‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 34 sur 106 · SOUMET · texte numérisé non relu

SOUMET

Persuadé que le poète n'était pas tenu à plus de timidité que le théosophe et le métaphysicien, il voulut faire de la poésie une initiée mystique et rouvrit pour elle les régions où le Dante, Milton et Klopstock Tavaient déjà conduite. Il s'enfonça dans le merveilleux qui^ sous Tem* pire d'une religion toute spiritualiste, est pour le poète épique moderne le sujet môme de ses chants, tandis qu'il n'est qu'un accessoire dans les épopées antiques.

« L'alliance des deux mondes, dit-il, était facile aux poètes du paganisme. Leur Olympe ne dépassait pas la région des nuages ; la ceinture de Vénus était faite à la taille d'Hélène, et la lance des héros atteignait facilement les immortels. Mais, chez les modernes, les choses ne sont pas ainsi ; le sanctuaire divin s'ouvre à une plus grande hauteur, la terre disparaît devant l'immensité des cieux; aucune fable humaine ne peut s'élever au niveau de'Jéhovah; et, désespérant de franchir la distance qui sépare les deux mondes, le poète l'anéantit. Il se place de plein vol dans le merveilleux : il ne regarde qu'avec Toeil de la foi, il ne croit qu^aux réalités de l'inconnu, il ne chante que ce qu'il voit dans son &me. Cette phrase devenue si vulgaire : Les vers sont la langue des dieux^ renferme, surtout pour nous, toute une poétique. Où manque l'image, manque la lumière ; où n'est pas le nombre, n'est pas la vie. Mais pour que la pensée du poète participe de la puissance du Verbe divin, pour qu'elle puisse enfanter un monde, il faut qu'elle plane de bien loin sur la région du sensible. Toute grande représentation artistique doit avoir l'idéal pour point de départ, toute création véritable doit prendre naissance dans l'infini i. »

Voici la donnée de ce poème sans précédent. L'orgueil de Satan a lutté contre Dieu, qui Ta vaincu : l'orgueil de l'homme a lâché le sceptre de Satan, qui a lâché le sceptre du mal; et Satan, déjà dépossédé par ses remords, pleure, avec sa chute qui l'a fait roi, celle de ce fatal usurpateur qui tombe sur le trône en croyant y monter. L'homme a remplacé l'archange rebelle ; et quand le Fils de Dieu gravit sur son calvaire infernal, c'est encore l'homme qu'il veut sauver, ce frère coupable dont il a porté la chair et les douleurs, dont il a tout connu, excepté le péché. C'est le salut de l'homme qu'il complète par ce renouvellement de martyre, et l'homme entraîne dans sa rédemption l'ange ahsous de ses premiers combats par ses dernières défaites '.

« L'esprit du moyen âge, dit-il lui-même, avait suffi pour remplir les trois abtmes creusés par Dante. Le réformateur Milton avait fait de Satan un factieux gigantesque armé contre la monarchie du siècle» L'âme rêveuse de Klopstock avait pleuré avec saint Jean et Marie au pied de la croix; elle avait conduit à l'heure suprême la planète Adamida devant le soleil, pour qu'il ne vit pas mourir le Sauveur des hommes. L'auteur de la JHvine Épopée a osé sonder de plus profondes ténèbres : il est descendu dans les plus sombres abîmes de l'enfer, et il a vu le

* Préface de la Divine Épopée, > Julen Lefèvre-Deumier.

Christ arrachant les damnés que l'expiation continuée pendant [des milliers et des milliers de siècles avait enfin sauvés. Préoccupé de rimmense amour de Jésus-Christ pour ses créatures et absorbé dans la contemplation de son sacrifice, il a osé faire de sa force expiatrice une seconde âme universelle; il a supposé que la rédemption avait été plus puissante que toutes les iniquités, et que l'archange prévaricateur n'avait pas donné à l'édifice du mal l'éternité pour ciment ; et cette supposition, il ne Ta donnée que comme une supposition : n'ignorant pas que certaines paroles de saint Jean Chrysostome touchant la possibilité du rachat des damnés ont été interprétées par TÉglise dans un sens conforme à ses décisions sur l'éternité des peines, et sachant bien que l'opinion d'Origène, puisée dans les théogonies indiennes, s'anéantit devant le jugement des conciles, il n'a hasardé que comme une fiction ce qu'Origène enseignait comme une vérité, c Les entraves de la réalité, dit-il, n'existent point pour la poésie ; sa liberté fait sa grandeur, et, comme je le dis dans mon épigraphe, la lyre peut chanter tout ce que Vâme rêve* Une vue de l'imagination n'est pas une croyance; une invention épique ne peut en aucune manière porter atteinte à l'inviolable autorité du dogme ; et lorsque le poète, dans un élan d'espérance, ose dépasser les limites de la clémence suprême et demander un dernier miracle à Tamour âivin, le chré<« tien se prosterne avec respect devant le mystère le plus redoutable du catholicisme. » C'est ainsi qu'en faisant de son drame mystique un hymne à l'espérance, il a bien entendu respecter la sévérité des dogmes.

La conception, l'ordonnance et l'exécution de cette nouvelle Messiade méritent beaucoup d'éloges. Mais les critiques les plus favorables à l'auteur, comme Lefèvre-Deumier, sont obligés de reconnaître dans ce poème quelques passages où l'auteur aurait pu se montrer plus avare d'ornements; où, quand sa pensée devient gracieuse, élle.n'eat pas d'une grâce assez sévère; où, repoussant l'inflexible énergie du style épique, il s'est jeté, pour fuir la monotonie, dans une variété de formes qui ressemble à du caprice.

Ces fautes de détail n'empêchent pas que la Divine Épopée ne puisse encore être lue au moins par fragments.

Le second œuvre épique de Soumet, Jeanne d'Arc, parut en 1846, un an après la mort de Tauteur qui avait épuisé ses dernières forces à la composition de cette trilogie nationale.

« Le poète, dit le panégyriste que nous avons déjà cité, ne s'est montré nulle part plus neuf et plus varié. Si l'homme est dans son œuvre, jamais homme n'aura donné, comme dit Montaigne, une plus vivante portraiture de lui-même. Ce poème résume Alexandre Soumet tout entier. Il semble qu'à la fin de sa carrière il ait voulu nous laisser pour adieux un spécimen complet de toutes les qualités de son génie. Il passe alternativement de la simplicité naïve de l'idylle aux larmes de l'élégie, au délire de l'ode, au pathétique du

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