas, comme si les mœurs et les usages devaient se mettre à part dans le coin d'une histoire, de môme qu'on expose des robes et des ornements dans un vestiaire, ou de vieilles armures dans les cabinets des curieux, ainsi que s'exprime Chateaubriand faisant l'éloge de Barante, un des historiens qui ont le mieux su donner à chacun des siècles passés sa véritable place, sa couleur et sa signification.

L'histoire nationale était à remanier de fond en comble. Les historiens du 'dix-neuvième siècle, sur l'appel de Chateaubriand, ouvrirent une ère de renaissance, et commencèrent l'exhumation du moyen âge. Les nouveaux venus comprirent que l'histoire générale d'un pays aussi complexe que l'avait été longtemps la France ne devait être que la

somme de ses histoires particulières. Pour scruter la vie sociale des provinces réunies seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène, pour faire revivre le génie des institutions locales comme des institutions générales, on fouilla les archives des départements, les anciennes chambres des comptes du royaume féodal et les dépôts des préfectures, où les archives des abbayes, des évéchés, des seigneuries avaient été confusément agglomérées . Labeur aussi méritoire quTngrat, qui fournit les matériaux certains d'une bonne histoire générale ; labeur fécond, nécessaire, que l'Institut de France encourage et récompense, que l'État comme les sociétés savantes soutiennent et favorisent.

L'histoire de nos origines restait enveloppée de traditions fabuleuses; les Quérard, les Naudet, les Thierry vinrent la reconstituer ; et, successivement, la lumière se répandit sur tous les points, éclairant les périodes les plus confuses et jusque-là réputées les plus inabordables.

Non moins que l'histoire de France et celle des autres grands États modernes, l'histoire ancienne a été renouvelée de nos jours, grâce à une étude sagace et profonde des textes, non seulement des textes historiques, mais aussi des textes littéraires, qui apprenaient à ceux qui savaient les interroger comment sentaient, pensaient, agissaient les hommes des temps reculés, grâce aussi à des ressources toutes nouvelles, telles, par exemple, que l'épigraphie, de laquelle tant de traits de lumière ont jailli sur l'organisation administrative, militaire, <;ivile et religieuse, et sur toutes les coutumes du monde ancien K

La nouvelle école historique fit son apparition dans le monde en 1820. Son inaugurateur fut Augustin Thierry qui, à cette date, lança dans le Courrier français ces dix Lettres sur l'histoire de France, dont le choc fut mortel à la synthèse monarchique des Mézeray, des Yelly, des Garnier et des Anquetil. A la même époque, Guizot étudiait devant un auditoire captivé les origines du gouvernement représentatif et les institutions politiques de l'Europe depuis la chute de l'empire romain. Sous l'influence de ces deux maîtres, la nouvelle école historique se partage, dès son début, en deux groupes, l'un qui s'attache plus aux faits, l'autre qui s'occupe surtout des idées ; d'où leur sont venus les noms d'École pittoresque ou descriptive et d'École philosophique. De la fusion des deux écoles est née l'École symbolique, à la fois philosophique et pittoresque, plus réelle, plus complète, plus grave. Cette école, dont Yico a tracé la méthode dans la Science nouvelle y^Téiend revêtir chaque époque de la couleur qui lui appartient, du costume qui la distingue entre toutes, et faire revivre dramatiquement ses haines et ses sympathies. En mênde temps elle est dominée par une idée toujours la même, l'idée du progrès, des conditions du progrès . Ce serait l'idéal de l'histoire, si la fusion des deux méthodes ne laissait encore trop de place et de facilité aux écarts de l'imagination.

^ Adolphe Régnier, Disc, à VAcad, des inscript. , 18 novembre .1869.

Sous la plume des historiens de Fécole philosophique et de Técole symbolique, « l'histoire s'est élerée des événements aux institutions et aux mœurs, qui ne sont que des événements plus généraux, des institutions et des mœurs à la succession des idées, qui n'est ellemême qu'une série d'événements plus généraux encore ^ » Elle ne s'est plus séparée du développement de la nature humaine à travers les âges ; elle s'est faite à la ressemblance des sentiments, des intérêts el des situations des hommes.

Cette division des écoles a produit dans tous les sens de sérieux résultats, concourant très heureusement au progrès général; mais, d'autre part, l'application systématique des principes que chacune d'elles représente a, partiellement, déterminé de graves abus.

Dans l'école purement descriptive, pour satisfaire aux conditions d'une entière impartialité, les disciples de M. de Barante voudraient que l'historien se dépouillât complètement de sa personnalité propre. D'après eux, refoulant en lui-même le sentiment que fait nsdtre dans la conscience le spectacle du vice ou de la vertu, il doit, pour laisser toute indépendance au jugement du lecteur, se garder également du blâme et de l'éloge, des marques d'enthousiasme ou de mépris. La vérité des types est la seule règle qu'ils lui prescrivent d'observer.

Ces écrivains ont attribué une importance exagérée à la couleur locale ; en s'efforçant de peindre l'homme de tel siècle ou de tel pays avec la physionomie qui le distingue, ils ont oublié de nous retracer dans sa physionomie toujours saisissante l'homme qui est de tous les pays et de tous les siècles. L'école philosophique et symbolique, par extension l'école humanitaire, voudra commettre l'excès inverse* Cellelà, plus expéditive, efface les individualités pour ne tenir compte que de l'espèce.

A entendre les partisans de ce système, l'histoire d'un siècle n'est pas l'histoire des hommes qui y ont vécu, mais bien celle de l'humanité à cetie époque.

« Au milieu de ce conflit d'événements variés, de ce cliquetis étourdissant de guerres qui se croisent, de religions qui se heurtent, de plûlosophies qui se supplantent, de sociétés qui se transforment et qui transforment avec elles leur politique et leur littérature, perdez un Instant de vue les nuances caractéristiques des personnes, et, vous élevant à une région supérieure, mesurez le pas que Thumanité a fait durant cette époque et vous aurez la clef de rhistoire. Cet aperçu ne manquerait pas de vérité sMl était pris dans une juste mesure ; mais du moment qu'il devient exclusif, on ne peut plus y voir qu'une des nombreuses aberrations de la science contemporaine. La philosophie dé* teint naturellement sur l'histoire ; et de même que l'école descriptive sortait comme naturellement de la philosophie de l'observation, de même rhistoire humanitaire, avec des nuances plus ou moins prononcées, se rattache h. des théories qui avoisinent le panthéisme*. »

1 Jouffroy, Réfl. sur la philos, del'hist, 1825 {Mélang. philos., p. 4l). s Le P. A. Matignon, Études de théologie^ de philosophie et d'histoire.

L'HISTOIRE. 19i

Tels sont les abus des systèmes exclusifs qu'ils défigurent le genre même auquel ils sont appliqués.

Par suite de l'extension si considérable donnée de nos jours à Fhistoire, la tâche de Thistorien s*est singulièrement compliquée. Chateaubriand pouvait dire : « Maintenant Fhistoire est une encyclopédie ; il y faut tout faire entrer, depuis Tastronomie jusqu'à la chimie ; depuis Tart du financier jusqu'à celui du manufacturier; depuis la connaissance du peintre, du sculpteur et de l'architecte, jusqu'à la science de l'économiste ; depuis l'éf ude des lois ecclésiastiques, civiles et criminelles, jusqu'à celle des lois politiques. »

Mais combien d'historiens n'ont pas si largement compris l'importance de leur tâche !

Les uns, dominés parles préoccupations modernes, transforment ou défigurent l'esprit des temps passés, plient les documents originaux à tous les commentaires de l'esprit de parti, et jettent sans relâche à travers leur récit les tirades déclamatoires et passionnées ; les autres, emportés par un zèle exagéré d'archivistes, dépensent leur temps et leurs soins à des recherches insignifiantes, et sur de minces trouvailles édifient des compilations sans intérêt et sans valeur. Ceux-ci, plus ingénieux mais non moins inutiles, font de l'histoire un thème fantaisiste où l'imagination peut brocher à son aise, où, sous l'apparence d'une minutieuse exactitude, tout est faux ou rapporté ; ceux-là, anecdotiers et beaux esprits, découpent les époques en nouvelles piquantes laborieusement cherchées et rassemblées, et, comme de fidèles esquisses de mœurs, relatent sans en passer une toutes les indiscrétions des mémoires intimes.

tt On fait en histoire de la peinture hollandaise, exacte et minutieuse au possible, où les figures sont étudiées à la loupe et où le portrait prend une importance souveraine. Qu'il s'agisse de La Fontaine ou de madame de Sévigné, du cardinal Mazarln ou de la duchesse de Longueville, de l'hôtel de Rambouillet ou de Port-Royal, soyons sûr que nous apprendrons maintes particularisés piquantes dont les contemporains eux-mêmes ne se doutaient pas, et que les personnages les plus fiers et les plus discrets vont nous faire leurs confessions, grâce à Tart d'écouter aux portes et de décacheter les lettres, où nos modernes érudits sont passés maîtres ^ »

Ainsi, nous le voyons, bien des chroniqueurs ont amoncelé les volumes sans aider aux progrès de la science; néanmoins, pour l'ensemble extraordinaire des travaux, pour l'abondance merveilleuse des découvertes, le dix neuvième siècle est vraiment le siècle de l'histoire.

Dans une époque où les découvertes de la science, en toutes voies, ont ouvert aux investigateurs des horizons si vastes sur l'histoire particulière de chaque peuple, peu d'écrivains ont osé entreprendre

« Daniel. Études relig., hisl. et littér.^ 1866, p. 147.

rhistoire générale des révolutions politiques et morales: de toute rhumanité. A peine, comme exemples d'un pareil tableau, trouvonsnous à signaler, du moins en France, après V Histoire universelle insuffisante et arriérée de M. de Ségub, l'œuvre plus brillante et superficielle que profonde et raisonnée de Prévost-Paradol : Revue de Vhistoire universelle; et le résumé consciencieux, mais exclusif, et incomplet, de M. Henri de Riancey : Histoire du monde ou Histoire universelle 4epuis Adam jusqu*au pontificat de Fie IX. Mais les travaux spéciaux, sur l'antiquité comme sur les temps modernes, sont innombrables.

Depuis plus d'un demi-siècle, le berceau du monde, l'Orient, est devenu l'objet d'études toutes particulières. Les travaux de l'érudition française appliquée à la recherche de ses plus antiques traditions, les efforts combinés de l'ethnographie, de la philologie comparée et de la haute archéologie, ont jeté de vives lumières sur ses origines, encore incomplètement connues. A l'aide de la philologie comparée, on a distingué, presque délimité les trois grandes races primitives, les races touranienne, sémitique, indo-européenne, et marqué par des indications générales leurs mouvements et leurs transformations probables. Avec plus de certitude, on a fait revivre les antiquités hébraïques et phéniciennes, on a créé l'égyptologie. Ainsi, par d'éclatante» découvertes, les érudits et les voyageurs fournirent aux écrivains de l'avenir les éléments d'une histoire générale de ces peuples reconstitués. Mais déjà quelques auteurs ont pensé que les problèmes chronologiques qui se rapportent à l'histoire des plus anciens peuples pouvaient recevoir, dans l'état présent de la science, d'immédiates solutions. Sous le titre : Antiquité des races humaines ; reconstitution de la chronologie et de rhiS" toire des peuples primitifs par V examen des documents originaux et par VastronomiBj M. G. Rodier a cru pouvoir remonter dans l'histoire d'Egypte jusqu'à l'an 146H, dans celle des Babyloniens jusqu'à l'an 4286, dans celle du groupe iranien jusqu'en 7048, dans celle des Indous jusqu'en 13901, etc. M. Dreyss, plus réservé, a donné dans sa Chronologie universelle « un manuel utile et commode ». La Terre et l'Homme d'Alfred Madry, VHistoire ancienne de V Orient de M. Goillemin, de M. François Lenormant, de M. Maspéro, et VHistoire ancienne dss peuples de V Orient, par M. Paul Gaffarel, sont les plus sérieux ouvrages que l'on puisse consulter — non sans réserves — sur les premiers développements de l'humanité.

Les progrès accomplis dans les études orientales avaient éclairé d'un nouveau jour lès origines helléniques. De nombreux érudits .s'attachèrent à découvrir' les premières éclosions de l'art et de la civilisation dans la patrie d'Homère, à chercher les véritables sources de l'histoire de la Grèce. Leurs investigations et leurs voyages permirent succeàsivement de reconstituer ses institutions, ses croyances, et de suivre avec certitude ses destinées morales et religieuses. On vit affluer les publications curieuses sur toutes les phases et sur toutes les variétés de son existence sociale : VHisUdre

de Vesclavage dans Vantiquité, et le beau travail sur le Droit d'asile du savant M. Wallon ; l'Histoire des colonies grecques, de M. Raoul-Rochette, continuée et développée par M. Bbunet de Presles ; VEssai, « tout d'exposition critique », de M. Georges Perrot, sur le Droit public d^Athénes; les Études historiques sur les traités chez les Grecs et chez les Romains, de M.Egger ; enfin, TexcelLent tableau de M. Filon, — antérieur à quelques-uns de ces ouvrages, — l'Histoire de la démocratie athéniennCy où l'écrivain nous conduit sûrement à travers toutes les vicissitudes de cette démocratie glorieuse et turbulente qui a été donnée comme un enseignement à l'antiquité, et dont l'histoire offre encore tant de leçons utiles aux États modernes.

D'autres historiens racontèrent la vie politique de la Grèce, et parmi eux Mérimée, dont les Considérations sur l'histoire de la Grèce sont un modèle de dissertation pénétrante, substantielle et neuve.

Presque seul, M. V. Durdy traita avec développements l'histoire générale de la Grèce comprise dans son ensemble. « Deux traita principaux contribuent à la physionomie de ce livre : d'une part, quant à la méthode, une préoccupation constante de reproduire, avec une exactitude scrupuleuse et précise, la vie de chaque jour des peuples anciens, et d'appliquer à l'étude de l'antiquité classique les procédés du statisticien et de . l'économiste moderne; d'autre part, quant à l'esprit, une prédilection quelque peu jalouse et non dissimulée pour la démocratie athénienne ^. »

Se conformant à la marche de ses récits helléniques, M. Duruy, dans son Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins, a résumé et complété tous les travaux antérieurs, et mis à profit les innombrables renseignements que pouvaient lui fournir les différentes branches de l'érudition et de l'archéologie. C'est là sa meilleure œuvre .

Parmi les historiens spéciaux de Rome, M. de Gha.mpagny nous parait le plus digne d'une étude toute particulière.

L'Histoire des Césars, le premier ouvrage qui donna la mesure du talent de M. de Champagny, parut d'abord par fragments fort remarqués dans la Revue' des Deux Mondes, à partir de d836.

L'écrivain s'est proposé là un objet et un plan tout particuliers. Après avoir interrogé toutes les sources contemporaines, poésies, textes de lois, débris de monuments, médailles, inscriptions, il a voulu faire une sorte d'étude, non sur des époques, mais sur des hommes, non de Thistoire, mais de la miniature historique, de la physiologie humaine, rechercher quelle sorte d'homme c'était qu'un Tibère ou un Domitien, « noms répétés tant de fois, et qui apportent à nos esprits des idées si complexes, si pea comprises. » Il a voulu faire comme le philosophe Apollonius, venu d'Asie pour voir Néron et pour apprendre quelle sorte de hôte c'était qu'un tyran.

* Rapport sur les progrés de Vhisiotre, 1857.

« Un homme, quelquefois presque un enfant, doué tout uniment du pouvoir de vie et de mort sur cent vingt ou cent quarante millions d'âmes intelligentes, sur toutes les rives du bassin de la Méditerranée (cet admirable et éternel thé&tre de la civilisation et de Thistoire), sur tout le monde policé en un mot ; et cet homme, un fou, un fou furieux et sanguinaire, faisant tomber les tètes au hasard, massacrant par partie de plaisir ; et cet homme supporté, honoré, adoré par tout ce qu'il y avait alors au monde d'orgueil, d'intelligence, d'énergie; — et cet homme, quand au bout de quinze ans un proscrit plus heureux avait prévenu le message du licteur par un coup de poignard (pour une insurrection, on n'en parle pas), remplacé à sa mort par un homme tout pareil, et Tordre social fondé sur l'inexplicable délire du souverain et l'inexplicable patience de ses cent quarante millions de sujets : voilà le problème qu'on nous p]:opose, sans y songer beaucoup, quand on nous ra« conte cette histoire au collège i. »

M. de Ghampagny tenta de résoudre ce problème. Il lui sembla que ce serait une assez curieuse analyse de descendre dans le cœur 'de ces hommes si puissants par les circonstances, si faibles par la pensée, si démesurés par leurs crimes ; d'examiner ce qui se passait là ; d'établir la phrénologie de ces têtes historiques, de déterminer quel était le mobile, la passion, la constitution d'un Galigula, de trouver enfin une place dans la nature humaine à ces idiosyncrasies si étranges.

L'historien des Césars a donc pensé faire, sinon de la philosophie de l'histoire, au moins de la biographie intelligente :

a Pour connaître ces hommes, il ne suffit pas, dit-il, d'établir ua système sur les évolutions fatales de la société, ni de faire comme certain historien philosophe, qui intitule un chapitre : c En quoi l'humanité est une fleur. » Il faut de la vérité et de la réalité, des détails précis, de la biographie; il faut descendre dans la vie privée, chose à laquelle on ne veut pas croire à cent ans de distance; il faut admettre que les anciens avaient comme nous des petitesses ; qu'ils avaient, eux aussi, leur vie de carrefour^ de cabaret, de «afé et d'opéra. »

VHistoire des Césars se divise en deux parties. La première reaferme, à proprement parler, l'histoire de leur règne effectif. Après avoir esquissé dans une narration rapide, imagée, ce qu'était le monde païen en décadence et surtout les maîtres de ce monde,

de Champagny conclut en démontrant l'utilité sociale du christianisme, qui est « la cause de la civilisation moderne et son principe dans le passé, sa justification et son soutien dans le présent ». L'ouvrage se termine par une comparaison savante entre le néostoïcisme, représenté par le juif Philon d'Alexandrie, et le chrisiianisme. Loin de faire dériver en quelque sorte le christianisme de .la philosophie platonicienne et de ses enseignements, M. de Cham-

^ Revue des Deux Mondes, juillet 1836.

pagny affirme que « les philosophes ont pu, ont dû entendre les apôtres ». Sénèque, notamment, a vu, donnu et entendu saint Paul. Dans la seconde partie, Thistorien retrace les événements accomplis depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'à Favënement de Constantin.

n nous permet ainsi de suivre le christianisme dans son entier développement et de conclure que ce triomphe, en dehors de toutes les prévisions humaines, ne peut être dû qu'à une force divine.

L'auteur des Césars a un style vif, pressé, ardent comme une improvisation ; il a du trait et du mordant, — du mordant qui va quelquefois jusqu'à l'épigramme. — On sent en lui un écrivain nourri du suc des meilleurs auteurs, un admirateur des classiques, mais en même temps un homme qui a été de bonne heure en commerce avec tous les esprits originaux de son époque, à quelque école qu'ils appartiennent. Il relève du présent comme du passé, et il a sa marque propre.

Après les Césars, M. de Ghampagny publia Rome et la Judée au temps de la chute de Néron (1858), où, suivant jour par jour les trois ou quatre années qui s'écoulèrent depuis la chute de Néron et la première révolte des juifs contre l'empire romain, jusqu'à l'avènement de Yespasien et jusqu'au sanglant apaisement de cette révolte, il représente tout ce qui s'accomplit dans cette période si courte, mais si pleine, annoncée dans les prophéties de l'Évangile. La critique a constaté que Borne et la Judée, couronné par l'Académie française, était un ouvrage beaucoup mieux ordonné, plus saisissant et plus achevé, plus original et plus simple que les Césars.

M. de Ghampagny fit paraître en 1863 les Antordns, dont il ne tarda pas à donner une seconde édition modifiée d'après les progrès presque quotidiens de la science archéologique, et surtout de la numismatique et de Tépigraphie. Get ouvrage embrasse la période qax s'écoule de l'an 69 à l'an 180. Après avoir montré, dans les volumes précédents, l'empire romain en proie à une double décadence, l'une matérielle et politique, l'autre morale ; après avoir étudié une série de fous sanguinaires dont « l'étude appartiendrait à la physiologie et à la tératologie plus qu'à la psychologie » ; après avoir, en un mot, peint l'empire romain comme un malade à l'agonie, il montre, dans les Antonins, que le malade n'était pas mort, et qu'il lui restait quelque vie et même un peu de dignité, puisque le siècle suivant a vu surgir une série de princes vertueux, une ère de paix, une succession de sages, trop longtemps surfaits, il est vrai^ et envers lesquels l'histoire a aussi des sévérités à exercer, d'abord pour leurs vices énormes, et ensuite pour la grande faute que ces hommes si vertueux et si cléments ont commise en méconnaissant, et même en persécutant la vertu et la sagesse chrétiennes, présentes et manifestes sous leurs yeux. En racontant les cent dix années qui s'écoulèrent de l'avènement de Yespasien à la mort de

Marc-Aurèle, M. de Ghampagny rend justice aux empereurs romains dont il fait l'histoire. Il n'aime pas à décrier, parce que, selon ses nobles expressions, Fhumanité n*a pas tant de grands hommes qu'il faille se plaire à lui en ôter ; mais il sait qu'un historien n'est pas un panégyriste et qu'il est obligé, même au sujet des hommes les plus en renom, de dire toute la vérité. Entrant dans le cœur de son sujet, il montre que . le bonheur de l'ère antonine s'explique, en partie, par l'absence de transmission héréditaire de l'empire, par l'heureux hasard qui voulut que Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin ne laissassent point de postérité ; en partie aussi par le fait considérable signalé ici pour la première fois, que leur siècle encore païen avait le christianisme au milieu de lui, que leur époque est celle d'un grand développement de l'Église, et que le christianisme et l'Église, assez libres alors, eurent sur les souverains et sur la so* clé té politique une influence notable.

M. de Ghampagny, continuant ses profondes études sur l'Empire romain, a donné en 1870 trois nouveaux volumes, les Césars du troisième siècle, tableau des événements qui se sont passés depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'à l'avènement de Constantin, c'est-à-dire jusqu'au triomphe du christianisme, dont l'historien a suivi le développement à travers tant d'oppositions et tant de persécutions. A la mort d'Auguste, il n'y avait pas un seul chrétien au monde ;.à la mort de Constantin, trois cent vingt-trois ans après, le monde apparaît plus qu'à moitié chrétien. L'auteur a bien le droit de se demander, à l'aspect d'un si rapide progrès, comment cette révolution s'est opérée ; trouvant que ce n'est ni la force matérielle, ni l'autorité des princes sur les peuples, ni l'insurrection des peuples contre les princes qui a produit ce changement unique dans les annales du monde, il doit conclure que ce triomphe contre toute force humaine ne peut être dû qu'à une force divine. Telle était dejà^ dans sa première Histoire des Césars, la conclusion de celui qui fut appelé par Sainte-Reuve un Tacite chrétien»

Partout, dans tous ces ouvrages, qui lui ont colite trente ans de travail, M. de Ghampagny s'est inspiré des plus nobles sentiments » le respect et l'amour de la justice et de la vérité. Comme les msdtres^ M. de Ghampagny a très honorablement et très utilement innové dans l'histoire.

Son œuvre sur l'empire romain est complétée par des travaux particuliers de M. Jules Zeller, de M. Gaston Roissier, de Reulé, d» M. Latour de Saint- Ybars, et de Sismondi.

L'énumération des travaux de tous genres, études fragmentaires^ monographies, ou vastes tableaux d'ensemble, exécutés de nos jours sur l'histoire de France, depuis les temps les plus reculés jusqu'aux sinistres événements des années 1870-1871, nous mènerait trop loin. Contentons-nous de relever quelques études générales donnant

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xine idée plus ou moins succincte et complète de la presque totalité de cette histoire.

La priorité dans la réforme de nos études historiques appartient à SisMONDi, Genevois de naissance et d'affection, mais Français par les goûts de son esprit et la direction de ses travaux ; Sismondi qui le premier, comme Ta constaté Barante, sut dépouiller les commencements de notre histoire des fausses couleurs dont elle avait toujours été revêtue; qui le premier remonta courageusement aux sources originales pour toutes les questions de politique, de jurisprudence, d'économie et de littérature.

« Nous cherchons dans une histoire le développement d'une nation, écritril «n tète de son Histoire des Français, en 1821, nous cherchons le progrès de «es mœurs, de ses sentiments, de ses lumières, de ses institutions ; mais il ne suffit pas toujours pour les reconnaître de suivre, année par année^ les rguerres dans lesquelles elle s*engage, les négociations de son gouvernement, les lois qu'elle adopte ou qu'elle abolit : d'autres changements s^opèrent en silence, sans qu*on puisse dire & quel jour ils ont commencé, quel fait les a déterminés, les contemporains eux-mêmes ne s'en sont point aperçus ; et cependant la métamorphose est complète, les hommes d'une époque ne ressemblent plus à ceux d'une époque précédente. Une tendance générale dans les mœurs, dans les esprits, dans les institutions, caractérise ces périodes diverses d*une même histoire : il est essentiel d*en bien saisir la nature, de rappeler fortement sur elles l'attention des lecteurs, si Ton ne veut point que cette révolution silencieuse leur échappe, comme elle a échappé souvent à ceux mêmes qui Tépousaient. C'est dans ce but que nous avons partagé l'histoire des Français en périodes absolument détachées, et que nous avons cherché à désigner chacune d'elles par la révolution qui, pendant sa durée, s'opérait dans la nation...

« Nous nous sommes proposé de iixer Tattention de nos lecteurs sur le caractère propre à chacune des périodes ée rhialoire des Françaifi. G*est ainsi que cette histoire s'est partagée pour nous en neuf grandes divisions, dans chacune desquelles il nous semble que la nation est entraînée par une tendance différente, et que les mœurs changeât, b

Ambitieux de faire ressortir les traits généraux en des lignes facilement perceptibles, Sismondi voulut suivre la nation française de siècle en siècle sans adopter d*autre division que celle de ces espaces égaux qui marquent le progrès des temps.

« Cette division, dit-il, corrigera du moins en partie notre disposition à donner une importance croissante aux événements, à mesure qu'ils nous avoiisinent. Le caractère le plus frappant aujourd'hui de la nation française, en opposition à toutes les autres, c'est son unité; l'histoire doit nous révéler la formation de cette unité, l'assimilation des parties dont elle s'est successivement composée ; cette assimilation fut l'ouvrage du temps, et pour la comprendre il est nécessaire que la pensée du temps qui s'écoule ne s'efface jamais de notre mémoire. Nos chapitres s'allongeront à mesure que les événements plus rapprochés de nous seront mieux connus, et auront plus d'influence sur notre époque ; mais, pour rectifier l'illusion que fait toujours un

récit plus détaillé, nous ferons toujours entendre la grande horloge du temp», qui, à des espaces réguliers, battra le cours des siècles & notre oreille. »

Sismondi avait eu Fintention de poursuivre son Histoire des Français jusqu'à rassemblée des États généraux en 1789. « Elle aurait ainsi compris toutes les destinées de Tancienne monarchie française et elle se serait arrêtée à l'entrée d^une ère nouvelle, au moment où tout changeait en France, lorsque d'autres idées, d'autres passions devaient amener des événements qui n'avaient plus de ressemblance avec ceux qui avaient précédé *. » Mais il ne put écrire ce qui aurait formé les trentième volume de son histoire : l'âge et la maladie l'en empêchèrent : il finit son travail au règne de Lotds XY.

Nous devons rendre à Sismondi cette justice qu'il a^ comme il se l'était proposé, donné à la nation française ce qu'elle n'avait pas encore : un tableau complet de son existence, un tableau consciencieux où, suivant ses expressions, l'amour et la haine, la crainte ou la flatterie ne l'ont jamais conduit à déguiser aucune vérité, « un tableau moral où elle pourra toujours reconnaître quels fruits amers a portés le vice, quels fruits excellents a portés la vertu, et où, sans s'enfler d'une vaine gloite, elle apprendra et pourra enseigner à ses enfants à s'estimer et à se respecter '. » Mais nous devons aussi faire observer que, sous le rapport littéraire, bien des points négligés accusent chez lui l'excessive rapidité de la composition.

Plein d'une foi austère dans la puissance de la vérité, a-t-on dit, il dédaigna trop l'habile composition des tableaux, l'art des nuances, le charme de l'expression, et jusqu'aux exigences de l'oreille. La concision et lliarmonie des phrases lui font constamment défaut. Le ton général de son Histoire est simple et clair, mais parfois diffus, un peu banal, souvent dépourvu de chaleur et de vie.

M. Henri Martin, après avoir débuté, en 1830, à vingt ans, par un roman, Wolfthurm, bientôt suivi des études semi-historiques : kt Vieille Fronde j Minuit et demi, le Libelliste, publia en 1833 le premier volume d'une Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en juillet 1830. C'est le seul qui parut d'une compilation entreprise avec de nombreux collaborateurs. Renonçant dès le début à cette œuvre commune, et désireux d'en agrandir le plan primitif, M. Martin, de 1834 à 1856, écrivit seul seize volumes d'une histoire publiée sous le même titre jusqu'au tome onzième et, depuis celui-ci jusqu'au dernier, sous l'appellation d'Histoire de France d'après les historiens originaux, .

Bien que cette Histoire de France ait été couverte de tous les lauriers académiques, divers critiques, au sein et en dehors de l'Institut, ont signalé dans la vaste matière qu'elle embrasse bien des points erronés ou douteux.

* Tome XXIX, conclusion.

« Ibid.

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M. Yilleraain, rapporteur des concours de 1856, trouvait inégale Tœuvre immense que TAcadémie allait couronner, engageait l'écriyain à modérer Fardeur de son imagination, et citait comme étrangement fantaisiste sa thèse du Druidisme. L'admiration de M. Henri Martin pour les Druides, faisait-il entendre, l'ayait trop écarté de la vérité, lorsqu'elle l'entraînait à leur attribuer une influence sérieuse sur le génie de la France. « Le Druidisme n'a pas servi de modèle à la constitution de notre Église ; il ne portait pas dans son sein l'idée de la France, il ne s'est pas retrouvé jusque dans l'héroïsme de notre moyen âge *. »

M. Mignet, en 1 869, tout en déclarant au nom de l'Institut que le livre de M. Henri Martin est comme un monument national élevé à l'histoire de notre pays, trouvait que l'auteur accusait dans son style une force peu réglée, et que son imagination prenait parfois des formes un peu exagérées. Il remarquait avec beaucoup de retenue et de réserve qu'il était bien difficile d'éviter toujours les erreurs et de ne pas se livrer quelquefois à des suppositions inexactes.

Un autre critique, M. de l'Épinois, lui reprocha, en des termes plus vifs, d'accorder aux créations celtiques trop de persistance, et d'en apercevoir les traces dans des faits ou des sentiments qui se rapportent à des causes et relèvent d'inspirations toutes différentes. Depuis les premières invasions des Barbares jusqu'à nos jours, M. Henri Martin ne découvre dans les grands événements de l'histoire de France qu'une suite de réveils celtiques, séparés les uns des autres par de véritables affaiblissements intellectuels et moraux. « En défaut sur ce point, reprend l'analyste, M. Henri Martin l'est peut-être également sur quelques autres incidents de notre histoire où l'ardeur de son esprit et la préoccupation de certaines pensées l'ont conduit à des vues et des jugements contestables. » Et, s'aidant du travail comparatif de M. de Beaucourt : le Régne de Charles Vil d'après M. Henri Martin et d'après les sources contemporaines , relevant aussi les traits principaux de l'étude de M. d'Arbois de Jubainville, — un érudit sorti de l'école des Chartes qui voulut examiner dans ses plus petits détails les six premiers volumes, ~ il met toute son obstination critique à surprendre l'historien en flagrant délit d'erreur ou de parti pris. Parfois d'une sévérité excessive, il avoue cependant que l'ouvrage de M. Henri Martin ne manque pas de valeur, que le récit a du mouvement, que les faits y sont présentés avec art et qu'on sent circuler dans ces pages un souffle qui les anime et les colore.

Les erreurs les plus graves de M. Henri Martin, ses plus regrettables écarts d'imagination sont : d'avoir nié l'action du catholicisme sur le développement de liotre histoire, d'avoir présenté l'Église comme une usurpatrice o étrangère au christianisme primitif et hostile à toutes, les idées de progrès, » méconnaissant ainsi la grandeur

1 Séance du 36 août 1856.

m LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE,

de son rôle au moyen âge et les émînents services qu'elle a rendus h H ciyilisation ; d'avoir écrit que le christianisme fut imposé par les axones et par l'autorité politique, contrairement ii tous les témoignages sérieux ; d'avoir^ représenté le mouvement communal comme une révolte du pei^pl0 contre les nobles et le clergé, tandis qu'au contraire les révolta populaires ne furent que des épisodes isolés de cette grande irévolution sociale favorisée en plus d'un endroit par le clergé et par Les. nobles eux-mêmes ; d'avoir accueilli ayec trop de complaisance, des faits douteux tels que le sac de Réziers et celui de Marmande pour avoir occasion de flétrir le catholicisme ; d'avoir jugé les persécutions religieuses, l'inquisition, les dragonnades, uni- .quement d'après les idées modernes ; d'avoir célébré avec un enthousiasme frénétique le triomphe d'une révolution sanglante; enfin d'avoir répété bien des accusations banales contre l'Église et contre la société monarchique, et de ne- s'être pas assez débarrassé des préoccupations du présent en jugeant les œuvres du passé.

Ces critiques épuisées, nous reconnaîtrons la sérieuse valeur de l'œuvre de M. Henri Martin et la légitimité des récompenses exceptionnelles dont elle a été L'objet. Des idées bienfaisantes s'en dégagent ; l'auteur y domine de haut les théories décourageantes de l'école fataliste. Il croit en la justice des faits.

■M Gardons, a-t-il dit, de faire de Thistoire une divinité sans entrailles, comme le fatum des anciens, et ne lui enlevons pas cette admirable sensibilité, cette généreuse sympathie pour les vaincus, pour les proscrits, pour tous les opprimés, qui immortalisera le beau livre de la Conquête de l'Angleterre par les Normands : n'ôtons pas h Thistoire Tàme humaine qu'elle a reçue, c'est la plus précieuse de ses conquêtes ; et ne lui donnons pas pour loi le fatal MALHiscR AUX VAINCUS ! Car 11 n'est guère de victoires ni de défaites définitives dans les éternelles vicissitudes des empires et des nations ! »

Vmstoire de France de M. Henri Martin présente d'incontestables Q^érites de style : la noblesse et l'élévation continues. En même temps selle laisse voir le défaut habituel de ces qualités poussées à l'excès, la imonotone uniformité. L'écrivain, dans son abondance, manque de isomplesse et de ^rve. A toutes les époques et sur tous les points, nous retrouvons toujours le môme homme avec la même manière rde s'exprimer : inflexibilité de style qui reproduit bien le caractère absolu de ses idées.

Un écrivain d'une intelligence étendue, Amédée Gabodrd, ayant considéré que parmi les nombreux historiens de la France aucun ne 'S'était encore dévoué à écrire l'histoire de notre pays « au seul point ■de vue religieux », conçut le projet de réhabiliter la mission histo- -xique du christianisme, et de mettre enfin les armes de la science humaine au service de la vérité et de la foi. Il composa, sous cette inspiration, les vingt volumes de son Histoire généraie de la France.

Le double caractère d'une œuvre si considérable est d'avoir un but constamment moralisateur, et d'établir en principe la mission providentielle de la France depuis ses origines.

Au point de vue de l'érudition historique, tçus les détails paraissent scrupuleusement fouillés ; sous le rapport du style, la phrase est étudiée, soignée ; seulement la chaleur des convictions et certain en-, thousiasme particulier à l'auteur ont rendu, sa prose légèrement solennelle, et même un peu déclamatoire. .

M. Dareste, dont l'Académie des sciences morales et politiques avait couronné l'œuvre de début, Histoire de V administration française^ voulut, après seize années d'étude et de professorat à la faculté des lettres de Lyon, écrire une histoire de France, « qui fût complète sans être longue, qui fût aisée à lire et pratique. » Il a véritablement atteint le but qu'il s'était proposé : raconter clairement et avec exactitude, apprécier les faits dans le sens des opinions et des époques où ils se sont accomplis ; reproduire la physionomie et la vie de chaque siècle, montrer comment tous ont concouru à former successivement la France actuelle. L'auteur de YHistQtre de France depuis les origines jusqu'à nos jours a témoigné, dans ce difficile travail, d'un esprit calme, impartial, modéré ; il a bien fait connaître la constitution graduelle du gouvernement et de l'administration de la France ; mais il admire avec excès l'œuvre des légistes et se montre trop imbu des anciennes traditions parlementaires dans les questions relatives aux rapports entre l'Église et l'État.

« Un juste équilibre dans les diverses parties du récit, une érudition sobre, mais presque toujours sûre, une grande impartialité dans les vues, de la jus* iesse dans les appréciations, un heureux emploi des documents originaux publiés dans ces derniers temps, voilà, dit un bon juge, les qualités qui recommandent cette œuvre remarquable où M. Dareste fait preuve des véritables qualités de Thistorien. M. Dareste, bien que ses opinions gallicanes se trahissent à plus d'une page, montre de l'équité dans ses jugements sur TÉglise et sur la Papauté. Il n'y a chez lui ni fanatisme, ni parti pris. Il rend hommage il ce qu'il trouve grand, utile, fécond, légitime ; il ne condamne pas plus le passé avec une aveugle sévérité, qu'il ne Tabsout avec une trop facile indulgence ; la féodalité, les croisades^ l'inquisition, la réforme, les grandes figures de papes ou de rois sont appréciées par lui avec autant de jiistesse que d'impartialité. La partie administrative est aussi soigneusement traitée qu'on pouvait l'attendre de l'historien de VAdministratîon en France^, »

On ne saurait négliger enfin VHistoire de France de Victor Durdy. L'auteur se place souvent à un point de vue faux ; philosophe antichrétien, il voudrait faire croire que le rationalisme est la loi de la civihsation des sociétés modernes; mais ses récits généralement

^ Du Fresne de Beaucourt, Revue des questions historiques t 1866, t. l, p. 292.

exacts témoignent qu'il est au courant des conclusions dernières delà science.

Dans cet examen trop sommaire, nous avons réservé quelques noms, ceux des maîtres qui ont accompli définitivement leur œuvre, et qui sont demeurés l'objet de Tadmiration publique. Arrêtons plus longuement notre attention sur chacun d'eux ; apprenons à bien connaître : Augustin Thierry, le plus exact des narrateurs et le plus dramatique des peintres; Guizot, Taustëre penseur et lliomme d'État ; Thiers, le politique universel et l'historien des affaires ; Miche- LET, l'idéaliste, le philosophe, le poète qui mêla tant de fois les transports du lyrisme et l'exaltation du rêve aux simples témoignages des documents et des faits ; Bârânte, l'un des maîtres de l'école descriptive ; Montalembert enfin, le grand polémiste, l'illustre auteur des Moines d*Occideni.

En 4820, Augustin Thierry publia le manifeste de la nouvelle école historique, les célèbres Lettres sur V histoire de France, dont les dix premières furent insérées dans le Courrier français.

La première de ces lettres, pleine d'une ardeur toute juvénile^ ouvrait le feu contre l'ancienne école des Mézerai, des Yelly, des Gamier, des Millot, des Anquetil, qui avait si mal rempli l'objet de l'histoire :

fi Nos provinces, nos villes^ toat ce que chacun de nous comprend dans sonaffection sons le nom de patrie, disait-il, devait nous être représenté & chaque siècle de son existence ; et au lieu de cela, nous ne rencontrons que les annales domestiques de la famille régnante, des naissances, des mariages, des décès, des intrigues de palais^ des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail toujours mal circonstancié est dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque. »

L'histoire, telle que l'avaient faite les siècles précédents, était unt chaos. Gomment en sortir? Par le retour aux sources originales dont leshistoriens en faveur depuis le dix-septième siècle s'étaient de plus en plus écartés. La manière de présenter les moindres faits historiques devait indispensablement subir un changement total. Il fallait que la réforme descendît des ouvrages scientifiques aux ouvrages purement littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instruction, et qui réunissent d'ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imaginer.

Certes il y avait beaucoup à faire, et .Thierry donnait le signal d'unetrès utile réforme, mais il alla trop loin dans ses attaques contre le passé. Enivré de sa science de fraîche date, il paraissait trop croire qu'avant lui personne ne savait rien des premières notions de l'histoire. Il ne parlait de ce qui l'avait précédé qu'avec dét^dain et d'ui^

ton provocateur. II ne méprisait pas seulement ses devanciers^ il niait leur existence. Toute révolution est accompagnée de ces excès et de ces injustices.

Pour se préparer à passer de la théorie à la pratique, Augustin Thierry fouilla pendant cinq ans les bibliothèques, analysa les manuscrits, compara les documents originaux. De ces recherches patientes et intelligentes sortit, en 1825, l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands.

Là Thierry se propose d'exposer dans le plus grand détail la lutte nationale qui suivit la conquête de l'Angleterre par les Normands établis en Gaule : de montrer, dans tout ce qu'en retrace l'histoire, les relations hostiles des deux peuples violemment réunis sur le même sol ; de les suivre dans leurs longues guerres et leur- séparation obstinée, jusqu'à ce que du mélange et des rapports de leur race, de leurs mœurs, de leurs besoins, de leurs langues, il se fût formé un seul peuple, une langue commune, une législation uniforme ^.

Pénétrant jusqu'aux hommes, à travers la distance des siècles, il se les représente vivants et agissants sur le pays où la poussière de leurs os ne se trouverait même pas aujourd'hui *. Il repeuple la vieille Angleterre de ses envahisseurs et de ses vaincus du onzième siècle. Il voit et nous fait voir leurs situations, leurs intérêts, leurs langages divers, la joie et l'insolence des uns, la misère et la terreur des autres, tout le mouvement qui accompagne la guerre à mort de deux grandes masses d'hommes '.

Tous ceux qui avaient traité l'histoire d'Angleterre jusqu'alors étaient allés des vainqueurs aux vaincus ; ils se transportaient plus volontiers, comme dit notre historien ^, dans le camp où l'on triomphe que dans celui où l'on succombe, et présentaient la conquête comme achevée aussitôt que le conquérant s'était proclamé maître, faisant abstraction comme lui de toutes les résistances ultérieures dont s'était jouée son épée ou sa politique. Il fit voir, lui, comme l'avait essayé auparavant le romancier écossais Walter Scott, qu'il y avait encore des Saxons après la bataille de Hastings. 11 suivit leur fortune avec intérêt, avec une sorte de partialité généreuse, s'intéressa d'une affection toute particulière aux événements locaux relatifs à ces po* pulations négligées, comme s'il eût été lui-même dans l'obligation de réparer une injustice non méritée, et de montrer que la force et le hasard ont toujours tort '. On peut trouver, en y réfléchissant, que Thierry a, d'un bout à l'autre, un préjugé bien arrêté pour les Saxons oppresseurs des peuples galliques contre les Normands qui n'ont fait que ce que les Saxons avaient fait eux-mêmes ; on peut se dire, en

* Introduction.

« Tome II, p. 125.

» làid.

* Ibid.

* Introduction, p. 16.

examinant la question de près, que la critique historique contesterait Justement sa théorie .exclusive sur les luttes des races, mais au courant du récit on est irrésistiblement ému, et Ton partage, entraîné, toute sa sympathie pour les vaincus, pour les proscrits, pour les opprimés *.

Il excelle surtout à rendre dans sa forte énergie le caractère de la barbarie. « VHistoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, de M. Thierry, dit M. Guizot, est le seul livre où les motifs, les penchants, les impulsions qui font agir les hommes dans un état social voisin de la barbarie, soient sentis et reproduits avec une vérité vraiment homérique. Nulle part on ne voit si bien ce que c'est qu*un barbare et la vie d'un barbare. » '

L'objet essentiel qu'il se proposait dans cette histoire était d'envisager la destinée collective des peuples, et non celle de certains hommes célèbres à bon ou à mauvais titre, de raconter les aventures de la vie sociale, et non celles de la \ie individuelle. Il lui semblait que la sympathie humaine pouvait s'étendre à des populations entières, comme à des êtres doués de sentiment dont l'existence est plus longue que la nôtres, mbals remplie des mêmes alternatives de joie, d'abattement et d'espérance. Considérée sous ce point de vue, pensaitil ^vec raison^ l'histoire du passé prenait quelque chose de l'intérêt qui s'attache au temps présent.

On a relevé quelques erreurs dans cette remarquable histoire, surtout à la première édition ; et certaines personnes regardèrent ces erreurs comme volontaires. Elles crurent y voir un système arrêté d'attaques contre l'Église et une intention préconçue de la rendre odieuse. Thierry s'indigna de cette accusation comme d'une calomnie ; il déclara que ses erreurs étaient involontaires et causées par sa seule ignorance en matière religieuse. Il en corrigea, de son mieux, une partie, dans les éditions successives.

La prévention presque haineuse contre le catholicisme qui animait les premiers écrits d'Augustin Thierry disparait de son second grand ouvrage, les Récits des temps mérovingiens, précédés de Considérations sur l'histoire de France. A peine quelques paroles de dédain échappent-elles encore à l'historien philosophe.

Les Récits des temps mérovingiens méritent toute leur réputation pour le service qu'ils ont rendu à l'histoire de France, et pour l'agrément tout nouveau et tout particulier de la narration en un sujet jusque-là si épineux. .

Avant Thierry, c'était une assertion pour ainsi dire proverbiale, qu'aucune période de notre histoire n'égalait en confusion la période mérovingienne; aussi était-ce l'époque qu'on abrégeait le plus volontiers, sur laquelle on glissait^ à côté de laquelle on passait sans aucun

^ « II retourne le mot de Brennus ; il dit dans son histoire : Malhear aux vainqueurs! » ^Nettement, Hist, de la Litt, sous la Ratauration^ tome H, p« 106.)

scrupule. Augustin Thierry vint nous apprendre qu'il y avait dans ce dédain plus de paresse que de réflexion ; que si Thistoire des Mérovingiens était un peu difficile à débrouiller, elle n'était pas aride ^ qu'elle abondait au contraire en faits singuliers, en personnages originaux, en incidents dramatiques tellement variés que le seul embarras qu'on éprouve est ce^ui de mettre en ordre un si grand nombre de détails *.

La période historique qui s'étend de la grande invasion des Gaules, en 406, à l'établissement de la domination franke, avait été récemment traitée de main de maître " ; les mœurs des destructeurs de l'empire romain, leur aspect sauvage et bizarre, avaient été peints avec des couleurs vraies : mais la période suivante n'avait été l'objet d'aucune étude où l'art entrât pour quelque chose.'

« Son caractère original, dit Thierry, consiste dans un antagonisme de races non plus complet, saillant, heurté, mais adouci par une foule d'imitations réciproques, nées de Fhabitation sur le même sol. Ces modifications morales, qui se présentent de part et d'autre sous de nombreux aspects et h. différents degrés, multiplient dans Thistoire des temps les types généraux et les physionomies individuelles. Il y a des Franks demeurés en Gaule purs Germains, des Gallo-Romains que le règne des barbares désespère et dégoûte, des Franks plus ou moins gagnés par les mœurs ou les modes de la civilisation, et des Romains devenus plus ou moins barbares d*esprit et de manières» On peut suivre le contraste dans toutes ces nuances à travers le sixième siècle et jusqu'au milieu du septième ; plus tard, l'empreinte germanique et l'empreinte gallo-romaine semblent s'effacer à la fois et se perdre dans une semi-barbarie revêtue de formes tbéocratiques. »

Augustin Thierry fut d'autant plus porté à retracer cette période si complexe et de couleur si mélangée, qu'elle est celle-là même dont les documents originaux offrent le plus de détails caractéristiques.

La suite des Récits des temps mérovingiens n'embrasse guère que l'espace d'un demi-siècle. Ils sont liés en quelque sorte entre eux par la réapparition des mômes personnages, et souvent ils se développent l'un l'autre. Tantôt c'est le récit d'une destinée individuelle où vient se joindre la peinture des événements sociaux qui ont influé sur elle ; tantôt c'est une série de faits publics auxquels se rattachent, chemin faisant, des aventures personnelles et des catastrophes domestiques. La manière de vivre des rois franks, l'intérieur de la maison royale, la vie orageuse des seigneurs et des évoques ; l'usurpation, les guerres civiles et les guerres privées, la turbulence intrigante des Gallo-Romains et l'indiscipline brutale des Barbares ; l'absence de tout ordre administratif et de tout lien moral entre les habitants des provinces gauloises, au sein d'un môme royaume ; le réveil des antiques rivalités et des haines héréditaires de canton à canton et de ville à ville ;

* Préface, p. 4.

a Par Chateaubriand, dans les Martyrs,

partout une sorte de retour à Fétat de nature, et Finsurrection des volontés individuelles contre la règle et la loi, sous quelque forme qu'elles se présentent, politique, civile ou religieuse ; Fesprit de révolte et de violence régnant jusque dans les monastères de femmes : tels sont les tableaux divers qu'Augustin Thierry traça d'après les monuments contemporains, pour former, de leur réunion, une vue du sixième siècle en Gaule.

L'historien a fait, comme il nous dit, une étude minutieuse du caractère et de la destinée des personnages historiques, et il a tâché de donner à ceux que Fhistoire a le plus négligés de la réalité et de la vie. Entre ces personnages, célèbres ou obscurs aujourd'hui, dominent quatre figures qui sont des types pour leur siècle : Frédégonde, Hllpérlc, Eonius Mummilus et Grégoire de Tours ; Frédégonde, Fidéal de la barbarie élémentaire, sans conscience du bien et du mal ; Hilpéric, l'homme de race barbare, qui prend les goûts de la civilisation et se polit à l'extérieur sans que la réforme aille plus avant ; Mummilus, l'homme civilisé qui se fait barbare et se déprave à plaisir pour être de son temps ; Grégoire de Tours, Fhomme du temps passé, mais d'un temps meilleur que le présent qui lui pèse, Fécho fidèle des regrets que fait naître dans quelques âmes élevées une civilisation qui s'éteint ^

Les Récits des temps mérovingiens sont ce que Thierry a écrit de plus achevé. Aussi est-ce avec justice que l'Académie française lui a accordé pour cet ouvrage et lui a maintenu jusqu'à sa mort Iti |^s haute de ses récompenses.

Grâce à ces encouragements bien dus à son talent et à sa persévérance infatigable, mise àFépreuve par de cruelles souffrances auxquelles vint se joindre une cécité presque complète, Augustin Thierry put améliorer sans cesse ses premiers travaux et en entreprendre de nouveaux, tel que son Essai sur Vhistoire du Tiers-État, Dans ce dernier ouvrage, aussi solide que les précédents, l'historien sait dégager de l'étude des faits locaux des vérités générales dignes d'attention et de réflexion. C'est ainsi qu'il reconnaît à nos ancêtres du moyen âge « quelque chose qui nous manque aujourd'hui, cette faculté de Fhomme politique et du citoyen qui consiste à savoir nettement ce qu'on veut, et à nourrir en soi des volontés longues et persévérantes *. »

L'illustre aveugle s'appliquait à perfectionner tout ce qu'il faisait plutôt qu'à produire beaucoup. Et le soin de la forme ne le préoccupait pas moins que celui du fond. C'est ainsi qu'il a été un grand écrivain en même temps qu'un grand historien. Toujours pénétrant et vrai dans ses récits, toujours expressif pour le détail des mœurs, toujours naïvement associé aux émotions populaires qu'il décrit, selon les expressions de Villemain, il atteint à Féloquence dans les grands

1 Préface, p. 7.

« Essai sur ^histoire de la formation et des progrès du Tiers Étai, Préface, p. 8.

tableaux de sa Conquête de V Angleterre par les Normands ^ Un autre critique autorisé a pu appeler A. Thierry un traducteur de génie des anciens chroniqueurs, et dire qu'il a porté dans cette mise en œuvre le sentiment simple de Tépopée '. Il avait un si merveilleux talent pour mettre en scène et poser ses personnages, une si parfaite entente du mouvement dramatique, qu'il les rendait vivants et les montrait aux yeux. Il reconstruisait pour ainsi dire le passé comme s'il avait assisté à tout ce qu'il raconte.

Cet admirable artiste ne négligeait rien pour restituer à chacune des périodes de temps embrassées par son récit ses dehors particuliers, ses traits distincts, son entière originalité. C'est pourquoi il attachait tant d'importance à la couleur locale qui lui semblait une des conditions, non seulement de l'intérêt, mais encore de la vérité )iistorîque. C'est pourquoi il s'est si soigneusement efforcé de restituer aux noms propres leur physionomie primitive, et que, selon la différence des races, il a fait varier l'orthographe de ces noms de manière à leur rendre leur ancienne forme contemporaine et à indiquer positive^ ment leur son et leur composition. C'est pourquoi enfin il a évité avec tant de scrupule d'appliquer à aucun temps le langage d'un autre, d'employer pour les faits et les distinctions politiques du moyen âge les formules du style moderne et des titres d'une date récente ; il a voulu tout rétablir, faits politiques, détails de mœurs, forme, langage, noms propres '.

Quelqu'un pourrait-il être à plus juste titre appelé créateur dans le genre qu'il a cultivé ? Augustin Thierry s'est fait un style, — style coloré, pittoresque, vif, ferme, mais jamais cherché, jamais emphatique ni déclamatoire, — qui lui est aussi propre que sa manière historique, et à la perfection duquel il a employé d'incroyables efforts, comme l'a justement remarqué un critique. « On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dai;is sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants ^. n< Ne se satisfaisant luimême qu'à grand'peine, il travaillait extraordinairement ses écrits. <f Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cette humble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à l'art pour se cacher, était celle qu'il affectionnait le plus. » Il dictait quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au degré de perfection dont il était capable *.

1 Duc. à CAcad. franc. , 28 août 1856.

< Sainte-Beuve, Causeries^ 11 oct. 1852.

» Voir riatroduction de V Histoire de la conquête de F Angleterre.

^E. Renan, Journal des Débats, 7janv. 1857, Variétés, A. ThiERRT, 2« art.

* Id., ibid.

208 LES PROSATEURS DU DlX-NEUVlÉME SIÈCLE.

Et le merveilleux talent dont il était doué pour la retouche, il l'appliquait à Tensemble aussi bien qu'aux détails, profitant de toute remarque juste qui lui était suggérée pour améliorer son œuvre sans en changer la physionomie.

Augustin Thierry, aveugle, perclus, impotent, mais aidé jusqu'à l'époque de son veuvage par une femme aussi intelligente que dévouée, qui prenait une part active à ses travaux, faisait avec cette attention minutieuse et scrupuleuse une révision générale de ses ouvrages quand la mort vint prématurément le frapper. L'amélioration qui le préoccupait le plus dans les derniers temps de sa vie, c'était de corriger ce qui, dans ses écrits, pouvait être contraire à la saine philosophie, contraire particulièrement à la foi de l'Église et au respect qui lui est dû *. Thierry, parti de l'incrédulité voltairienne, avait eu,, pendant une partie de sa vie, tine philosophie sceptique, La Providence pour lui n'était qu'un mot. Il ne cherchait pas plus Texplication des événements dans une volonté supérieure aux causes finies que dans la force des choses. Pour lui les faits historiques n'étaient pas l'accomplissement de desseins providentiels, ni le résultat de forces générales : ils étaient uniquement le produit de la libre action humaine, des instincts du cœur de l'homme, de l'opposition desraces, de l'inégalité éternelle qui maiotîent à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus. L'Église lui apparaissait en ennemie, et il l'avait souvent montrée comme une puissance inflexible dans le monde, funeste ou criminelle, laquelle n'avait eu d'autre titre que l'ignorance et la faiblesse de ceux qui la reconnurent, la cruauté et l'habileté de ceux qui la dirigèrent. Mais l'étude sincère de l'homme et de l'histoire l'avait depuis des années déjà ramené à d'autres vues. Rationaliste fatigué, selon ses propres expressions, il voulait entrer dans le sein del'Église et se soumettre à son autorité. Il avait fini par comprendre que l'incrédulité n'explique pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain, c'est la religion. Son esprit, s'élevant par degrés de l'erreur à la vérité, crut voir d'abord dans le protestantisme la pure doctrine de l'Évangile. Lorsqu'il eut jeté les yeux sur l'histoire de l'Église, qu'il ignora pen-

1 Augustin Thierry utilisa grandement pour les corrections et les retouches de Y Histoire de la conquête d'Angleterre le savant livre de Tabbé Gorini, Défense de l'Eglise contre les erreurs historiques, a Je soumets, disait-il à M. Tabbé Gorini, cet ouvrage bien des fois remanié partiellement à une révision d*ensemble, à une collation avec les textes originaux, non dans une vue particulière, mais dans l'intérêt général de la vérité historique. Toutes les erreurs que j'ai pu commettre et qui m'ont été signalées consciencieusement seront corrigées par moi, selon ma conscience d'historien. » (Lettre du !«' sept. 1856.)

Bien qu'il ne Tait pas avoué, Téminent historien se servit aussi, 'pour c& travail de révision, d'une brochure un peu vive, autrefois dirigée contre les parties défectueuses de son œuvre, par un critique de VUnivers^ M. Léon Aubineau.

dant longtemps, il vit clairement que le protestantisme ne pouvait être la religion fondée par Jésus-Christ, que le protestantisme et Thistoire étaieht entièrement incompatibles, que le protestantisme a été forcé de créer à son usage une histoire fictive, tandis que le catholicisme se trouve tout entier dans les quatre premiers siècles de l'Église.

Le catholicisme lui apparaissait clairement comme la vérité, comme la vraie religion du genre humain, et il ne s'étonnait pas des nombreux retours à TÉgllse catholique qui s'opéraient tous les jours, malgré tant d'objections et de difficultés ; il déclarait que les objections prétendues philosophiques n'étaient point philosophiques ^, qu'au contraire toute la philosophie de tous les temps et de tous les lieux se trouvait dans la doctrine catholique, que toute la vérité s'y concentrait et qu'on était dans le faux à mesure qu'on s'en éloignait, et que c'était là pourquoi le luthéranisme valait moins que l'anglicanisme, le calvinisme moins que le luthéranisme, l'unitarisme moins que le calvinisme, et ainsi de suite. Enfin, de nul côté, il ne voyait aucune bonne raison contre la religion catholique. « S'il s'agit des préceptes de l'Église, disait-il, tout y est bon, raisonnable, salutaire, tout, jusqu'aux moindres pratiques : on ne peut en omettre aucune sans avoir à le regretter. On a tort d'hésiter. Il faut arriver là. La véritable philosophie, la vraie sagesse pratique y conduiront de plus en plus. »

Le catholicisme est justement fier d'avoir finalement compté parmi ses amis et ses adhérents un esprit si puissant et si généreux.

François Guizot débuta comme professeur d'histoire, à la Sorbonne, en 1812, où Fontanes, à qui il avait été présenté par Royer-Collard, le fit nommer professeur adjoint et presque aussitôt titulaire.

Son style, comme professeur, était ferme, précis, et d'une clarté remarquable, mais aussi peu aniipé et froid K Guizot a pris tous les personnages de l'histoire, tels qu'il les a trouvés, mais il ne nous les a pas montrés sous un jour qui pût faire naître des idées nouvelles sur le passé. Il retrace d'une main sûre les profils sans leur donner la vie.

Le premier ouvrage qui sortit de cet enseignement, continué pendant de longues années, fut VHistoire du gouvernement représentatif (1821-1822). Ses éditeurs, profitant de la vogue de ce cours, en avaient fait une édition incorrecte et inexacte. L'auteur reprit lui-même cette édition, et, s'aida nt de sa mémoire et de ses notes, il rétablit son cours tel qu'il l'avait fait, sans en retrancher certains passages qui, vrais trente ans avant, pouvaient, relativement, ne plus l'être, ou du moins exiger certaines modifications.

En 1823, il publia les Essais sur V Histoire de France. Dans ce solide

1 Voir E. Renan, Joum, des DébatSt 5 janv. Variétés, A. Thierry, 1*' art >Ce sont les expressions de M. Taine»

no LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

ouvrage, s*appuyant des travaux de Roth, d*Eicliorn, d'Hulmann, de Savigny, il fait bien connaître le régime municipal de l'empire romain et Télal social de la France depuis le cinquième jusqu'au dixième siècle. Il expose la formation de la société et du gouvernement en Angleterre et en France, en Angleterre où un gouvernement libre est sorti du sein de la barbarie, en France où la liberté politique ne s'introduisit qu'après des progrès immenses accomplis dans la carrière de la civilisation ; et il trouve moyen de dévoiler le secret de la destinée politique de ces deux pays jusqu'aux temps modernes.

Dans cette première composition historique, Guizot, aussi modeste que profond, sans prétendre nullement au rôle de novateur, analyse, comme il le fera encore plus tard, les doctrines et les travaux de ceux qui l'ont précédé dans l'étude de l'organisation civile de la France au temps des deux premières races. Il cite tour à tour, en les redressant quand il y a lieu, Montesquieu, l'abbé Dubos, jusqu'à Boulainvilliers. Il n'a même donné ses Essais sur l'Histoire de France que comme un complément aux Observations de Mably. Son enseignement, jugé trop libéral, fut suspendu sous le ministère Villèle; il le reprit en 1828, sous le ministère conciliateur et réparateur de M. de Martignac.

Le cours de 1828 à 1830 eut pour objet l'histoire modernç. La première année, devant l'auditoire le plus intelligent et le plus sympathique, il TeirsLqaiY Histoire générale de la civilisation en Europe y depuis la chute des Romains et l'invasion des Barbares jusqu'à notre époque.

Ce cours souleva un véritable enthousiasme en faveur de Guizot, car il tenait plus qu'il ne promettait. Courant pour ainsi dire de sommité en sommité, selon ses propres expressions S et se bornant presque constamment à des faits généraux et à des assertions, il étudia les éléments constitutifs de la société moderne, l'aristocratie féodale, l'Eglise, la royauté, les communes, et fit connaître leurs origines, leurs premières relations, leurs développements successifs ou parallèles, les modifications introduites dans leurs principes essentiels. Les deux années suivantes, il aborda V Histoire particulière de la civilisation en France, « le pays dont la civilisation a paru la plus complète, la plus communicative, a le plus frappé l'imagination européenne*. »

Dans de grands et savants tableaux d'histoire, il montra d'abord l'état de la Gaule au quatrième siècle, sous la domination romaine, l'état de la Germanie avant l'invasion, les résultats de l'entrée des Germains en Gaule, puis l'amalgame de la société romaine et de la société barbare dans Tordre civil, l'ordre religieux et l'ordre militaire ; il expliqua ensuite comment s'est formée la féodalité, l'association des possesseurs de fiefs ; il en exposa la constitution intérieure, et

1 Histoire générale de la Civilisation en France^ l'« leçon. « Ibid.

dépeignit Tétat où eUe se trouvait au commencement du onzième siècle, puis au commencement du quatorzième ; il fit assister ses auditeurs au développement de Tautorité royale et leur mit sous les yeux toutes les vicissitudes du tiers état et les progrès de la société civile.

Dans tout ce cours» admirable maintenant à lire, comme autrefois à entendre, sa pensée dominante fut de ramener les esprits à une appréciation intelligente et impartiale de notre ancien état social, et de contribuer ainsi, pour sa part, à rétablir entre les éléments divers de notre société, anciens et nouveaux, monarchiques, aristocratiques et démocratiques, « cette estime mutuelle et cette harmonie qu'un accès de fièvre révolutionnaire peut suspendre, mais qui redeviennent bientôt indispensables à la liberté comme à la prospérité des citoyens, à la force comme au repos de TÉtat ^ »

Le résultat de ce cours, publié en six volumes, fut considérable, et Augustin Thierry a pu donner cet éloge à Téloquent professeur, qu'il a ouvert, comme historien de nos vieilles institutions, l'ère de la science proprement dite ^. On a seulement à regretter que tant de mérites solides soient déparés par des préjugés et par de fausses appréciations sur le catholicisme et sur les institutions chrétiennes. Le protestant et le philosophe trompent quelquefois, h son insu, la conscience de l'historien.

En 1823, en même temps qu'il donnait ses Essais sur V Histoire de France^ Guizot avait commencé la publication des Mémoires originaux de la révolvtion d'Angleterre ^. 11 ambitionna dès lors» comme l'objet le plus digne de son ambition littéraire, d'écrire l'histoire de ce grand événement, depuis l'année 1625, début du règne de Charles I^% jusqu'à Tàvènement de la dynastie d'Orange, }680, et la consôhdation définitive des libertés publiques.

C'est en historien qui a passé par la politique que Guizot retrace l'histoire révolutionnaire du peuple anglais. Dans cette grande œuvre poursuivie à travers tant de vicissitudes publiques et privées, l'écrivain homme d'État, négligeant les petits événements, les circonstances piquantes, que recherchent le biographe et le chroniqueur, s'est proposé uniquement de faire connaître les origines du gouvernement représentatif en Angleterre, de montrer comment, après la chute de cinq ou six gouvernements successifs, la liberté politique s'est établie définitivement dans ce pays privilégié. Un Discours sur V histoire de la révolution d* Angleterre^ publié en 1850, résume avec une netteté lumineuse le caractère et le sens général de cette révolu^ tion si longuement étudiée. Ce vaste travail historique brille non

1 Mém„ 1. 1, p. 337.

• Considérations. sur rhist, de France f chap. iv.

> Collection de mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre, 1823 et ann. saiy., 26 vol. in-8^. traduits de Tanglais par divers auteurs, et annotés par M. Guizot.

seulement par la sûreté et la profondeur de la science, mais encore par le mérite de la composition. Les faits sont groupés avec beaucoup d'art, et les idées générales* en sont très habilement tirées. Le style, toujours vigoureux, s'élève jusqu'à Féloquence dans les parties les plus hautes et les plus dramatiques, dans le récit du despotisme de Charles !•', dans le procès de Strafford, du roi, de lord Hamilton, de lord Cappel. Dans les derniers volumes, écrits trente ans après les autres, la couleur est plus sévère, le dessein plus précis.

Pendant quelques années, Guizot fut complètement absorbé par la politique. Dès qu'une révolution lui eut fait des loisirs forcés, il se remit au travail avec l'ardeur de ses années de jeunesse ; il acheva ses publications historiques, et, ne pouvant plus agir, entreprit de raconter ce qu'il avait fait durant les années de sa carrière publique. Il écrivit les Mémoires de son temps.

Si, contrairement à ce qu'avaient fait naguère plusieurs de ses contemporains, il publiait ses Mémoires pendant qu'il était encore là pour en répondre, ce n'était point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes luttes une petite arène, à défaut de la grande, désormais fermée. Mais, voulant parler de son temps et de sa propre vie, il aimait mieux le faire du bord que du fond de sa tombe. Il y trouverait plus de dignité pour lui-même, et pour les autres il apporterait dans ses jugements et dans ses paroles plus de scrupule.

Guizot évite de prodiguer les anecdotes intimes, les souvenirs personnels indépendants de la politique. Ses Mémoires offrent cependant çà et là quelques passages curieux qui concernent l'homme privé et nous introduisent jusqu'au foyer le plus intime de sa vie domestique. Il aime, en particulier, à rendre hommage aux objets perdus de ses affections.

En retraçant dans ses Mémoires les principaux événements qui ont rempli le règne du roi Louis-Philippe et la part qu'il y a prise, il s'est proposé d'en, écarter toute polémique rétrospective et de présenter constamment les faits dans tout leur jour, et les hommes, adversaires ou amis, sous leur meilleur jour. Il déclare qu'en agissant ainsi il a obéi à son penchant plutôt qu'Q n'a exécuté un dessein, parce que la longue et laborieuse expérience de la politique Ini a enseigné, non pas le doute, mais l'équité ^. Il proteste de la sincérité de son âme, de l'apaisement des ressentiments que laissent au fond des cœurs les violences et les injustices des luttes politiques. En sondant attentivement son âme, il n'y découvrait aucun sentiment qui envenimât ses souvenirs.

C'est d'un ciel profondément serein, nous assur&-t-il, qu'il reporte ses regards vers cet horizon chargé de tant d'orages. Il est certainement très sincère en parlant ainsi ; mais on peut douter qu'il se désintéresse aussi complètement de passion. Certains accents ne

1 T. VIII, p. 319.

montrent-ils pas encore çà et là rémotion intérieure si bien contenue ? Quoi qu'il en soit, louons Guizot d'avoir su demeurer si calme devant toutes les violences, et de n'avoir jamais abaissé sa dignité au niveau des injures.

Ce qui éclate le plus dans les Mémoires de l'ancien ministre de Louis-Philippe, c'est l'inflexibilité de sa foi politique. On ne le blâmera pas au moins d'avoir continué à admirer la constitution de l'Angleterre et la libre civilisation de ce pays *. S'il avait lui-même entendu plus largement la pratique de la lÛ>erté, de cruelles épreuves auraient été épargnées à la France. Ce qu'on pourrait lui reprocher, sans être d'une sévérité excessive, c'est d'exposer ses opinions d'un ton d'autorité trop magistral, de donner ses jugements sur le passé ou sur le présent comme des oracles indiscutables.

Guizot ne parle pas seul dans ses Mémoires; il passe souvent la parole aux personnages politiques avec lesquels il s'est trouvé en rapport^ et il en insère dans son récit des lettres curieuses : c'est ainsi qu'on trouve dans ces volumes de nombreuses lettres de Royer- GoUard, de Barante, de Rémusat, de Jouffroy, d'Augustin Thierry.

n a dit, dans l'introduction de l'ouvrage de lord Stanhope sur William Piit et son temps (1862) : « Ce que j'ai surtout et constamment désiré, c'est l'établissement, en France, de la liberté politique, que j'ai toujours crue et que je crois toujours indispensable à la sûreté de nos libertés civiles comme à notre honneur. » Une autre grande conviction chez lui, c'était la nécessité des idées religieuses. Jamais il n'avait parlé de la religion qu'avec un langage relevé, solennel, austère. L'épreuve de 1848 et les appréhensions pour l'avenir du pays le portèrent à en prendre encore plus hautement la défense. Tel fut l'objet de plusieurs publications fort remarquées, très chrétiennes et presque catholiques, dont la plus belle est intitulée : Méditations sur la religion chrétienne dans ses rapports avec Vétat actuel de la société et des esprits.

Deux ouvrages d'une sérieuse valeur ont brillamment terminé la carrière littéraire de Guizot : VHistoire de France racontée à mes petitsenfants et Y Histoire d'Angleterre racontée âmes petits-enfants.

Le premier n'était pas destiné à la publicité. Guizot avait simplement rédigé quelques notes sommaires, inscrit quelques dates et rappelé quelques noms . Il n'avait rien écrit de plus, n'ayant d'autre but que de raconter intimement, sous leurs traits généraux, les grandes époques de notre histoire.

n parsemait son récit d'anecdotes lorsqu*il remarquait que l'attention de ses petits-enfants devenait languissante et ne leur pemiettait plus de«aisir les mœurs, l'influence et le caractère des hommes de l'époque. Guizot a fait passer la meilleure partie de nos chroniques dans la trame de son récit.

1 Voir, dans le tome V, le tableau de la société anglaise.

Frappé de ce reproche qu'on nous adresse de ne pas connaître l'histoire des pays étrangers, Guizot entreprit de raconter sommairement celle de l'Angleterre* Mais il avait prévu qu'il ne pourrait, de son vivant, utiliser toutes ses notes. Madame de Witt, sa fille, les avait elle-même rédigées et soumises seulement à la révision de son père. On ne peut donc considérer cette œuvre posthume comme appartenant tout entière à Guizot. Les premiers chapitres sont vagues et laissent dans l'esprit une impression confuse; mais, si Ton réfléchit à {^obscurité qui enveloppe l'histoire des peuplades diverses qui ont qabité l'Angleterre, on doit reconnaître qu'il était bien difficile de faire le jour sur les origines hétérogènes et complexes du peuple anglais. « Cette fois encore, dit un critique, M. Guizot excelle dans les tableaux. Il décrit les batailles, les intrigues de cour, les luttes des favoris et les drames de la Tour de Londres, les péripéties ministérielles, royales et parlementaires, les grands épisodes qui trancheront sur la monotonie des faits ; il anime tout par la mise en scène des principaux personnages, par les discours, les saillies et les mots heureux dont il colore la trame du récit. Ce n'est pas la grande histoire indiquant les sources où il s'alimente; ce ne sont pas non plus les proportions restreintes et la sécheresse de l'abrégé. C'est quelque chose d'intermédiaire, sui genem, ayemt le cachet magistral de l'homme et de l'écrivain * , »

Tels sont les travaux qui ont fait la dignité d'une des plus sereines et des plus fécondes vieillesses qu'on ait vues jamais.

Nous nommerons en dernier lieu, pour former un résumé complet des œuvres historiques de Guizot, ses Mélanges biographiques et littéraires (1868), morceaux écrits à diverses époques et qui complètent ses Mémoires. Les pages les plus remarquables sont celles qui concernent madame Récamier, la comtesse de Rumford, la comtesse de Boigne, la princesse de Lieven.

L'homme d'État et le penseur profond se reconnaissent dans le style de M. Guizot comme ils se montraient dans toute la teneur de sa vie. Il a le style des grandes affaires ; il dit avec sobriété, avec une concision ferme et forte — quelquefois un peu rude — avec clarté, avec logique, avec vivacité, ce qu'il faut dire. Il étend un regard calme sur les questions les plus compliquées et les traite d'un point de vue élevé, à l'imitation de son maître Royer-CoUard ; mais toujours grave, impersonnel, il n'a jamais le ton de la passion, son éloquence est encore contenue lorsqu'elle est le plus entraînante; il n'a pas assez d'éclat, pas assez d'animation ; il manque de grâce, de souplesse et d'ampleur. Il est loin d'avoir toujours la pureté classique ; on trouve assez souvent dans son style des fautes contre la correction ;«cependant il mérite un rang distingué parmi les écrivains de notre époque qui ont possédé la tradition du bon style.

i Georges Gandy, Revue des questions historiques, t. XXm, p. 595.

MicHELET, ce représentant de Técole symbolique, idéaliste et métaphysique en histoire, débuta, en 1821, comme professeur d'histoire, au collège Rollin, où il professa également les langues anciennes et la philosophie jusqu'en 1826. Durant ce temps, en 1825, il donna son premier ouvrage, le Tableau chronologique de V histoire medeme depuis la prise de Constantinople par les Turcs, et le Tableau synchronique de Vhistoire moderne. La même année, il publia un lumineux et substantiel Précis d'histoire moderne, où, commençant à manifester ses tendances libérales, il attaque avec une énergie très vive mais quelquefois égarée l'intolérance et le fanatisme. En 1827, tandis qu'il professait au collège Sainte-Barbe, il fit paraître les Principes de philosophie de Vhistoire, traduction abrégée de l'ouvrage de Jean-Baptiste Vico, intitulé : Cinq livres sur les principes d'une science nouvelle, relative à la vie commune des nations. Michelet venait d'y puiser le hardi dessein de révolutionner l'histoire.

0 L'homme sait ce qu'il fait, » cette pensée de la sdenza nuofva avait été pour lui comme une révélation.

Ce travail remarquable, mais dangereux à plus d'un égard, fit nommer Michelet maître de conférences pour l'histoire à TÉcole normale.

En 1830, il fut créé chef de la section historique aux Archives du royaume, et choisi par Guizot pour son suppléant à la Sorbonne. Bientôt il fut nommé professeur d'histoire à l'École normale. Tout favorisait et décidait irrévocablement sa vocation. Michelet nous a raconté son enthousiasme lorqu'il entra pour la première fois dans ces catacombes manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux, qui lui aurait fait dire volontiers, comme à cet Allemand entrant au monastère de Saint-Vànnes : Voici l'habitation que j'ai choisie, et mon repos au siècle des siècles. Les faits, les idées qu'il recueillait dans ce riche dépôt des actes officiels de la monarchie, sa double position lui permettait de les enseigner aux jeunes professeurs « qui ont pu les répandre à leur tour sur tous les points de la France. » Il ne tarda pas à faire profiter directement le public lui-même du résultat de ses recherches et de ses méditations, et donna les premiers volumes de \Ristoire de Prance, qui lui valurent la succession de Daunou au Collège de France, et celle du comte Reinhard à l'Académie des sciences morales.

Entreprenant sur un plan tout neuf son Histoire de France, il se proposa de présenter, au premier volume, les races, unies mais non mêlées dans l'empire romain, dans l'empire carlovingien ; au second les provinces, leur géographie, puis leur tendance vers l'unité monarchique, période féodale qui s'achève avant 1300, avec saint Louis, la fin et l'idéal du moyen âge ; au troisième, les institutions, leur originalité, leurs emprunts aux institutions étrangères : détermination de la nationalité française ; aux quatrième et cinquième volumes, le progrès de cette nationalité, depuis le quatorzième siècle jusqu'à nos

jours, <( le grand ouvrage de Tégalité et de Tordre civil, lentement préparé par la Monarchie, consommé par la République, couronné et proclamé dans FEurope par les victoires de Bonaparte. »

La seconde partie de VHistoire de France parut sans interruption de 1855 à 1867. Elle comprend dix volumes sou« des titres séparés: Renaissance, — Réforme, — Guerres de Religion, — Ligtie et Henri IV, — Henri IV et Bichelieu, — Richelieu et la Fronde, — Louis XIV et la révocation de VÉdit de Nantes, — Louis XIV et le duc de Bourgogne^ — ^ La Régence, — Louis XV et Louis XVL Quoique ces volumes présentent la suite de l'histoire sans solution de continuité, selon la remarque d'un critique^ le mode même de publication et leurs titres indiquent le procédé de l'écrivain qui saisit le point culminant d'une époque ou bien en envisage la physionomie dominante et fait rayonner le reste à l'entour.

Le plan général de l'Histoire de France, tel que l'explique Michèle t, au début de son œuvre, n'a pas été suivi bien strictement. L'ouvrage manque d'ensemble, de régularité, de proportion; il n'offre pas l'ombre d'une composition quelconque.

a Les faits, les idées viennent, non avec le froid enchaînement de l'analyse, mais avec le désordre d'un rêve. On dirait que personne ne les conduit ; ils entrent quand ils veulent et sortent quand il leur platt. Jamais la volonté n'a si complètement lâché les rênes à l'imagination . Singulière chose qu*ane histoire qu'à la lettre on ne comprendrait pas, si on ne la connaissait pas déjà, et où la moitié des faits sont sous-entendus I C'est un voyage de plaisir; quand la campagne plaît à M. Michelet, il y fait séjour : il saate à pieds joints sur ce qui l'ennuie et l'incommode. Dix pages employées à décrire la demeure de Diane de Poitiers ou la figure d'Anne de Boleyn; vous chercheriez en vain un mot sur les négociations qui ont mis Charles-Quint sur le trône du monde, et sur les conditions de la paix de Cateau-Cambrésis i. »

Dans les premiers volumes il généralise trop, dans les derniers il est trop digressif.

Excepté dans les parties les plus parfaites de son œuvre, telles que le règne de saint Louis, l'histoire de Jeanne d'Arc, l'exposition du gouvernement de Louis XI, il admet une multitude de hors-d'oeuvre qui coupent l'unité et distraient l'attention ; d'un autre côté, comme il a déjà été remarqué, il sous-entend la moitié des faits, si bien qu'il faut au préalable connaître remarquablement son histoire pour le comprendre.

n raconte rarement; au récit il substitue l'argumentation, le pamphlet, les attaques continuelles contre les opinions et les principes qu'il n'aime pas. Dialogues, apostrophes, exclamations, invectives, exhortations, confidences, l'individualité de Thistorien mêlée à tous ses récits^ voilà ce qui forme la trame de ces étranges histoires. C'est une intervention continuelle de l'écrivain dans l'action.

1 A. de Broglie, le Correspondant, 25Janv. 1858.

Cependant les défauts comme les qualités de Michelet contribuent à donner à ses compositions historiques beaucoup de vie, beaucoup d'animation*

Ce bHllant et impétueux esprit n'est pas incapable de sérieux : il a des vues neuves et profondes ; il pénètre certains côtés des choses qui avaient à peine été aperçus avant lui.

Sa faculté d'analyse est merveilleuse. Tout en étudiant avec soin le côté officiel de l'histoire, il est attentif aux initiatives populaires, collectives ou individuelles, et il en devine quelquefois la portée comme par une sorte d'intuition. Mais il se fie trop à ce don, et à la grave exposition historique il substitue une manière d'illuminisme. On n'entend plus un historien mais un voyant, qui compose dans un état d'extase, mais un poète saisi par les transports du lyrisme : on a cru louer beaucoup telle partie de son Histoire, la Réforme^ par exemple, en disant que c'était une ode, qu'on y entendait partout le chant lyrique.

A lire certaines pages de Michelet, on pourrait croire qu'il n'y a chez lui que fantaisie et imagination, et que la science historique fait défaut. Ce serait une erreur. Peu d'historiens ont remonté aux sources, ont fouillé les documents aussi laborieusement, aussi persévéramment que lui. Il se tient au courant de tout, et sa patiente ardeur d'investigation le fait profiter au jour le jour de toutes les recherches et de toutes les découvertes des érudits de la France, de la Suisse, de l'Allemagne, de la Belgique.

Michelet est un patient explorateur de textes, c'est un érudit, mais l'usage qu'il fait de son érudition n'est pas sûr : à force de vouloir systématiser l'histoire, il trouve souvent dans les événements des idées qu'ils ne contiennent point; il en tire des conclusions qui les défigurent. Homme de parti plutôt qu'historien, il n'expose avec sollicitude que les faits avantageux à ses théories. Il pren^ tout ce qui favorise sa cause et ses amis et ne dit de la cause contraire et de ceux qu'il regarde que ce qui peut les abaisser et leur nuirel

Il se mêle aux personnages qu'il fait agir, et se donne un rôle. Il devient l'ennemi personnel, et mieux encore le justicier des tyrans ; avant lui, semblerait-il, aucun historien n'avait osé les démasquer sans réticences; seul il a dit toute la vérité.

Et ce qu'il avance, il faut le croire sur parole, car ses assertions peuvent rarement être vérifiées et contrôlées. D'après Michelet, « une histoire étant une œuvre d'art autant que de science, elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages qui en ont préparé la construction. » Si donc l'étude des documents historiques de plus en plus nombreux, si l'interprétation, le contrôle des chroniques parles actes, des actes par les chroniques, si tout cela exige des travaux préalables, des tâtonnements, des discussions critiques, l'histoire doit en épargner à ses lecteurs le laborieux spectacle. Oui, mais à condition qu'il leur laisse le moyen de contrôler ses assertions ; et c'est ce que Mi-

chelet fait trop rarement. Or, demande son plus intelligent admirateur, M. Taine, quelle confiance le public prendra-t-il en des idées dont on ne lui donne pas les preuves, et qui sont exprimées de manière à lui inspirer la défiance la plus juste et la mieux fondée ? Ce ton saccadé, ces bouillonnements inégaux d'une inspiration ardente, ces cris du cœur, ce dithyrambe incessant, sont-ils capables d'établir dans notre raison une conviction solide?

Il faut s'attendre à trouver l'homme de parti et l'avocat passionné d'une cause extrême dans un homme si facile à l'enthousiasme, dans un écrivain qui, voulant avant tout émouvoir, cherche l'émotion à tout prix et presque toujours au profit d'opinions préconçues. Cependant il fait quelquefois preuve d'une large impartiaUté. C'est ainsi qu'on a pu le louer de n'avoir pas, comme tant d'autres, systématiquement déprécié les anciennes mœurs, les anciennes lois, les anciens héros de la patrie. La religion de son pays, avec ses dogmes, son sacerdoce, ses institutions, contre lesquels il s'est souvent ailleurs emporté jusqu'à la déraison, le catholicisme des âges féodaux et monarchiques de la France, reçoit ses hommages ; quand il l'a contemplé longtemps face à face, gouvernant les sociétés qui reconnaissent en cette domination éclairée, tranquille, le plus grand des bienfaits, son cœur s'émeut, sa voix s'attendrit et il s'écrie :

« Faisons les fiers tant que nous voudrons^ philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne^ ou dans les captivités volontaires de l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et comme leur doux reproche maternel?... Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de réglise, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés ?.... L'esprit reste ferme, mais Tàme est bien triste.... Le croyant de Tavenir, qui n'en tient pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et ferme le livre; il ne peut s'empêcher de dire : Ah l que ne suis-je avec euo;, un des leurs, et le plus simple f le moindre de ces enfants i! »

Ce sont bien là les regrets de l'homme qui écrivait en 183a : « Nous dirons combien la doctrine catholique nous semble plus jiuiicieuse, plus féconde, plus complétey qvs celle d^aucune des sectes qui se sont élevées contre elle •. »

Et ces élans sont sincères. Ils lui échappent comme malgré lui, quand son âme et son imagination mobiles sont sous l'impression des hommes et des choses avec lesquels il a été en long commerce. En cette circonstance, comme en d'autres, il se fait contemporain des générations éteintes et prend involontairement leur manière de sentir ; les sentiments de ses personnages passent en lui d'eux-mêmes et soudainement.

1 Histoire de France, t. V, p. 245.

3 Préface des Mémoires de Luther, XL

Cette mobilité, cette impressUmnabilité excessive, cette facilité à s'enthousiasmer et à se passionner le jette avec une brusquerie presque inconsciente dans les excès les plus opposés. C'est ainsi que dans la même page il excite tour à tour la sympathie et la révolte, l'admiration et la pitié, l'enthousiasme et le dégoût.

En même temps qu'il écrivait son Histoire deFrance, il composait et donnait, en 1831, deux volumes d'Histoire romaine , qui ne comprennent que la république, et où il expose en trois livres l'organisation de la cité, la conquête du monde, la dissolution de la cité. Il s'y inspire de Vico et de Niebuhr. Vico disputait à tous les anciens peuples leurs héros, et renvoyait à la mythologie toutes les époques primitives. Michelet, après Niebuhr, applique ce scepticisme historique à la république romaine.

Sauf l'excès de cette négation systématique, Michelet déploie beaucoup de sagacité dans l'analyse et l'interprétation des textes, et montre une forte originalité dans la solution de plusieurs problèmes. Le plan de l'ouvrage est vigoureusement dessiné, le style ferme et sérieux. Le dernier livre est d'une grande beauté.

n fit paraître en 1837 les Origines du droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universel. Cet ouvrage sur le droit ancien fut suivi d'un pamphlet débordemt des passions et des haines du dix-huitième siècle, le livre intitulé : la Femme et la Famille. Michelet y déclare sans restriction et sans réserve que les prêtres senties ennemis de la famille, les ennemis de la société. Le prêtre, ministre d'immoralité et d'anarchie, est pour lui la plaie des temps modernes. Adversaire furieux de tout sacerdoce et de toute religion positive, il déclare de son ton le plus solennel que toute l'activité intellectuelle, toute la force philosophique de notre temps doit être portée vers la ruine des institutions religieuses, vers leur renversement immédiat. Son hostilité furibonde contre le christianisme le porte à diffamer ceux qui en ont été les plus grands défenseurs et les gloires les plus pures.

Cette passion devait encore l'aveugler dans VHtstoire de la Révolution, dont il publia, en 1847, les deux premiers volumes, et qui n'était à proprement parler que la continuation de V Histoire de France»

Michelet se fait ici le chantre lyrique des journées de 1789, « jours sacrés du monde, époque unanime, unité merveilleuse de vingt millions d'hommes marchant sous un drapeau fraternel. » Sans être, à' beaucoup près, un apologiste de la Terreur, aussi déclaré que Louis Blanc, il nous présente l'immolation de l'aristocratie et du .clergé comme un acte de ju3tice nécessaire, et les victimes de la Terreur comme des coupables subissant un châtiment mérité. Il trouve des excuses pour les septembriseurs.

Les énormités abondent dans cette histoire de la Révolution. On v relève d'exorbitantes affirmations. On y voit de ces détails extraordinaires que l'on ne rencontre nulle part. Michelet seul pouvait trouver un parti prêtre au sein de la Convention; seul il pouvait découvrir

que Robespierre était le plus énergique soutien, le chef suprême de ce parti prêtre.

n est bien étrange que Michèle t n'ait pas en même temps voulu soutenir que M. de Robespierre était le chef de Taristocratie. Car on peut s'attendre à toutes les bizarreries dans une œuvre où Saint-Just et Danton sont exaltés avec enthousiasme ; où la révolution sanglante de 1793 est représentée comme « l'avènement de la loi, la résurrection du droit et la réaction de la justice. >>

Les détails anecdotiques et le roman remplissent cette trop partiale et trop chimérique histoire. L'homme qui, dans plusieurs volumes de VHistoire de France, avait souvent été un extatique plutôt qu'un historien, est devenu un véritable visionnaire. Dans V Histoire de la Révolution, il racontjB mille choses qui ne se sont passées que dans son imagination, et les vrais événements, les faits réels, il les omet ou les traite en courant de la manière la plus fantaisiste. 11 nous développe les plus secrètes pensées, les sentiments les plus intimes de ses personnages *, et parait ignorer ce qui a éclaté aux yeux de tous. A peine s'arrôte-t-il sur les travaux de l'Assemblée et entre-t-il dans l'analyse des idées qui y ont été discutées si orageusement ; à peine crayonnet-il quelques traits du tableau des passions qui ont produit des événements si retentissants et si graves, et s'il cherche à expliquer les causes des bouleversements et des transformations qu'il raconte, c'est pour en donner de singulières raisons. Savez-vous pourquoi la Révolution a été possible ? C'est parce que les hommes d'alors se crurent des Dieux. Sans se croire Dieu, personne, selon lui, ne pourrait faire aucune grande chose. « Soyons Dieu I s'écrie-t-il, l'impossible devient

possible et facile Alors, renverser un monde, c'est peu, mais on

crée un mondCv*. »

Cette histoire est-elle cependant dénuée de tout mérite ? Non certes. Elle est trop mélodramatique, mais elle est souvent pathétique. Les récits de batailles méritent d'être loués. Ils sont vraiment dramatiques et vibrent de toutes les émotions du soldat. Au point de vue purement artistique^ la fête de la Fédération, la fête de l'Être suprême, la mort de Charlotte Corday, sont d'admirables tableaux.

Après la Révolution de 1848, Michelet s'affermit dans sa haine contre le passé monarchique et catholique de la France, et, à son cours du Collège de France, lâcha le frein à ses colères antireligieuses. A l'entendre, les Jésuites, c'est-à-dire, dans sa pensée, tous les prêtres catholiques, abrutissaient l'intelligence de trente millions de Français, avec les dogmes absurdes d'une métaphysique byzantine; le bouddhisme valait bien le christianisme ; le khagiaour rivalisait avec l'Évangile. Ces excès déclamatoires, applaudis par une jeunesse passionnée, allèrent si loin que l'administration du Collège de France dut fermer le cours.

1 Voir la fuite à Varennes et le retoiir à Paris de la famille royale. * Voir tome I : Qu'on ne fait rien sans se croire Dieu,

Michelet acheva ses travaux historiques dans ces dispositions exaltées; puis, se calmant sous la douce influence d'un nouveau mariage, il se tourna brusquement vers d'autres études, et surprit le public par l'apparition fort inattendue d'un petit livre intitulé VOiseau (1856).

Les brillantes qualités de Michelet, presque autant que ses nombreux défauts, contribuent à en faire le moins sûr des historiens. Il n'a le plus souvent bâti l'histoire que sur un roman ou sur une conception fantastique de son esprit.

Homme de passion et d'imagination, un fait, ime anecdote, une hypothèse même lui suffit pour mettre en relief une idée maîtresse qui domine tout un ensemble de faits. Cette idée, il l'expose avec uhe lumineuse précision, il la pare des couleurs les plus vives et les plus attrayantes ; il met à son service de patientes recherches, des faits étudiés avec soin, et donne au produit de son esprit l'apparence d'un récit consciencieux. Quelquefois il est entraîné par un souffle élevé, généreux; le plus souvent il use tout son talent en attaques acharnées contre les principes -religieux et sociaux. Il est inégal, inconséquent, comme le sont lés esprits qui se laissent dominer par la sensibilité et lui subordonnent la froide et sévère raison. 11 veut être pittoresque et vise à la finesse du travail, et trop souvent il n'est que bizarre et grossier.

Gomme historien, nous l'avons suffisamment montré, Michelet a répandu bien des erreurs ; comme penseur, il a vulgarisé parmi nous la doctrine qui soumet à des lois fatales et réguUères le développement des sociétés ; comme écrivain, il a voilé sous un style magique les excès de la passion qui domine. en lui : il ne peut être lu avec fruit que par ceux dont les convictions et le goût littéraire sont déjà formés.

Louis-Adolphe Thiers, reçu avocat en 1820, quitta, comme tant d'autres, le barreau pour les lettres, et débuta dans le journalisme libéral. Ses articles de critique poUtique, littéraire ou artistique, le firent bientôt distinguer parmi les rédacteurs du ConstituUonnel, Quelques brochures ajoutèrent à sa réputation,-qu'affermirent les deux premiers volumes, publiés en 1823, de l'Histoire de la Révolution française depuis ilS9 jusqu'au 1*8 brumaire,

La clarté du style et l'intérêt dramatique du récit recommandaient ces deux premiers volumes de VHisMre de la Révoluticfn^ mais on sentait que l'auteur était dépourvu d'expérience et de connaissances. Il résolut de les acquérir pour la continuation de son œuvre. Il apprit du baron Louis les détails de finances, et du général Jomini l'art de la guerre ; des amis, artilleurs à Vincennes, l'initièrent à l'attaque et à la défense des places. C'est ainsi que la fin de l'ouvrage, dont le dernier volume parut en 1827, fut de beaucoup supérieure au commencement. On y reconnaissait un écrivain mûri, bien qu'il se permit encore beaucoup de négligences et un étrange laisser-aller dans le langage.

Cette histoire fut successivement retouchée et modifiée, mais Fauteur n'en fit jamais dispcuraitre le fatalisme historique dont il Vavait empreinte. Il n'en transforma point l'idée dominante, ce principe de la nécessité, dont, à l'instar de M»* de Staël, il déduit toutes les conséquences logiques en faveur des assemblées révolutionnaires. L'historien accuse les hommes de la Terreur d'avoir souillé par des violences odieuses une révolution dont le but devait être de rétablir le règne des lois ; il reproche aux factions triomphantes d'avoir mis l'assassinat à la place de la légalité, d'avoir substitué la proscription à la justice, la licence à la liberté, la barbarie à la civilisation. Mais il affranchit les mômes hommes de la responsabilité de leurs actes, en les montrant comme entraînés dans leur marche par un courant irrésistible ; mais il grandit, poétise les Robespierre et les Danton en faisant d'eux des instruments terribles de la force des choses. Deux impressions restent de la lecture de cette histoire, d'ailleurs écrite avec chaleur, et pleine de mouvement et de feu : « Le sentiment de la fatalité antique et la superstition de la puissance humaine devant laquelle le jeune écrivain s'incline involontairement, qu'elle soit personnifiée dans le génie de l'éloquence ou dans celui de la guerre, dans l'omnipotence de la terreur ou dans celle de la corruption *. »

Quinze ans s'écoulèrent entre la publication de V Histoire de la Révolution et celle du commencement du second grand ouvrage de Thiers, VHistoire du Consulat et de V Empire (1840). Ces quinze années, il les avait passées au milieu des orages de la vie publique; les bouleverseipents politiques, les transformations sociales lui avaient beaucoup appris, et, suivant ses propres expressions, l'avaient rendu plus apte à saisir et à exposer les grandes choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques ^. Ne se croyant pas encore suffisamment renseigné, il employa les années 1841 à 1845 à voyager en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre, pour explorer les champs de bataille et puiser dans les chancelleries des lumières certaines.

L'historien se vit amplement récompensé de la peine qu'il avait prise pour ne pas rester au-dessous de sa tâche. Son œuvre fut accueillie avec un immense applaudissement et obtint un succès populaire. *

« Le plan général est vaste et même grandiose, suivant l'expression de Sainte-Beuve ; l'historien procède par grandes masses qu'il dispose et distribue autour d'un événement principal qui donne son nom à chaque Uvre. Mais, dans l'exécution, il ne vise pas à grouper, il ne force rien, et ne contraint aucun fait à rentrer plus qu'il ne faut ®. » Sa principale préoccupation est la recherche incessante de la vérité ; car il sait qu'en pareille matière l'annaliste ne doit pro-

1 Nettement, Hist. de la Littérature sous la Restauration^ t. If, p. 139. « Histoire du Consulat et de V Empire ^ t. I, p, 5. • Causeries t 3 déc. 1849. •

noncer que sur pièces authentiques, après avoir lu et compulsé toutes celles qui existent et qu'on peut se procurer.

« Quant à nous, dit-il, c'est ce que nous avons fait avec une attention scrupuleuse, ne nous permettant d'affirmer que sur données certaines, contrôlées les unes par le^ antres, ne cherchant à exalter ou dénigrer ni ceux-ci, ni ceuxlà, n'étant ni le flatteur ni le détracteur de Napoléon, devenu pour nous un personnage purement idéal, ne cherchant que la vérité, la cherchant avec passion, et la disant au profit de Napoléon quand elle lui est favorable, à son détriment quand elle le condamne ^. »

Thiers juge presque toujours avec une partialité favorable Bonaparte consul et Napoléon empereur : mais il ne va pas jusqu'à sacrifier à son héros le sentiment patriotique et la gloire de la France.

« Napoléon est resté si grand homme de guerre, même après d'affreux malheurs, que nous ne comprenons pas comment on consent à faire passer nos généraux pour incapables ou pour traîtres, plutôt que de lui reconnaître une faute. Nous ne voyons pas ce que la France peut y gagner en force dans le monde, le monde sachant bien que Napoléon est mort et ne renaîtra point. Il y a quelque chose qui ne meurt pas et qui ne doit pas mourir : c'est la France! Sa gloire importe plus que celle môme de Napoléon. Voilà ce que devraient se dire ceux qui cherchent à établir son infaillibilité, quand il n'y aurait pas pour, eux comme pour nous une raison supérieure môme à toutes les considérations patriotiques, celle de la vérité, qu'avant tout il faut chercher et produire au jour. »

On a souvent, et avec raison, accusé Thiers d'avoir voulu faire croire à la fatalité des événements ; cependant, en de certaines pages, l'historien a semblé reconnaître la haute main de la Providence « qui déjoue parfois les calculs les plus profonds », il y convient qu'il faut chercher dans les raisons les plus hautes, « dans la justice ou l'injustice qu'on défend, le secret de l'insuccès du génie, à l'instant même où il déploie ses plus grandes facultés ^. »

Gomme penseur et comme philosophe, Thiers fait preuve d'un rare discernement, lorsqu'il met en parallèle les qualités et les défauts des principaux personnages de ce grand drame historique, lorsqu'il pénètre au fond de leur existence intime, cherche le mobile de toutes leurs actions, analyse leurs pensées et leurs paroles, et donne enfin la note précise de leur valeur morale. C'est une étude profondément pathétique que les pages où sont décrites les derniers instants de Moreau. L'historien y rappelle les défaillances, les remords de ce capitaine dont l'âme un instant égarée avait toujours été honnête. Il le montre, dans ses heures d'agonie, s'interrogeant sans cesse sur le mérite de sa conduite, s'examinant et se jugeant au tribunal de sa propre conscience et ne goûtant un moment de repos que lors^

1 Hist du Consulat et de l'Empire^ liv. L. a Ibid., Uv. XLIX, t. XVI, p. 361.

qiill s'était trouvé des excuses pour les derniers actes de sa vie jusque-là si glorieuse. A cette peinture, on éprouve un sentiment de pitié irrésistible pour le rival malheureux de Napoléon qui, trompé par une funeste illusion de la haine, alla mourir frappé d'un boulet français dans les rangs ennemis de sa patrie. Combien est touchant encore le passage relatif au départ de Marie-Louise et de Napoléon 11^ terminé par cette réflexion si profonde et si triste :

a Malheureux enfant né de la prodigieuse aventure qui avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la destinée, après nos revers, est ee qu'il y a^de plus digne de pitié dans ces événements extraordinaires ^. »

Quelle puissance dans le récit de Tévacuation du Portugal, où d'innombrables détails viennent se ranger dans un ordre si facile !

Nous n'entreprendrons point di'analyser cette grande composition qui embrasse à la fois l'histoire administrative, l'histoire financière, l'histoire politique, l'histoire religieuse d'une époquo mémorable entre toutes. Deux mots nous suffiront pour indiquer l'esprit général qui l'anime. Cet esprit se révèle avec une parfaite évidence dans la conclusion, où l'historien, recueillant les réflexions qui l'envahissent en foule au spectacle de la fin si désastreuse d'un règne prodigieux, s'applique à faire apprécier, par l'énumération de ses qualités incomparables, comme législateur, comme administrateur et comme capitaine, celui qu'il a nommé le plus grand des hommes, n lui consacre sur ce triple rôle un immense éloge sans réserve, sans restriction. Mais vient-il à parler de l'homme politique, il lui refuse du même coup toute qualité, toute faculté. Il trouve la plupart de ses juges beaucoup trop sévères pour ses opérations militaires, jamais assez pour sa politique. Il finit par nous le montrer entraîné de faute en faute, jusqu'à « l'altération non du génie^ mais du caractère gâté par la toute-puissance et le succès *, » et bientôt l'admirateur ardent de Napoléon est amené à s'écrier :

« Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait Yinsensé de 1812 et de 18137 Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la toute-puissance porte en soi une folie incurable, la tentation de tout faire, môme le mal après le bien. » «

Si les qualités de cette histoire sont nombreuses et brillantes, il est plusieurs points sur lesquels dn ne doit suivre l'auteur qu'avec la plus grande réserve. Ainsi, quand le parti royaUste et Louis XVm, ou le parti républicain et Moreau se trouvent en face de Napoléon, il faut se garder des interprétations toutes personnelles de Thiers. Ses appréciations sont encore plus controversables quand il retrace les diverses phases de la lutte entre Napoléon et le Saint-Siège.

1 Hist, du Cons. et de CEmp., liv. LIII, t. XVII, p. 584. « Ibid.j t. XVI, p. 626.

Mais il faut reconnaître avec Sainte-Beuve que pour Tordre civil, en toute matière touchant à Tadministration, à la guerre, l'historien a poussé l'exposition au dernier degré d'éclaircissement et d'évidence où elle peut aller. Il fallait un homme d'État comme Thiers pour écrire une histoire si complexe» pour en pénétrer tous les détails avec une telle sûreté d'esprit.

L'historien de la Révolution et de l'Empire écrit dans la langue commune» sans néologisme, sans archaïsme, sans faux coloris. Sa narration pleine de vie a une simplicité aisée et expressive. Son style est toujours clair jusqu'à la limpidité. « M. Thiers, a dit un excellent appréciateur, luinoiôme historien distingué, M. Thiers a cela de remarquable et qui tient particulièrement à la nature de son esprit, de vous faire mieux comprendre ce que vous saviez déjà, d'élucider en vous-même votre propre pensée, et de vous donner les véritables raisons de croire, quand vous croyez plutôt par instinct, par raison. Ce que vous soupçonniez, il vous le fait voir : et ce que vous voyez, il vous le fait toucher au doigt ^ » Égal à lui-même à peu près partout, il a cependant traité avec un éclat particulier de talent certaines parties, telles que la première campagne d'Italie, le moment le plus glorieux de la vie de Napoléon, et les années immortelles du Consulat.

Malgré ses qualités de grand écrivain, il s'en faut que Thiers ait eu un style irréprochable et même soigné; ce qui lui manque surtout, c'est une correction, une pureté constantes.

Thiers composa ses vastes travaux d'histoire trop rapidement. Il fit preuve d'une rare force de pensée, d'une ampleur de vues incontestable, il témoigna de connaissances très sérieuses, mais il ne posséda point les grandes qualités du style : la pureté, la condensation, la précision.

M. de Barante appartient à une école bien distincte, à l'école descriptive, dont le principe est que l'historien doit raconter, non démontrer ; que la représentation fidèle de la vérité est préférable à la discussion des faits ; qu'il vaut mieux peindre les caractères et les mœurs que d'en rechercher les causes.

S'appliquant à l'histoire littéraire avant de faire de l'histoire proprement dite, il donna en 1809 son premier ouvrage. Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle.

En étudiant l'histoire, écrivait-il dans la préface, il avait observé que de la réunion des hommes en nation, de leur communication habituelle naît une certaine progression de sentiments, d'idées, de raisonnements, que rien ne peut suspendre, et qu'on nomme la marche de la civilisation. Il concluait de là que a rien ne peut soustraire la société à cette variation progressive; que nos goûts, nos

* Franz de Ghampagny, VAmi de la religion, 25 nov. 1848.

opinions, nos impressions habituelles en dépendent en grande partie ; en un mot, que Fesprit humain est soumis à l'empire de la nécessité et irrévocablement destiné à parcourir une route déterminée ainsi que font les astres. » C'était clairement conclure des opinions nécessaires aux actions fatales. Aussi l'auteur de ce livre estimable encourut-il immédiatement le sérieux reproche de ne pas croire assez à la puissance de Faction. Madame de Staël elle-même fut la première à remarquer, avec beaucoup d'esprit, que M. de Barante disait partout, comme Termite de Prague dans Shakespeare :

c Ce qui est. »

En i 81 5 il publia les Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein^ qui plus tard furent réimprimés dans la collection des mémoires relatifs & la révolution française. En 1821, engagé dans le parti de l'opposition, il fit paraître un livre qui fut très remarqué : Des communes et de V aristocratie.

Après cette peinture de l'état social et des mœurs politiques d'alors, M. de Barante commença la publication de son Histoire des ducs de Bourgogne et de la maison de Valois^ son grand titre littéraire et historique, sa véritable cause d'admission à l'Académie française.

Dans cet ouvrage qui fit école, le fatalisme se montre en traits moins accusés que dans le Tableau de la littérature^ mais il y est encore trop question des (iauses nécessaires, de la marche nécessaire et inévitable des choses.

Celte doctrine de la fatalité des événements explique bien le genre de M. de Barante et sa méthode de traiter l'histoire. Nous l'avons dit, il représente cette école descriptive dont la devise est : scribiiur ad narrandumy non ad probandum, « on écrit pour raconter, non pour prouver », et qui interdit absolument à l'historien les opinions personnelles et les conclusions philosophiques.

Pour ne point interrompre le cours de son récit et pour le rendre plus attachant, il écartera les discussions sur la vérité des faits, sur le plus ou moins de foi à ajouter aux témoignages ; il effacera les résumés généraux et statistiques, et en môme temps s'abstiendra de tout jugement ei de toute réflexion sur les événements racontés par lui. « Il faut, dit-il dans sa préface, que l'hislorien se complaise à peindre plus qu'à analyser, sans cela les faits se dessèchent sous sa plume ; il semble les dédaigner, tant il est pressé d'en tirer la conclusion et de les classer sous un point de vue général. Il remplace l'aspect riant et pittoresque d'une contrée par les lignes exactes de la carte géographique : vous connaissez peut-être mieux la disposition et la conTormation du pays, et pourtant vous n'en avez aucune idée. » Aussi, pas une des opinions exprimées sur les hommes et sur les faits n'aura-t-elle d autres origines que les sources où lui-même aura puisé.

L'historien des ducs de Bourgogne, qui n'est pas aussi impassible qu'il veut en avoir l'air, sent bien un peu ce que sa théorie a d'ex-

cessif, et prévient les objections qu'on pourrait élever contre elle. Si les mouvants tableaux du passé, nous dit-il, ont préoccupé son imagination, ils n'ont point laissé sa pensée indifférente. En racontant l'histoire de ce quinzième siècle dominé tout entier par la doctrine du droit absolu du pouvoir politique ou religieux sur la société, il avait voulu prouver, au moins implicitement, que ce siècle n'avait été ni moral, ni religieux, ni même obéissant, ou plutôt que dans son obéissance il avait été mille fois plus égaré par ses passions qu'un siècle libre dans sa libsrlé, qu'en un mot c'avait été un des siècles les plus malheureux de l'histoire humaine.

De môme que l'auteur des Récits mérovingiens avait détaché de l'histoire de France une période circonscrite pour la traiter à fond, de même M. de Barante, voulant tirer de nos longues annales une période féconde en événements et en résultats, arrêta son choix sur les quatre règnes de la dynastie bourguignonne de la maison de Valois, c'est-à-dire sur les règnes de Philippe (i 363-1404), de Jean sans Peur (J404-14i9), de Philippe le Bon (1419-1467), de Charles le Téméraire (1467-1477), qui exercèrent une si grande influence sur les affaires du royaume. En n'envisageant spécialement dans cette époque que les progrès successifs et la chute de la vaste et éclatante domination de Bourgogne, le cercle de son récit se trouvait renfermé dans les limites précises, resserré tout entier entre deux batailles célèbres, la bataille de Poitiers et la bataille de Nancy, et son sujet prenait une sorte d'unité.

Cet objet particulier ne l'a pas empêché d'entrer avec beaucoup de détails dans l'histoire de France, parce qu'aucun événement important dans le royaume n'a été sans influence immédiate sur la fortune de la branche bourguignonne de la maison royale. D'ailleurs il voulait moins faire une suite de monographies que présenter une peinture fidèle d'un des siècles de notre histoire ; il ne devait donc rien omettre de ce qui le caractérise.

L'essentiel était de rendre sa narration intéressante ; et il crut que le meilleur moyen pour atteindre ce résultat était de la composer avec les documents originaux, avec Froissart, avec Commines, « FHérodote et le Thucydide de nos âges gothiques, » tout en se gardant bien de faire de son travail un tissu de citations textuelles. Il pensa que le bon emploi des chroniques contemporaines, simples mais piquants témoignages des temps passés, pourrait restituer à l'histoire elle-même l'attrait que le roman historique lui a emprunté.

Quand nous avions dans notre langue de si attachants récits, quand le temps passé nous avait légué sa peinture fidèle et laissé sa trace vivante, il crut qu'il convenait à l'historien de s'approprier ces richesses, au lieu de se borner, comme on faisait jadis, à des con;positions artificielles, sans charme, sans vie et sans vérité. A l'exemple d'Augustin Thierry, il a voulu rompre complètement avec la manière de ces écrivains, aussi faux qu'ennuyeux, qui ont introduit

dans les événements d'autrefois nos mœurs, nos idées, nos sentiments, ont soumis l'histoire à une sorte de costume théâtral, ou représenté tous les rois revêtus d'une majesté officielle, entourés d'une étiquette factice, et ont placé uniformément à Tentour de ces trônes une cour et un cortège obligés. Ce que M. de Barante nous met sous les yeux, ce sont bien les hommes du quinzième siècle, les mœurs«du quinzième siècle, et ces hommes et ces mœurs, il les peint, sans avertir qu'il les peint. Point de fausses couleurs, aucun luxe d'images. Son récit, jamais déclamatoire ni sentencieux, est à la fois grave et attachant, et l'intérêt de l'ouvrage est tout ensemble philosophique, historique et pittoresque.

Dans le Tableau de la littérature au dix-huitiéme siècle et dans l'Histoire des ducs de Bourgogne, M. de Barante paraissait nier le libre arbitre de l'humanité ; la marche des choses ne lui représentait que des révolutions fatales prescrites à l'esprit humain, comme aux étoiles du ciel. Mais heureusement cette opinion se modifia peu à peu en lui, et en étudiant sérieusement, dans des Notices historiques et biographiques, la vie individuelle^ il finit par revenir à la croyance en la liberté. Il reconnut que la race humaine n'est pas un corps privé de volonté et de vie, roulant dans les espaces du destin, d'après les lois d'une gravitation morale.

II avait complètement abjuré la doctrine de la fatalité lorsqu'il écrivit, dans le Parlement et la Fronde (1830), la vie de Mathieu Mole, les notices sur Edouard Mole, procureur général pendant la Ligue, et sur le comte Mole, semées d'excellents traits d'observation, d'idées fermes et précises.

Ces principes, qui font l'historien moraliste, dominent dans les derniers ouvrages historiques de M. de Barante, dans V Histoire de la Convention et dans VHistoire du Directoire,

Fermons la liste de nos meilleurs historiens contemporains par le nom de Montalembert.

Après la publication et la condamnation des Pèlerins polonais, le comte de Montalembert était allé visiter l'Allemagne où il passa les années 1833 et 1834. Pendant son séjour à Marbourg, dans la Hesse Électorale, sur les bords charmants de la Lahn, il fut séduit par la touchante légende de la chère sainte Elisabeth de Hongrie, qui jadis, dans cette ville devenue depuis luthérienne, consacra les derniers jours de sa vie trop abrégée à des œuvres d'une héroïque charité, et y mourut à vingt-quatre ans. Le souvenir d'une sœur enlevée à la fleur de l'âge, et qu'il avait tendrement aimée, porta Montalembert à écrire l'histoire de cette princesse. 11 fouilla toutes les bibliothèques de la docte Allemagne ; il alla de ville en ville, de château en château, d'église en église, et, riche de tant de documents et de souvenirs ramassés, il eut promptement achevé son travail, et le fit imprimer à son retour en France,

£n retraçant la Vie de sainte Elisabeth de Hongriey duchesse de Thuringe, M. de Montalembert n'a pas seulement donné une vie de sainte, une légende des siècles de foi, il a fourni un tableau fidèle des habitudes et des mœurs de la société d'une époque où Tempire de rÉglise et de la chevalerie était à son apogée. Une belle et ardente introduction présente dès l'abord une esquisse rapide de l'état de la chrétienté au temps où la sainte vécut, un croquis de l'ensemble social où son nom occupe une place vénérée.

Ce livre, écrit avec amour, brille d'une science de détail et d'une richesse de coloris qui nous reportent à l'âge brillant et héroïque où apparurent les personnages qui y sont peints. L'introduction a toute la noblesse du meilleur style historique : elle annonçait un écrivain mâle et original.

La Vie de sainte Elisabeth de Hongrie fut l'expression d'un retour marqué vers les traditions et vers le sentiment de l'art chrétien et leur donna une impulsion nouvelle.

Après avoir raconté, dans l'histoire de sainte Elisabeth, la vie d'une jeune femme en qui se résumait la poésie catholique de la souffrance et de l'amour, et dont l'existence modeste et oubliée se rattachait néanmois à l'époque la plus resplendissante du moyen ftge, Montalembert se propose une tâche plus difficile, celle de contribuer à la réhabilitation des ordres monastiques en écrivant la vie d'un grand .moine, de saint Bernard, sur lequel il avait publié, en 4844, une curieuse étude; mais bientôt il sentit la nécessité d'étendre son cadre. En étudiant la vie et l'époque de ce grand homme qui fut moine, on trouve que les papes, les évoques, les saints qui étaient alors le boulevard et l'honneur de la société chrétienne, sortaient tous ou presque tous, comme lui, de l'ordre monastique. Il voulut donc chercher et dire ce qu'étaient ces moines, d'où ils venaient, ce qu'ils avaient fait jusque-là pour occuper dans les destinées du monde une place si haute. Pour faire connaître l'origine et pouvoir apprécier la nature et les services de l'institut monastique, il comprit qu'il devait remonter jusqu'à saint Benoit, législateur et patriarche des moines d'Occident, puis montrer les efforts surhumains tentés par ces légions de moines sans cesse renaissantes^ pour dompter, pacifier, discipliner, purifier vingt peuples barbares successivement transformés en nations chrétiennes.

C'est ainsi que les Moines d*Occident sont nés d'une pensée plus restreinte que le titre de l'ouvrage ne l'indique.

A entreprendre celte grande tâche, un écueil se présentait entre plusieurs autres, celui de la monotonie. Toujours les mômes incidents et toujours le même mobile I toujours la pénitence, la retraite, la lutte du bien contre le mal, de l'esprit contre la matière, de la solitude contre le monde ; toujours des fondations, des donations, des vocations ; toujours le dévouement, le sacrifice, la générosité, le courage, la patience 1 Oui, il y avait là de quoi finir par fatiguer

et la plume de récrivain et l'atlention du lecteur. Mais nulle part on ne sent la lassitude de Thistorien, et Tattention du lecteur est sans cesse réveillée et ranimée par Tintérêt continuel des faits et par la conscience de Fécnyain qui n'écrit pas un panégyrique, mais une histoire, qui « ne dissimule aucune tache afin d'avoir le droit de ne voiler aucune gloire, » et qui sait éclaircir Thistoire générale tout en traçant des vies particulières de saints. Ajoutez à cela le charme d'une diction toujours correcte, toujours noble, toujours ferme, toujours claire, et souvent éloquente ou imagée.

Ce que Montalembert loue par dessus tout dans les moines, ce n'est pas le travail qui a défriché une partie du sol, ou préservé des ravages du temps les monuments littéraires du passé ; c'est la vie de prière, c'est l'exemple donné à tous de ces vertus surhumaines dont le Sauveur du monde est le modèle. Le noble auteur des Moines d'Occident envisagea la vie monastique par ses côtés supérieurs, par ceux qui la rapprochent du ciel.

Le roman est le plus flexible de tous les genres.il peut offrir à la fois rintérêt du drame et du récit, du dialogue et de la description. Au dix-neuvième siècle, il a pris toutes les formes ; il s*est mis au service de toutes les idées, ses prétentions n*ont plus de bornes. Il fait la peinture des mœurs, analyse les passions, agite les plus hautes questions sociales, et sur mille points étale ses visées psychologiques, physiologiques, philosophiques, historiques et législatives. Nous avons le roman sentimental, le roman chrétien, le roman de mœurs, le roman politique et social, le roman historique, le roman d'aventures et le roman-feuilleton.

A Touverture du siècle, le roman, spécialement cultivé pour les classes élégantes, revêt partout la forme sentimentale. Alors nous voyons M"® de Staël, écrivant Delphine f joindre à la raison passionnée de Rousseau Tenthousiasme particulier de sa nature de femme et d'artiste; Chateaubriand, verser des flots de mélancolie rêveuse dans Renéf dont Tinfluence amollissante va s'étendre sur toute la littérature, tandis que les survivants du dix- huitième siècle, M™® CoTTiN dans Malvinaf M™' de Sodza dans Adèle de Sénanges^ continuent leurs fictions langoureuses, sous une forme plus attendrie. Les inspirations délicates, mélangées de pensées troublantes, se succèdent, et M™^ de Duras avec Ourika, la baronne de Krudner avec Valérie, Benjamin Constant ayec Adolphe, obtiennent les faveurs de la mode, et laissent des œuvres originales dans un genre encore neuf, l'analyse pathétique des impressions personnelles.

Après ceux-là viendront des talents plus puissants et plus féconds, Lamartine, George Sand, Jules Sandeau, Octave Feuillet, André Theubiet, qui, se déployant librement dans tous les sens, interpréteront sous les formes les plus diverses le roman de sentiment et d'imagination.

Ces divers romanciers se sont attachés de préférence, non sans quelques écarts, aux peintures élevées de l'idéalisme; d'autres ont aspiré plus haut : ils ont eu l'ambition d'exprimer l'idée catholique dans le roman. Ils se sont proposé pour tâche de combattre les influences malsaines d'une littérature désordonnée, en forçant le roman à prendre un caractère de spiritualisme plus accusé. Aux descriptions troublantes de la nature physique, ils ont opposé les fortifiantes peintures

des cœurs et des âmes. Ils ont fait de loyaux efforts pour créer des œuvres à la fois pures et passionnées, pour satisfaire sans la corrompre cette curiosité publique tant affamée des débauches de Tesprit. Us se sont dit : les catholiques ont le droit de peindre les passions; ils le peuvent faire sans amoindrir ni scandaliser les âmes, ils le doivent faire sans pousser & ses dernières limites la description du vice et l'analyse du mal.

Depuis un demi-siècle, cette littérature a pris un vaste développement. Tout d'abord elle ne possédait vraiment que les œuvres du vicomte Walsh (1782-i860), cet ardent poly graphe, autrefois célèbre pour ses Lettres vendéennes (1825), pour ses longs plaidoyers en faveur du bien, de Tordre, des idées stables, de tous les principes qui élèvent l'âme et la réconfortent, mais dont le nom maintenant reste étouffé sous la surabondance de ses productions écrites d'un style si étrangement romantique ; les romans de l'abbé De>'0]llb, un fécond travailleur aussi qui visait à remplir de* ses compositions toutes les bibliothèques chrétiennes; le Flavien de Guiraud, très original pour le caractère du personnage, dont chaque remords fait naître une action dévouée, dont les fautes mômes servent d'aiguillon à sa vertu ; VÉmilia Paula de l'abbé Bareille qui, l'un des premiers, puisa des traits émouvants dans les annales de l'Église et mêla l'histoire véritable à des faits imaginaires pour apprendre à la jeunesse ce que furent les héros chrétiens '. Cette littérature en somme n'était pas très variée lorsque parut en Angleterre un chef-d'œuvre d'archéologie chrétienne, Fabiola, du cardinal Wiseman. Le grand succès de ce roman, bientôt naturalisé en France par la traduction, devint un stimulant très actif pour nos littérateurs catholiques. Une foule d'écrivains s'élancèrent dans la voie si brillamment ouverte. Quelquesuns d'entre eux s'y sont fait une réputation : Paul Féval, Hippolyte VioLEAu, E. de Margerie, Léon Gautier, M"** Auguslus Craven, M"* Bourdon, M"* Fleuriot.

A l'école idéaliste qui s'attache surtout à l'idée, au sentiment, à l'intérieur des choses, à l'école religieuse qui voit dans le livre un moyen d'enseignement ou de diffusion rapide des grands principes, s'oppose l'école réaliste qui s'attache surtout & l'extérieur, qui reproduit les passions, les faits tels qu'ils sont, sans jamais formuler de leçon morale. Cette dernière école, en plein triomphe aujourd'hui, a déjà dans notre littérature contemporaine un passé qui tient à l'histoire même des transformations du genre.

La révolution romantique venait de bouleverser la langue et les idées. Le pays avait été saisi d'une irrésistible curiosité intellectuelle. La littérature était libre ; l'esprit français soudainement réveillé se répandit dans toutes les voies. Comme la poésie, comme le théâtre, le roman, dont le premier épanouissement sous la Restauration avait

1 L*abbé YemioUes, La lecture et le choix des livres.

été doux et sentimental, fut interprété brillamment jusque vers 4848. On vit alors de puissants créateurs : Balzac, Alexandre Dumas, Soulié; de spirituels conteurs : iférimée, Musset, Nodier; de gigantesques compositions : les Mystères de Paris, les Mousquetaires et Monte- Cristo, La révolution de 4848 arrêta ce vaste essor des œuvres d'imagination. Ce fut une éclipse soudaine.

Les événements politiques avaient concentré sur eux Fattentîon générale du pays ; le temps n'était plus aux fictions romanesques. Tout épisode mouvementé, dramatique, eût paru singulièrement fade auprès de la réalité, en ce temps d'émeutes incessantes, d'angoisses ininterrompues^ dans ces jours troublés où la liberté, la fortune et la vie de chacun étaient constamment menacées. La veille encore, Eugène Sue, George Sand, développaient avec amour, dans leurs romans populaires, les utopies dangereuses du socialisme. Maintenant un parti sans discipline en réclamait ouvertement la réalisation immédiate. Des idées on allait aux faits. L'intérêt n'était plus dans les livres.

Quand cette fièvre politique fut dissipée, la littérature avait subi une nouvelle métamorphose.

Avant 1850, les premiers symptômes d'une réaction s'étaient déjà manifestés contre les écarts d'inspiration des romantiques. On avait ressenti certaine lassitude à les suivre dans leur essor vertigineux au delà de la vie possible; on commençait à se fatiguer de ces grandes aventures, de ces passions étranges, dont les audacieux emphssaîent leurs feuilletons. Bientôt, dans toutes les branches de la littérature, on allait passer du culte désordonné de l'idéalisme à l'idolâtrie froide de la plastique. Les délicatesses arbitraires de la forme allaient succéder aux caprices fantastiques de l'imagination. Graduellement, toute aspiration sentimentale s'évanouit devant cette application positive des facultés intellectuelles. Un dernier souffle des agitations démocratiques de 1848 développa cette tendance et poussa les esprits au réalisme. L'avènement militaire de l'empire, sa politique armée de faits et d'autorité, la fièvre du lucre et l'amour égoïste du bien-être dont la nation fut tout à coup saisie, tant de causes réunies achevèrent de matérialiser la littérature. Ce fut une révolte ouverte de la matière contre l'esprit; ce fut une explosion de sensualisme brutal et de réalisme hideux, dont les effets, maintenant encore, loin d'avoir rien perdu de leur intensité, ont pris dans leur action même une force nouvelle et toujours croissante.

Longtemps, en France, le roman n'avait été que la peinture ou la satire des mœurs. C'est là son caractère dans notre ancienne littérature. Dans la seconde période du dix-neuvième siècle, toute une phalange d'auteurs, rendant à ce genre sa destination première, en y mêlant des prétentions dogmatiques inconnues autrefois, ont voulu le faire servir à l'étude agissante de l'humanité. Les uns, comme Balzac, le plus fécond, le plus universel des romanciers, se sont

efforcés de reproduire toutes les variétés de Tindividu ; les autres, en plus grand nombre, se sont confinés dans un monde spécial, selon les circonstances particulières de leur vie propre ou de leur situation sociale. Le roman s'est rapproché de plus en plus de la réalité. Transformation heureuse pour les esprits observateurs qui voient un enseignement dans les moindres détails de Texistence humaine, mais trop commode à ces romanciers sans vocation, sans goût, sans pudeur, qui, sous le prétexte d*études, peuvent ramasser impunément autour d'eux les sujets les plus infimes et dépeindre les objets les plus méprisables .

L'abus du descriptif a souvent été funeste ; mais cette tendance à décrire, si générale aujourd'hui, n'a pas été sans produire quelques résultats avantageux. Les œuvres supérieures, celles qui réclament le déploiement de toutes les forces de l'imagination, n'apparaissent plus ; mais les études minutieuses, fruit de la patience et de l'observation, qui vulgarisent les connaissances spéciales, sont devenues moins rares. Si, d'un côté, dans les tableaux de la vie mondaine ou populaire , lamour exagéré de la ressemblance a presque étouffé l'animation et le mouvement ; de l'autre, ce soin de tout reproduire a fait pénétrer dans une foule de détails qui jusqu'alors semblaient fermés à la littérature romanesque. C'est ainsi qu'auprès du roman intime affaibli, nous avons eu le roman maritime, le roman militaire, le roman d'atelier, le roman industriel ; c'est ainsi que les mille conditions dont l'ensemble forme la société moderne ont été successivement fouillées dans tous les sens.

Parmi les principaux représentants du roman de mœurs contemporain envisagé sous ses différents aspects, les peintres de passions et surtout des passions mauvaises nous apparaissent en grand nombre. L'art nouveau qui se qualifie de réaliste ne se propose plus d'inspirer les émotions du beau, il a banni du livre les impressions bienfaisantes que procurent à l'humanité les spectacles du vrai et du s bien. L'absolu matérialisme prédomine dans les tableaux de mœurs. Aujourd'hui la tendance à tout disséquer devient générale. C'est la peinture du mal sous toutes ses formes.

Toute une école appelée naturaliste se réclame de Stendhal et de Balzac, et continue à sa façon la Comédie humaine inachevée. Ses représentants se sont intitulés les véritables chercheurs, les seuls peintres de la vérité, les historiens authentiques des mœurs de leur temps. A les entendre, ils ne font point du roman, mais de la science, ce sont les Guvier, les Geoffroy Saint-Hilaire des passions humaines.^ Ils ne racontent point, ils anatomisent. C'est ainsi qu'aujourd'hui, pour bien montrer le vice dans toute sa réalité, mille écrivains se livrent sans crainte à ces débauches de style qui font les réputations par le scandale.

Si l'on voulait caractériser par quelques noms la nuance intermédiaire qui se dessine maintenant entre le roman réaliste et le ro-

man idéaliste, on nommerait MM. Alphonse Daudet, Hector Malot, Jules Glaretib. Divers autres romanciers, dont les peintures sont toutes spéciales, ont une physionomie particulière dans la foule des observateurs. Ils se sont circonscrits dans un monde limité, dont tous les points leur étaient connus parce qu'ils y avaient vécu. Charles de Bernard nous a fait pénétrer au sein des hautes classes ; Barbey-d'Aurévilly nous a dévoilé un coin de . ce monde aristocratique; madame Charles Reybaud, dans son principal ouvrage, et Ferdinand Fabre, dans presque tous ses romans, ont représenté plus ou moins fidèlement le monde clérical ; Amédée Achard a peint la bourgeoisie, Henry Murger la bohème artistique et littéraire, Alexandre Dumas fils le demi-monde.

H n'a pas suffi à tous les romanciers de solliciter le regard par des tableaux exacts de la société ; quelques-uns ont voulu soutenir des thèses. Le roman politique et social est une forme nouvelle du roman de mœurs, qui date de la Restauration. A cette époque de grandes luttes intellectuelles, Timagination saisie de Tardeur de réformes qui travaillait la société prétendit & son tour élargir son cadre. Les sciences philosophique et sociale devinrent son champ, sa propriété. Le roman se fit l'écho des mauvaises passions et leur actif instrument de propagande. Les utopies naissantes prirent un corps, le dogmatisme, stérile des chefs d'école fut rendu vivant, le roman politique s'ouvrit un large accès dans la multitude, et son extension rapide, sa prompte influence, transportèrent d'enthousiasme nos sectaires modernes . Le roman commençait à abandonner l'éternel moyen âge pour s'occuper du temps présent ; il s'emparait des passions qu'un demi -siècle de luttes politiques avait mises à sa disposition. Il abordait et explorait incessamment toutes les grandes idées religieuses, morales, philosophiques ; il s'associait au grand drame de la vie publique. Les démocrates applaudirent à cette transformation.

Il y a du temps déjà que le roman exploite l'élément populaire. On chercherait vainement le bien qu'il a produit, les résultats heureux qu'il a déterminés. Depuis Eugène Sue, le flatteur opulent de la démocratie, jusqu'au dernier de ses imitateurs, dans la foule des romanciers qui révèrent les palmes de l'apostolat, bien peu furent guidés par le sentiment pur et désintéressé de la mission qu'ils se donnaient. La plupart d'entre eux n'ont vu dans les théories sans fin ni conclusion de la réforme sociale qu'un expédient toujours neuf pour battre monnaie.

Le roman politique, durant une longue période de développement, a produit un faible nombre d'œuvres durables. Mille compositions purement déclamatoires sont déjà tombées dans l'oubli ; il ne reste guère que les romans de Victor Hugo, ceux de George Sand, d'Eugène Sue, d'ERCKMANN-CHATRiAN, ct Ics llvrcs si fîus ct si scusés de Louis Reybaud.

Un peu délaissé aujourd'hui, le roman historique a joui pendant

longtemps d'une vogue extraordinaire. Jaloux des succès de Walter Scott, Alexandre Dumas découpa nos annales en épisodes trop souvent fantaisistes. De nombreux disciples suivirent les traces du maître et bientôt nous eûmes le roman historique, semi-historique et pseudo* historique. La plupart d'entre eux ont défiguré les faits les plus connus, travesti les personnages et déplacé les rôles.

Les principaux interprètes du roman historique sont : Alexandre Dumas, Alfred DE Vigny, Salvandt,Barbey d'Aurevilly , Charles d'Héricault.

Le roman historique roulant sur un sujet sérieux, transformant le& faits sans les altérer, donnant à une époque plus de vie, de couleur et de pittoresque parla personnification de ses goûts, de ses tendances, de ses vices ou de ses aspirations ; ce genre est bien le commentaire et le complément de l'histoire. Mais, parmi ceux qui l'ont abordé, combien surent atteindre à cet idéal; combien joignirent une érudition solide au don de poésie? « Depuis l'introduction qui en a été faite dans notre littérature, disait Chateaubriand, le romancier s'est mis à faire des roman» historiques, et l'historien des histoires romanesques^. »

La plupart de ces productions se publièrent de concurrence avec les grands récits d'aventures. Pendant quelques années, vers le milieu du siècle, toute la poétique du genre s'était résumée dans cette règle unique : exciter la curiosité. La partie épisodique de la vie était seule abordée; les auteurs ne voulaient plus qu'amuser, divertir, et surtout étonner : ils brochaient des romans-feuilletons.

Le docteur Louis Véron eut le premier l'idée du roman fractionné en plusieurs parties. Il avait réussi pleinement l'essaîrdu genre dans la Revue de Paris, recueil hebdomadaire. M. Emile de Girardin perfectionna le procédé en l'appliquant à des feuilles quotidiennes, en inventant le morcellement du livre à l'infini. La Presse, son journal, inaugura l'entreprise accompagnée de bruyantes réclames, et bientôt, en dépit des résistances de presque tous les rédacteurs politiques, le roman s'installa dans la place par droit de conquête. Cette innovation venîdt à son heure pour satisfaire à des besoins nouveaux ; c'était une industrie comme une autre qui ne tarda pas à devenir très active et très prospère. Le roman-feuilleton, servi tout d'abord par les vaillantes plumes de Dumas père, de Frédéric Soulié, de Paul FÉ- VAL, d'Eugène Sue, de Théophile Gautier, de Léon Gozlan, prit en peu de temps une extension incroyable ; deux millions de lecteurs furent créés qui n'existaient pas. Le journalisme y gagna, la littérature y perdit. Après les maîtres vinrent les habiles et les faiseurs. Le roman au jour le jour envahit tout.

Dès les premières années, contraints de répondre à des besoins formidables de production, les auteurs se lancèrent à perte d'haleine dans le monde illimité des invraisemblances ; tous les sujets, pourvu

* Littérature anglaise.

qu'ils fussent semés de péripéties extraordinaires, parurent bons parce qu'ils étaient lucratifs ; les volumes se construisirent sans aucun souci de style personnel ni de vérité d'observation. On ne vit plus apparaître, comme après 1830, de ces larges récits fortement charpentés et solidement conduits qu'animait d'un bout à l'autre le même souffle dramatique, mais on eut en abondance des romans k queue n*en finissant pas, des fables interminables où l'extravagance d'invention s'unissait d'une façon merveilleuse au rocailleux d'exécution. Bizarres monographies pathologiques et médicales, longues descriptions de la catalepsie sous toutes ses formes, larges entailles pratiquées dans les annales criminelles, grandes histoires de vols ou d'assassinats, tout fut noyé dans le même style. Ainsi naquit cette fureur du roman atroce dont à peine nous commençons à guérir.

De nombreux écrivains se sont élevés contre l'extension d'une par reille tendance et contre le développement du roman-feuilleton. Souvent on a gémi sur cette dégradation des lettres. Au moment où le genre touchait à son plus haut degré de vogue et d'audace, les vrais talents perdaient courage : les esprits délicats rougissaient de voir ainsi salir la littérature d'imagination. De sévères et justes critiques ont été dirigées contre le roman-feuilleton ; cependant, il faut le dire, tous les reproches dont il a été l'objet ne furent pas aussi sincères et désintéressés. En s'attaquant k ce genre longtemps prédominant, bien des pervertisseurs du goût public se sont couverts eux-mêmes de leurs invectives. Les feuilletonistes n'ont pas eu de pires ennemis que les naturalistes. Il n'est pas de plus violent détracteur que l'esprit de concurrence.

Les conditions de cette forme de littérature populaire sont bien changées; le feuilleton aujourd'hui ne fait plus la fortune du journal; il en est devenu la suite, l'appendice, le détail subsidiaire. Mais, en réalité, quels avantages a recueillis le roman de cette transformation? Quels progrès le goût public peut-il espérer avec les coryphées du genre aujourd'hui florissant?

Où va le roman ? On ne fait plus cas, & l'heure actuelle, de l'art, de l'imagination, de la science d'intrigues ; on ne veut plus d'aventures, de péripéties, de mise en scène idéale. Le tout est remplacé par la reproduction technique du (c document humain». La littérature d'imagination est en pleine crise ; la masse du public a repoussé les conceptions où revivait encore une parcelle d'âme, et les tableaux raffinés d'un luxe de décadence qui la charmaient hier ne lui conviennent plus : il lui faut les crudités fangeuses du naturalisme. Tous les esprits sensés et tous les hommes de goût voient avec une inquiétude douloureuse ce débordement du plus vulgaire matérialisme en littérature, cette profonde dégradation où le roman français est tombé.

Le genre dramatique est celui qui exerce Tactioa la plus puissante, la plus universelle. Devant des milliers d'auditeurs, sous la splendeur des lustres, il fait vivre, agir et crier toutes les passions de l'homme ; il donne une voix à toutes ses aspirations généreuses comme à tous ses mauvais instincts. Il saisit Tâme de la foule par des moyens presque irrésistibles, surexcite en elle les fibres les plus sensibles, les touche ou les meurtrit à son gré. Influence immense et trop souvent funeste qui tour à tour ranime, trouble ou bouleverse les intelligences et les cœurs.

Le théâtre est une arène ouverte à toutes les ambitions, à tous les rêves de gloire, où les noms brillent et s'effacent tour à tour. C'est un renouvellement continuel. Les créations supérieures restent seules intactes pour marquer le souvenir de ces agitations bruyantes et pour représenter les grandes phases du mouvement dramatique.

Les pièces de théâtre ont foisonné à notre époque plus qu'à aucune autre, et dans tous les genres : comédie, vaudeville, drame, mélodrame.

L'objet de la comédie, représentée dans la prose par Picard, Scribe, Dumas père. Barrière, Alfred de Musset, G. S and, Octave Feuillet, Lambert Thiboust, Dumas fils, Sardou, est de peindre à grands traits l'homme de tous les temps, d'attaquer les vices durables, inhérents au cœur humain, de flageller les ridicules éternels. Trop souvent, de nos jours, elle a été sacrifiée au vaudeville et au drame.

Le vaudeville, petite comédie se prêtant à tous les tons, dont le dialogue en prose est entremêlé de couplets, s'attache à ridiculiser ce qu'il y a de plus éphémère dans les travers de l'époque. Des auteurs contemporains ont voulu lui donner plus d'importance; mais, comme l'a dit un critique, le vaudeville amélioré, c'est la comédie abâtardie. Scribe, Brazier, Fréville de Gourct, Bayard, Malesville, Saintine, DuPATY, Clairvillb, Theaulon et mille autres, le firent triompher sur les scènes les plus élevée's comme sur les plus lAodestes de Paris et de toutes les provinces. Malheureusement, à traiter ce genre facile, trop d'écrivains ont perdu le goût et même la faculté des grandes compositions.

La comédie, fort altérée par le vaudeville, l'a été aussi par le drame.

« Presque toutes les comédies de ce temps tournent au drame. Elles se sont proposé d'émouvoir; elles ont attendri, fait verser des larmes; on en citerait bien peu qui aient cherché à faire jaillir d'un sujet triste la gaieté qu'il contient ^. » Et cette confusion des genres a gagné jusqu'à la comédie de caractère; ce besoin d'attendrissement s'est étendu partout.

tt Voyez le chemin que nous avons fait depuis les Plaideurs et la Métromanie! disait un jour Méry. Nous avons à subir des exigences formidables à l'endroit de la comédie ; après un travail inextricable de charpente, il faut encore que le drame intervienne au milieu du rire. Uue comédie qui exciterait rhilarité publique pendant cinq heures n'aurait pas chance de succès. Dans nos soixante années de discordes, nous n'avons pas assez versé de larmes véritables, nous demandons encore à l'auteur qu'il nous fasse pleurer, avec la rieuse Thalie et devant des malheurs de carton peint. Nous sommes possédés de la rage de fleurer ; nous ne pleurons pas assez dans nos maisons ; nous n'avons pas assez traversé de fléaux de tout genre ; nous n'avons pas assez ouvert de tombeaux, il nous faut encore des pleurs, toujours des pleurs I toujours des succès de larmes ; au thé&tre après notre dîner, avant notre sommeil, nous voulons pleurer encore dans nos rêves. U nous restait la comédie ; tant pis pour la comédie I Pourquoi est-elle allégorique ? Qu'elle se fasse triste, qu'elle nous fasse pleurer * I »

Méry écrivait ces lignes en 1855. Aujourd'hui la comédie se fait moins larmoyante ; en revanche, elle devient réaliste, elle s'adonne de plus en plus aux sujets vulgaires. Est-ce un progrès?

Le drame, dans l'acception moderne du mot, est une pièce de théâtre d'un genre mixte, entre la tragédie et la comédie, et dont l'action, sérieuse par le fond, souvent familière par la forme, admet toutes sortes de personnages, comporte tous les sentiments et tous les tons.

L'école classique refusait d'admettre cette imitation complète de la nature, bien qu'on en pût trouver des exemples sur la scène antique. Elle avait séparé radicalement les genres, et le Don Juan de Molière non plus que les tentatives tragi-comiques de Corneille n'avaient pu casser cet arrêt d'exclusion. Vers le milieu du xvni® siècle, Diderot, développant les idées de la Chaussée, rêva d'associer la l erreur et la pitié & la peinture des mœurs et des sentiments, à l'étude vivante du cœur humain. S'attendent à <c rencontrer un torrent d'objections», il traça dès le début toute une poétique de nouveau genre. Il en réclama l'application dans ses fameuses Pensées sur Vinterprétation de la nature,

a On distingue, disait-il^ dans un objet moral, un milieu et deux extrêmes i il semble donc que, toute action dramatique étant un objet moral, il devrait y avoir un genre moyen et deux genres extrêmes. Nous avons ceux-ci : c'est

t Sarcey, le Temps^ 30 juin 1873.

s  propos de la Raisin^ comédie en vers de Roger de Beauvoir, 1855.

la comédie et la tragédie. Mais rhomme n'est pas toujours dans la douleur ou dans la Joie ; il y a donc un point qui sépare la distance du genre comique au genre tragique. »

Diderot, s*arrêtant à ce point intermédiaire, composa le FiU naturel et le Père de famille y deux drames médiocres, où dominent Fabus d'une sensibilité larmoyante et Tafféctation du naturel. A son tour, Beaumarchais, après avoir écrit deux pièces étonnamment froides et pédantesques, se fit le théoricien du drame, et Sedaine avec le Philosophe sans le savoir, Mercier avec le Déserteur, Voltaire avec Nanine et V Enfant prodigue, le popularisèrent. La Révolution le trouva fade et le remplaça par les pièces de la Terreur.

A la fin du dix-huitième siècle, le théâtre, devenu Tesclave des plus infimes passions démagogiques, étalait un déplorable cynisme, mais en vain s'efforçait-il de faire entendre des accents terribles, les vociférations populaires, les hurlements des clubs étouffaient sesrauques apostrophes à la tyrannie. La curiosité publique avait d'autres spectacles. La tragédie courait les rues, les pieds baignés de sang. Le drame n'était plus sur la scène, mais sur la place publique, à la Convention, aux portes de l'Abbaye, dans les prisons, au pied de l'échafaud, partout où l'on ordonnait le meurtre, où l'on massacrait.

Au commencement du dix-neuvième siècle, l'art dramatique semble frappé de mort. La tragédie expire. Seul, le drame se débat encore, n prend des forces, il se ranime, il ne tardera pas à dominer sur toutes les scènes. En vain le proscrit-on d'abord comme un genre également désavoué de Melpomène et de Thalie, comme une œuvre de décadence et de barbarie ; en vain Napoléon, qui n'aimait pas les genres incertains ni le mélange du comique avec le tragique, appelle-t-il dédaigneusement le drame la tragédie des femmes de chambre ^, il s'installe en tous lieux, attire tous les talents à lui, fait le délassement favori de toutes les classes de la société. Le drame, qui est à la tragédie ce que le roman est à l'épopée, avait bien dans l'origine une certaine grandeur, mais il dégénéra vite. Ce genre était devenu la forme souveraine après l'épanouissement du romantisme. Il tomba rapidement des hauteurs où Victor Hugo, Dumas, de Vigny, l'avaient élevé. La multiplicité des théâtres amena bientôt sa ruine et celle de l'art lui-môme. Si nous en croyons des mémoires du temps :

« Dans les deux premières années qui suivirent la révolution de 1830, plus de cinquante théâtres furent établis dans le département de la Seine^ en vertu du droit et de la liberté que Ton prétendait avoir été conquis en juillet...

« La concurrence entre tous ces établissements obligeait leurs administrateurs et toutes les parties intéressées à rechercher quelque nouveau moyen d'attirer la foule. Ce fut alors qu'on vit paraître des productions informeSi où

^ Thiers, Consulat et Empire, t. XX, p. 670.

la question littéraire, le bon goût et souvent les bonnes mœurs étaient sacrifiés au besoin impérieux de produire de Teffet, où Ton voulait à toute force frapper les imaginations ^ »

Les auteurs ont abdiqué le souci des grandes créations, des larges œuvres poétiques , ils se lancent hardiment dans la prose facito et courante, dans la prose populaire. Le choix des sujets ne les embarrasse plus; ils puisent à pleines mains dans la vie commune, et les inventions toutes faites, les mômes péripéties toujours reprises leur semblent assez neuves. Pour étonner, secouer, faire pleurer un auditoire naïf, tous les moyens leur paraissent légitimes ; ils multiplient sans relâche les tableaux voluptueux, repoussants et môme horribles, les coups de théâtre, les surprises violentes de la mise en scène. On fabrique à la hâte des pièces, souvent empruntées plus ou moins fidèlement soit à l'histoire, soit à la collection des Crimes célèbres; on façonne tant bien que mal pour la scène des romans usés déjà par la vogue, et le tout est monté à grand renfort de machines. L'action fait place aux situations, le mérite littéraire s'efface : l'œuvre dramatique n'est plus un art, mais un métier.

Les dramaturges, quelques-uns d'un grand talent, qui traitèrent ce genre avec le plus de succès , furent : Alexandre Dumas père, Ma- QUET, Alfred de Vigny, Frédéric Sodlié, Bouchahdy, Anicet Bourgeois, Dennery, Ouvert et Lauzanne, Eugène Sue, Léon Gozlan, Paul FoucHÉ, Paul Féval, Dugué, Marc Fournier, Paul Meurice.

Le mélodrame autrefois désignait l'opéra, Au dix-huitième siècle, le mot prit une.acception toute différente. Les théâtres secondaires, par suite d'interdiction, ne pouvaient exploiter le genre de l'Académie royale de musique ni celui de la Comédie française. On imagina d'amalgamer ensemble la tragédie, le drame bourgeois, la comédie, la danse et la musique. Après la Révolution, qui rendit aux entreprises théâtrales toute leur franchise, le genre ne disparut pas : le mélodrame fleurit jusqu'à 1830 et au delà. L'action, resserrée généralement en trois actes, était toujours à peu près la môme et se passait entre quatre personnages principaux : un tyran, prince, ou chef de brigands, souillé de vices, animé de toutes les mauvaises passions; une héroïne, bourgeoise ou princesse, douée de toutes les vertus, et persécutée par le tyran ; un amant de cette infortunée, la délivrant au moment du péril, et tirant de son ennemi une vengeance exemplaire ; enfin un niais, paresseux, poltron, gourmand, ou tout cela à la fois, dont la tâche était d'égayer le trop sombre spectacle. Victor Ducange, Ducray-Duminil , Caignez, Guilbert de Pixérécourt, Cuvelier de Trye sont les auteurs qui ont exploité le mélodrame proprement dit avec le plus de succès. Il faut leur rendre cette justice qu'ils ne se contentaient pas des situations et des péripéties, ils visaient au mérite du style entendu à leur manière : — tel d'entre eux mettait

1 Mémoires de Gisquet^ I, 4.

XIX* siècle. i6

quinze jours à travailler une phrase avec laquelle il voulait produire un immense effet. En i812, lorsqu'un fauteuil fut vacant à TAcadémie française, Guilbert de Pixérécourt balança les suffrages avec Brifaut, l'auteur de Ninus IL

Dans ces derniers temps, on a vu se produire en assez grand nombre des compositions théâtrales qui ne sont ni des tragédies, ni des comédies, ni des vaudevilles, ni des drames, et qu'on s'est mis à appeler du nom vague et un peu prétentieux de pièces. Puis sont venus de grands drames à succès, où, comme dans les romans, on accorde de moins en moins d'importance à l'intrigue, à la recherche des combinaisons théâtrales, où l'on s'attache de préférence à l'exactitude des détails, à la vérité des types.

Dans tous les genres, la préoccupation désintéressée de l'art a été trop écartée : la soif du gain l'a remplacée. Faire de l'argent est devenu presque universellement le dernier mot de l'art dramatique. Et quel est le moyen le plus sûr de gagner vite beaucoup d'argent? Flatter les goûts, les instincts et les passions infimes de la multitude. Voilà pourquoi, aux nobles attraits de la littérature, on a substitué l'éclat de la mise en scène, les décors, les toilettes, los trucs du machiniste, 'impudence des actrices ; voilà pourquoi le scandale coule à pleins bords, chaque soir, sur presque toutes les scènes. Combien depuis de longues années s'est-il représenté de pièces vraiment honnêtes, au sortir desquelles on se sente sinon plus vertueux, du moins plus amateur de la vertu ?

Dans le moment de la plus riche floraison du drame, non seulement les auteurs se lançaient à la poursuite désordonnée de la terreur ou plutôt de l'horreur dramatique, mais encore ils aimaient à gratifier en toute occasion leurs personnages de ce qu'Aristote appelle des mœurs gratuitement mauvaises *.

« Chose singulière, remarquait Saint-Marc Girardin, et qui montre bien le changement qui s'est fait dans nos idées morales : autrefois les poètes donnaient à leurs personnages un seul vice ou une seule passion, ayant grand soin, pour le reste, de les faire vertueux^ afin qu'ils fussent dignes d'intérêt ; aujourd'hui nos poètes (ou nos prosateurs) donnent à leurs personnages je ne sais combien de passions et de vices, avec une seule vertu pour contre-poids. Encore cette vertu faible et solitaire n'est-elle pas chargée de purifier i'àme pervertie où elle s'est conservée par hasard ; elle respecte soigneusement Tindépendance des vices qui veulent bien la souffrir près d'eux ; elle n'est plus même chargée d'inspirer de l'intérêt aux spectateurs, car c'est le vice aujourd'hui qui inspire l'intérêt, parce qu'on lui donne je ne sais quelle allure noble et fière, qui vient des héros de lord Byron et qui séduit le public. Souvent même le vice est sentimental et mélancolique; il intéresse, il attendrit, sous prétexte qu'il garde encore, dans son abaissement, je ne sais quoi de grand et de bon >. »

1 Poét., XV, XXV.

^Littérature dramatique, t. I, p. 400.

A l'heure présente, cette illusion même n'existe plus ; on a déchiré ces derniers voiles du sentimentalisme. Le temps a marché, Tart dramatique a fait des progrès. Maintenant, on représente le vice dans toute sa nudité ; au nom de la nature et de la réalité, on étale ouyertement sur la scène tout ce que la vie humaine peut offrir de plus tristes spectacles, et, le rideau tombé, la dernière impression du spectateur est le dégoût et la honte.

Il semblait que le châtiment formidable infligé à notre démoralisation dût faire rentrer l'art théâtral, comme la littérature tout entière, dans des voies plus larges et plus saines. Il n'en a rien été *. Qu'un auteur, serait-il célèbre et goûté du public, essaie à sa manière une réforme au profit du bien et de l'honnête, il échoue, il tombe, il se voit presque sifQé. La corruption élégante ou vulgaire domine partout, même sur le théâtre classique de l'art, sur la première scène du monde. Quelques beaux talents nous restent-ils encore pour nous consoler de cette universelle décadence?

1 Lire la conférence faite par M. Paul Féval, le 28 avril 1874, sur le projet conçu par un grand catholique, M. le comte Achille du Glésieux, pour Tamélioration du théâtre en France.

LA CRITIQUE, L'ESTHETIQUE ET L'fflSTOiRE LITTÉRAIRE

La critique est le jugement équitable de toutes les productions intellectuelles. Elle s'applique aux sciences, à l'histoire, aux arts, aux œuvres littéraires, et va jusqu'à discuter les institutions sociales et les croyances religieuses.

Les sciences sont le domaine où elle s'exerce avec le plus d'autorité ; là mille découvertes, mille preuves expérimentales corroborent, consolident, éclairent ses analyses et ses appréciations. En histoire, elle atteint moins facilement à la vérité ; les versions légendaires, les témoignages apocryphes, les idées préconçues, une foule de causes d'erreur entravent ses décisions. Et cependant, grâce à des règles essentiellement logiques, elle parvient le plus souvent à distinguer le vrai du vraisemblable, comme à reconnaître dans les monuments écrits, en dépit des altérations, le point exact et le fait précis. Confronter, contrôler les uns par les autres les dépositions et les témoignages, tel est le procédé général qu'elle emploie pour arriver à la certitude.

L'esthétique est une partie de la critique comme de la philosophie ; c'est d'elle que dérivent les règles primordiales de l'art. Ce mot (du grec aïoômatç, sentiment) fut créé par Baumgarten, pour désigner la science du beau : le célèbre Allemand considérait le beau comme l'objet du sentiment. Jouffroy, Victor Cousin, Charles Lévêque, Charles Blanc, Alfred Tonnelle, le marquis de Chenneviêres, ont écrit de beaux livres ou de belles pages sur l'esthétique dont les diverses branches sont : i^ l'analyse et la discussion de Vidée du beau et des autres idées qui s'y rattachent, du sublime, de la grâce, de la dignité, du joli, etc. ; la description des sentiments qui les accompagnent et des facultés par lesquelles l'esprit humain crée le beau et le perçoit, tels que l'imagination et le goût; 2^ l'étude du beau dans la nature, les principes de l'art et ses lois générales ; la théorie des beaux-arts, pris chacun en particulier : architecture, sculpture, peinture, musique, poésie ; 30 l'histoire générale de l'art à ses diverses époques.

La critique littéraire est la forme de jugement la plus générale. Elle exige une érudition solide et variée, un talent d'écrire exempt de tous les défauts qu'elle repousse et condamne, une parfaite rectitude d'esprit, de la droiture, de la bonne foi, et, pour apprécier comme pour produire, de la sensibilité d'&me, de la chaleur d'imagination.

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