LA CRITIQUE, L'ESTHÉTIQUE ET L'HISTOIRE LITTÉRAIRE
de la dignité, s'amoindrissent de jour en jour; et tandis que mille vanités intraitables s'élèvent au-dessus de tous les principes du goût et violent hardiment toutes les convenances, nulle main vigoureuse ne résiste à ce débordement, la critique se meurt au milieu de cette anarchie. Quel puissant esprit viendra relever dans notre littérature le sens moral avili? Quand verrons-nous renaître le culte de l'intelligence, l'amour du beau et du vrai?
Mais revenons à la critique dans les livres, etrappelons ses plus illustres représentants au dix-neuvième siècle.
Nisard distingue quatre sortes de critique * ; il en a très heureusement mis en relief les traits essentiels. La première est une forme nouvelle de l'histoire générale où les détails ne figurent que pour la lumière qu'ils jettent sur les faits principaux. Les hommes y sont montrés par leurs grands côtés ; les révolutions de l'esprit, les changements du goût, l'éclosion des chefs-d'œuvre, en forment tout TaUment. Le créateur de cû genre d'étude est Villemain, le premier qui ait mis la critique de pair avec l'histoire et les sciences philosophiques et sociales^ qui ait fait de l'étude des esprits dans les lettres la plus relevée des psychologies. Villemain ne concevait l'étude des lettres autrement que par suite d'épreuves, d'expériences sur toutes les créations de la pensée ; il ne croyait pas que les inspirations du génie pussent être prévues, calculées, enfermées dans un certain nombre de règles et de préceptes, parce qu'il y a dans tous les arts de l'esprit, en particulier dans l'éloquence, quelque chose de trop puissant et de trop libre pour s'assujettir aux systèmes des rhéteurs. Ces larges idées répandirent la réputation de ViUemain, non seulement dans toute la France, mais dans toute l'Europe.
La seconde sorte de critique diffère de la première, comme les mémoires diffèrent de l'histoire. Elle s'attache plus au portrait qu'au tableau : souverainement capricieuse et mobile, elle se joue dans l'infinie variété des nuances. « La pénétration qui ne craint pas d'être subtile, la sensibilité, la raison, pourvu qu'elle ne sente pas l'école, le caprice même à l'occasion, le style d'un auteur qui sent tout ce qu'il juge, le fini du détail, l'image transportée de la poésie dans la prose, telles en sont les qualités éminentes, » celles que possédait au suprême degré Sainte-Beuve. Pour la pensée, pour les observations, pour la peinture comme pour le style, Sainte-Beuve excelle surtout par le détalL II n'attaque pas largement et dans le plein un sujet. Les considérations larges et saillantes n'abondent pas chez lui. Mais comme il atteint bien son objet, « l'intime perscrutation des talents t » Il disait en novembre 1833, en entreprenant le portrait de M. Nisard : « La critique d'un écrivain sous notre plume court toujours risque de devenir une légère dissection anatomique. » Il restera le chef des auatomistes littéraires. Quelqu'un l'invitait à entreprendre
* Études de critique littéraire, pages U7-150.
un grand travail d'ensemble sur une de nos époques littéraires : (( Ceci n'est pas mon affaire, répondit-il, ce qu'il me faut, c'estun petit coin. » Oui, un petit coin, voilà son domaine ; mais qu'il sait bien s'en rendre maître, y voir tout, et en faire jaillir en tous sens la lumière ! Il affectionne les côtés restreints des questions ; il aime les horizons bornés ; mais volontiers il va au fond des sujets qu'il s'est donné à traiter : il est un de nos critiques qui offrent le plus de grandes études sur un auteur déterminé. Que ses biographies et ses critiques aient pour objet des personnages contemporains ou des hommes d'autrefois, dans toutes il se montre peintre incomparable.
La troisième sorte de critique est celle qui se rapproche le plus de l'ancienne école par l'inflexibilité de ses principes. Régler les plaisirs de l'esprit, soustraire les ouvrages à la tyrannie de chacun son goût; être une science exacte, plus jalouse de conduire l'esprit que de lui plaire ; se faire un idéal de l'esprit humain dans les livres, s'en faire un du génie particulier de sa nation, un autre de la langue française ; mettre chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal; noter ce qui s'y rapporte, et dire : voilà le bon ; ce qui en diffère, et dire : voilà le mauvais ; telle en est la tâche périlleuse et comphquée.
M. Désiré Nisard pouvait mieux que personne définir cette méthode, car il en a fait la loi de toute son existence littéraire. L'honneur de cet écrivain, dont le mérite solide n'a pu être entamé par des attaques passionnées, est d'avoir toujours scrupuleusement respecté, et d'avoir cherché de tout son pouvoir à faire respecter le goût, qui est pour lui la conscience de l'esprit, et d'avoir senti que dans un temps et dans un pays comme le nôtre, la critique est « un devoir à la fois littéraire et moral \ » et non pas seulement une spéculation oiseuse.
La quatrième sorte de critique n'est ni une histoire, ni une galerie de portraits ; c'est un mélange piquant de littérature, de philosophie et de morale. Tirer des lettres un enseignement pratique, songer moins à conduire l'esprit que le cœur, prendre plus de souci de la morale que du goût: tel est le dessein qu'elle se propose. Saint-Marc GiRÀRDiN la représente, avec toute la fécondité de son esprit savant, ingénieux, plein d'originalité, plein d'éclat.
Telles sont les grandes divisions delà critique moderne et ses principaux chefs. Mais que nous sommes loin d'en avoir défini toutes les variétés! Que de traits particuliers dans cette élite brillante, dont nous ne pouvons ici qu'énumérer les noms : Geoffroy, Feletz, Daunoo, JouBERT, Gustave Planche, Jules Janin, Patin, Silvestre de Sacy, Cgvillier-Fledry, Philarète Chasles, Gérusez, Montégut, Taine, Sarcey, Schérër! Chacun de ces auteurs représente une nuance de la critique.
1 Préface de la première édition des Études sur les poètes latins»