‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 35 sur 106 · DUCOS · texte numérisé non relu

DUCOS

drame, au fasle impérial de Tépopée. Il porte tour à tour le sceptre et la houlette. La môme main qui touche le luth fleuri des troubadours brandit la masse d'armes ou Tépée. L'auteur a tous les tons, mais son style est toujours le sien, un mélange d'élégance et de splendeur qui n'appartient qu'à lui. Le caractère propre de sentaient, c'est l'éclat, un éclat mélodieux, qui commence par flatter les sens, et finît par fasciner l'esprit. Soumet s'était beaucoup occupé de la peinture et de la musique ; on le devinerait en le lisant. Il sait donner du relief et de la couleur à l'harmonie ; il prête à ses images une sorte de rayonnement musical, qui étonne et qui séduit. Imaginez l'âme de Mozart dans le cœur de Raphaël, et demandez-lui l'expression d'elle-même 1 elle fera les vers de Soumet. »

Cet éloge est exagéré comme toute appréciation de disciple ou d'ami.

L'auteur de la Divine Épopée et de Jeanne d'Arc est un poète intermédiaire entre les classiques et les romantiques, o Soumet, tendre comme André Chénier dans l'élégie, harmonieux comme Racine dans l'épopée, flottait entre les deux écoles K m

DUCOS (Florentin)

L'année 1851 vit apparaître un poème épique dont les proportions rappelaient les larges créations homériques, et qui, par le sujet, rentrait dans la catégorie de la Jérusalem délivrée^ VÉpopée toulousaine ou la Guerre des Albigeois, en vingt-quatre chants, par M. Florentin Ducos, mainteneur de l'Académie des Jeux Floraux, membre de l'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse.

Le titre du poème en indique suffisamment le sujet. C'est la croisade connue sous le nom de Guerre des Albigeois. Le jeune Raymond, fils de Raymond VI, comte dé Toulouse, en est le héros, le principal ressort de la machine épique. Raymond YI, Simon de Montfort, Pierre, roi d'Aragon, et quelques autres personnages historiques concourent avec lui au développement de l'action qui commence à la prise de Castelnaudary (1211), et se termine par le récit de la mort de Simon de Montfort et de la délivrance de Toulouse (1218). Une foule d'épisodes purement imaginaires ornent l'ouvrage^ et le merveilleux y est habilement employé pour rendre la couleur du temps. La magie est

i Lamartine, Histoire de la Restauration, t. II, p. 417.

un des moyens que le poète a su le mieux mettre en œuvre après le Tasse, Voltaire et Chateaubriand.

Selon l'analyse même de Florentin Ducos, ce poème oifre le spectacle de deux camps en présence l'un de l'autre. Dans chaque camp, autour du personnage principal, viennent se grouper des personnages accessoires qui, par la variété des caractères et des incidents, animent la scène et entretiennent l'intérêt.

Le poète, qui professe le plus sincère respect pour les croyances religieuses catholiques, n'eût pas voulu écrire un livre hostile au catholicisme et à ses ministres ; il aurait préféré renoncer à tous les succès littéraires imaginables. Or, plus il avançait dans l'étude des événements de l'époque, plus il voyait que leur histoire se résumait en une accusation violente contre le clergé contemporain : « Partout, dit-il, se révélaient dans sa conduite une ambition insatiable, une violence odieuse et un incroyable système de barbarie envers les vaincus. » Tous ces faits avaient jeté dans son esprit une telle perplexité qu'il allait renoncer à son entreprise, ne voulant à aucun prix représenter le clergé de l'époque sous des couleurs si odieuses, quand une circonstance vint le tirer d'embarras. Ayant eu l'occasion de lire la vie de saint Dominique, par le père Lacordaire, il vit avec bonheur que ce moine tant calomnié par la philosophie du dix-huitième siècle était réhabilité dans l'estime et la vénération des siècles, et qu'à interroger sérieusement l'histoire, on ne voit figurer son nom que dans les conférences, dans les œuvres de persuasion et de paix. Il assista à la bataille de Muret, mais c'était pour prier pendant que Montfort combattait : il ne créa pas le tribunal de l'inquisition, quinefut établi à Toulouse que quelques années après sa mort; mais il fonda le monastère de ProuiUe, mais il institua l'ordre des I^rères prêcheurs. La connaissance de ces faits redonna courage au poète, et le poème fut continué.

La conviction catholique anime l'œuvre entière, et elle se manifeste hautement dès le point de départ :

« Le pontife romain défend^ chef de rÉglise, L'unité catholique à sa garde commise : C'est ce dépôt sacré, cette arche des humains, Qui ne doit point périr dans ses fidèles mains.

Du vaisseau de la foi ce pilote suprême, Pour conjurer l'orage, armé de l'anathème, Saisit le gouvernail, où, vigilant soldat, Il marche à l'hérésie et lui livre combat : Unité dont la loi saintement obstinée Des peuples à venir garde la destinée. »

Mais si le poète fait éclater ses vives sympathies pour le catholicisme, il n'en sait pas moins signaler la vérité et les sentiments généreux partout où il les rencontre. C'est un esprit poétique et un noble cœur.

CAMPENON (François-Nicolas- Vincent)

Avec quelque succès que Voltaire eût mis l'Enfant prodigue sur la scène, Campenon osa croire que ce sujet étranger à la tragédie par les événements familiers qui le composent, les intérêts privés qui le remplissent et la catastrophe heureuse qui le termine, était plus favorable à l'épopée qu'à la poésie dramatique. Qu'importe que le sort d'une famille seulement y soit intéressé, et que les personnages ne s'élèvent point au-dessus de la condition privée? Le poète épique, maître absolu des événements, des lieux et des temps, sait tout agrandir, tout ennoblir, faire concourir fout à l'intérêt. Oui, mais reste l'exécution, et il faut avouer que chez Campenon elle est assez faible.

LEMERCIER (Népomucène-Louis)

Lemercier a composé quatre grands poèmes épiques, ou mi- épiques et mi-didactiques, VAtlantiade, Moïse, Homère et Alexandre, r

VAtlantiade, ou la Théogonie newtonienne, en six chants, est le premier travail sérieux que Lemercier ait conçu, à l'exception des essais qu'il avait livrés au théâtre avant même d'avoir le droit d'écrire. En voici la donnée : l'île Atlantide, cette île dont Platon a raconté les merveilles et la destruction totale, est habitée par un peuple très savant sur les sciences naturelles : ce peuple se nomme les Symphytes, c'est-à-dire ceux qui sont nés ensemble ; il a pour roi Hyper andre, c'est-à-dire Yhomme supérieur, dont la femme est Calliméte et le fils Néon. Les Symphytes sont attaqués chez eux par des peuples africains venus du pied de l'Atlas, et qu'on nomme les Atlantes, lesquels veulent faire adorer partout Jupiter, Neptune et les autres dieux de la Grèce, c'est-à-dire, selon notre poète, la personnification des croyances aux opinions physiques qui régnaient dans l'Europe, dans l'Asie

Mineure et dans TAfrique septentrionale, à Tépoque où se passe Faction. Les Symphytes, dont la mythologie, beaucoup plus avancée que celle de leurs ennemis^ représente les forces et les lois naturelles telles qu'on les connaît aujourd'hui, ne veulent pas se soumettre aux croyances ignorantes des étrangers ; de là un combat où les Symphytes, ayant perdu le chef de leur artillerie et ne pouvant plus faire usage de leurs canons, sont vaincus et en partie détruits. Ils se sauvent, à Taide de leurs connaissances nautiques et guidés par la boussole, sur le continent américain qui alors n'avait pas de nom ; les Atlantes au contraire restent dans l'île, à laquelle ils donnent leur nom, jusqu'au bouleversement général qui l'engloutit avec tous ses habitants.

Les divers phénomènes, célestes ou terrestres, sont la véritable matière de ce poème étrange dont l'auteur a beaucoup profité des conseils des savants physiciens Thénard et Dupuytren, sans que leur science pourtant, mal rendue par lui, le préservât de beaucoup d'erreurs.

Le premier chant contient la théorie de la gravitation universelle et des effets de l'inclinaison des pôles; le second chant, la théorie des marées et du système planétaire, avec un rapide exposé des axes, des poids^ des jours, des années et des températures des mondes ; le troisième chant, la théorie de la lumière et du calorique, celle des affinités chimiques, l'électricité et les détonations artificielles ; le quatrième chant, l'acoustique ou les lois du son, les révolutions du globe terrestre, la minéralogie et les phénomènes de la vie animale et végétale; le cinquième chant, les affections morales et physiques de l'âme et du corps, les éclipses des astres traitées par incidence, et les dissolutions de la matière organisée ; le sixième et dernier chant, la théorie des volcans qui se lie à celle des combustions et des détonations, le magnétisme, la boussole, et enfin le tableau de l'existence la plus naturelle de l'homme, né pour aimer et se reproduire avant la mort, ainsi que tous les autres êtres animés.

Dans cette Théogonie newtonienne, Lemercier n'a voulu donner à son style d'autres qualités que la simplicité, la gravité, la correction : il n'a recherché, dit-il lui-môme, d'autres ornements que les attributs des choses bien énoncés, pour qu'elles fussent bien distinctes. Économe d'images et de comparaisons, il ne s'en est permis l'usage qu'autant qu'elles se rapportaient aux phénomènes décrits avec rectitude, ayant soin de rejeter celles dont la poésie admet ailleurs les parures communément reçues.

Voici le début du poème :

a Jadis Tlle Atlantide en des gouffres ouverts Disparut engloutie, et je veux en mes vers Raconter de sa fin quelles furent les causes, *

£t quels ressorts^ liant l'immensité des choses, Subvertissent la terre en tout son sein troublé, Dès qu'au loin d'un seul choc le ciel est ébranlé.

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