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LA CRITIQUE, L'ESTHÉTIQUE ET L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

Loin d'envier la prestigieuse fortune du génie, elle en rehausse encore l'éclat, elle se réjouit des succès d'autrui, provoque les nobles efforts, recueille avec amour les bons ouvrages et les produit au grand jour. La critique indépendante et vraie ne connaît point le caprice et la malignité. Elle ne dénigre point, mais censure. Elle redresse les erreurs de l'ignorance sans présomption, et les écarts de l'esprit sans malveillance. Son langage est sobre, contenu, modéré, parce qu'il est libre et désintéressé. Vulgariser la lumière, la répandre au loin, dans tous les rangs, voilà l'objet qu'elle se propose.

La critique au dix-neuvième siècle s'est- transformée à peu près comme l'histoire. L'ancienne critique, depuis Malherbe, s'appliquait à relever minutieusement, dans chaque détail, les beautés et les défauts des ouvrages. Les critiques du dix-huitième siècle, Voltaire, d'Olivet, Louis Racine, le Batteux, Marmontel, Pierre Clément, Grimm, la Harpe, Fontanes, ne cherchaient encore dans les œuvres du siècle précédent et dans celles de l'antiquité que des exemples de goût et des éclaircissements en vue des théories consacrées. Leur critique était toute d'admiration, sauf de légères réserves de goût traditionnel et de bonne rhétorique.

Au commencement du dix-neuvième siècle, Geoffroy, Feletz, Suard, Hoffmann, gardent à peu près le môme procédé de critique à l'égard des maîtres, mais ils ont déjà leur originalité et leur indépendance; leur bon sens net et vigoureux, ou spirituel, incisif et mordant, résiste à ces admirations prolongées et qui allaient s'égarant sur des écrivains du second et du troisième ordre. Ils coupèrent court à la suite du dix-huitième siècle, comme dit Sainte-Beuve.

Sous la plume de madame de Staël, de Benjamin Constant et de leur école, la critique, tout en restant théorique, commence à devenir historique; déjà elle s'enquiert, et tient compte des circonstances dans lesquelles sont nées les œuvres. La période philologique et historique commence. Elle se détermine vers i830.

C'est alors une manière toute nouvelle. La critique étudie avec prédilection les hommes dans les écrivains, et substitue la biographie à la discussion des œuvres, ou du moins elle fait prédominer la biographie ; elle s'allie à l'observation psychologique, à l'histoire, à la philosophie ; elle devient beaucoup plus compréhensive, elle ne s'emprisonne plus dans certaines époques : le despotisme qui avait longtemps régné en fait de goût est secoué définitivement. Autrefois on était surtout sensible au plaisir délicat de se retrouver soi-même dans les auteurs que l'on étudiait, on faisait ressortir les caractères par lesquels ils nous ressemblent ; et, envisagés par leurs côtés les plus généraux, les écrivains de l'antiquité et les étrangers, quand par hasard on les abordait, paraissaient tout à fait se rapprocher de nous. La nouvelle critique s'attacha par choix aux différences, aux contrastes, à l'individualité, à l'originalité, et, des parallèles qu'elle établit, fit jaillir d'utiles et féconds aperçus.

Un progrès ne s'accomplit jamais sans que des excès s'y mêlent; de nouvelles qualités sont accompagnées de nouveaux défauts qui les altèrent, les maîtres ont des élèves qui compromettent leur œuvre. La critique ancienne, celle de Malherbe et de Roileau, jugeait, tranchait, décidait. Sous la plume des disciples de la nouvelle école, la critique, trop historique, trop éclectique, voulant tout comprendre et tout admettre , devient sceptique : elle ne conclut rien , ne tranche rien. A Tétude directe des faits et des ouvrages, on substitue les « dé> finitions souveraines », les « formules créatrices », on généralise, a Les études innombrables, affirme-t-on, tiennent au large dans une demi-ligne; vous enfermez douze cents ans et la moitié du monde dans le creux de votre main. » Montrer d'un seul trait la variété des productions intellectuelles chez un peuple à des époques différentes, et préciser d'un mot les causes multiples de ces transformations, pour les esprits investigateurs quelle noble ambition ! Mais il est des lignes générales que le regard ne peut suivre en pleine assurance à travers les manifestations changeantes de l'homme ; et prétendre réunir en un tout compacte ces éléments dispersés, sans donner aux faits la première place, sans faire marcher ensemble l'analyse et la synthèse, sans aborder attentivement l'étude des œuvres particulières, c'est édifier dans le vague un ensemble artificiel. « La critique littéraire, dit excellemment Sainte-Beuve, n'a toute sa valeur et son originalité que lorsqu'elle s'applique à des sujets dont on possède de près et de longue main le fonds, les alentours et toutes les circonstances ^ »

La théorie matérialiste de l'art pour l'art donne bientôt naissance à la critique pour la critique, ce qui en est la négation même. Des critiqueurs fantaisistes possédant du savoir, de l'érudition, doués du don de style, oublient de faire connaître le sujet même qu'ils ont entrepris de traiter ; au lieu de déduire un jugement, de motiver un éloge ou un blâme, ils affectent de se mettre en scène, ils ne songent qu'à faire parade de leur esprit, de leur acquis, de leur bien-dire. Mais que rappelons-nous ! A l'heure présente ces inutiles jeux d'esprit ne sont plus même de mode. La critique contemporaine, dans la presse, est en pleine décadence, le fait divers l'a tuée. On a rejeté du journalisme les études longues, consciencieuses et scrupuleusement écrites. Quelques mots sur l'œuvre nouvelle, quelques citations prises au galop de la plume, quelques phrases sonores de prospectus, suffisent au public : il n'en veut pas davantage. Cédant à cet envahissement de la presse à informations, les critiques ne lisent plus ; aucune étude ne leur paraît nécessaire, leurs jugements ne sont appuyés d'aucune preuve; ils apprécient au hasard de leur humeur, sans méthode, sans goût, sans souci de la vérité ni de la justice. Tout favorise cet abaissement de la littérature. L'amour de l'art, l'idée du beau, le sentiment

« Portraits contemporains^ t. III, p. 73.

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