APERÇU GÉNÉRAL DE L'ÉLOQUENCE AU XIX* SIÈCLE
L'éloquence, dont le domaine est si vaste en ses deux grandes subdivisions, l'éloquence parlée et l'éloquence écrite, c'est-à-dire Téloquence des livres et de la presse, l'éloquence a pris à notre époque, dans plusieurs de ses parties, un vaste développement. Nous en ferons rapidement connaître les diverses manifestations littéraires.
Les anciens rhéteurs comprenaient l'art oratoire sous les trois formes délibérative, démonstrative et judiciaire. Sans nous arrêter à ces divisions devenues insuffisantes, nous étudierons successivement, au dix-neuvième siècle : l'éloquence sacrée, dont le but est de révéler aux peuples rassemblés les vérités de la religion et d'exciter dans les cœurs des impressions profondes et salutaires ; l'éloquence du barreau, qui discute les intérêts particuliers et fait prévaloir la justice dans le temple des lois; l'éloquence politique, féconde en enseignements utiles, mais aussi en emportements passionnés d'où sortent les révolutions funestes ; l'éloquence militaire, dont les traits enfantent l'héroïsme et la victoire ; l'éloquence didactique, philosophique et professorale, qui développe en les comparant entre eux les faits du passé, les résultats de la science et les expériences nouvelles ; l'éloquence académique, dont la voix annonce les événements solennels de la littérature ; enfin, l'éloquence écrite, et spécialement l'éloquence de la presse et du pamphlet, qui a pris une importance si grande dans cette époque de luttes et de polémiques ardentes.
Rien n'est plus élevé, plus grandiose que l'éloquence de la chaire. Armé d'une autorité divine, maître de son sujet, de sa parole et de son auditoire, seul, l'orateur sacré règne sur la foule qui l'écoute, sans opposition comme sans partage.
L'éloquence sacrée eut peu d'éclat au commencement du siècle. Le despotisme impérial avait étouffé sa voix comme il avait suspendu l'essor de la littérature religieuse. La Restauration rendit la liberté à la tribune sacerdotale. Au mois de novembre 1814, Frayssinous fit entendre sous les voûtes de Saint- Sulpice ses grands discours sur la Révolution Française envisagée aux points de vue de la religion, de l'histoire, de la politique et de la philosophie et étudiée dans ses causes, dans ses effets, dans ses suites et sa fin. Ces discours inaugu-
rërent les fameuses conférences des années 1815 à i822, conférences dont le but devint uniquement religieux, et que Fillustre catéchiste a pu intituler : Défense du christianisme. Vers le même temps le père Rauzan fondait les missions intérieures. De grands obstacles arrêtèrent d'abord cette vaste et féconde expansion des idées religieuses. L'œuvre souleva de violentes oppositions et de vifs sentiments de colère. Quelques missionnaires, emportés par une fougue passionnée, semblaient justifier par leurs excès de parole les attaques du parti libéral. La persévérance et la fermeté du fondateur rendirent à l'œuvre sa véritable destination et la maintinrent digne de l'immense empressement des populations chrétiennes. Les années qui suivirent 1830 ouvrirent une ère nouvelle à l'éloquence de la chaire. Làcordâirb et le père de Ravignan, répondant^ de la tribune évangélique, aux arguments exposés par la philosophie et la science modernes, présentèrent sur toutes les matières, philosophiques, historiques, morales ou dogmatiques, des preuves à la hauteur des temps. Les orateurs de talent se multiplièrent. Cependant quelques-uns d'entre eux, emportés par le mouvement littéraire de l'époque, ne surent pas se défendre des artifices d'une vaine rhétorique. On peut leur reprocher d'avoir inauguré dans la chaire un genre à la fois brillant et nébuleux, de s'être écartés des traditions sérieuses, et d'avoir, en prodiguant les mouvements dramatiques, les phrases harmonieuses et sonores, voulu faire du romantisme chrétien. Ce reproche atteint même des missionnaires d'une foi généreuse et d'un talent véritable, comme le célèbre père Coubalot. « Il y en a beaucoup, disait le père de Ravignan, qui parlent de la tête, très peu qui parlent de la poitrine, du fond des entrailles. » De 1835 à i852, l'éloquence sacrée jeta un grand éclat.
Les principaux orateurs chrétiens du dix-neuvième siècle sont : Le- «Ris Ddval, m»' de Boulogne, évêque de Troyes, le cardinal de la Luzerne, Frayssinous, le père Mac-Carthy, le père Lacordaire, le père de Ravignan, M»' Dupanloup, évêque d'Orléans, M^^ Pie, évêque de Poitiers, aujourd'hui cardinal,«le père Félix, le père Gratry, M^' Ber- THAULD, évêque de Tulle, M^' Duquesnay, évêque de Limoges, M^' Mer- MiLLOD, évêque de Genève, le père Adolphe Perraud, aujourd'hui •évêque d'Autun, le pèreMoNTSABRÉ, le père Caussette, M. Tabbé Bon- •GAUD, et plusieurs autres que le manque d'espace ne nous permettra pas d'apprécier.
L'éloquence judiciaire a pris, depuis la Révolution, une importance €iouvelle. Selon les uns, elle a perdu de sa gravité en s'écartant àe son véritable but, en confondant sa voix avec les clameurs de la politique ; selon les autres, elle a renouvelé les merveilles de l'art antique, en suivant l'exemple des plus grands orateurs de la tribune, Démosthène, Ëschine, Hortensius, Cicéron, qui furent également les plus illustres avocats de leur époque. Laissant de côté toute importulie discussion,'nous nous bornerons à constater que l'éloquence du
barreau étend chaque jour son domaine, et môle de plus en plus le soin des intérêts privés au mouvement des affaires publiques. Mais, si nous l'examinons uniquement au tribunal, nous remarquons qu'elle a, dans ce siècle, pris une forme nouvelle ; qu*on n'y rencontre plus les hors-d'œuvre et la pompe du style autrefois en usage, et que toutes les règles d'appréciation jusqu'à présent reçues se trouvent bouleversées par cette transformation profonde. Inaugurée par Tripier, sous l'Empire, cette éloquence prompte et brève, qui court à la démonstration sans exorde et sans préparation, a quelquefois haussé le ton, pris de l'ampleur, de la force et de l'éclat avec Tronchet, Laine, de Serre, Beryille, Ddpin aîné, Teste, Delangle, Dopin jeune, Paillet, Berryer, Marie, Bethmont, Odilon Barrot, Mauguin, Chaix d'Est- Ange, Lachaud, Démange, Jules Favre, Gambetta ; mais elle a toujours gardé ce môme caractère de généralité, cette même allure vive, nette et précise, qui conviennent aux exigences positives de notre époque et qui constitue ce que l'on a justement nommé l'éloquence d'affaires.
L'éloquence politique se manifesta pour la première fois, en France, à l'ouverture des états généraux. Après Mirabeau, Cazalès, Barnave, Vergniaud, Danton, il y eut quelques années d'arrêt. La tribune, vide sous le directoire, fut fermée sous l'Empire. Il ne resta qu'une parole en France, celle du conseil d'État, de cette assemblée où tant de lois importantes devaient être édictées, où devaient parler des législateurs, des magistrats, des jurisconsultes, des orateurs, et des savants comme Gahbacérès, Tronchet, Treilhard, Merlin, Mole, Pas-
QUIER, PORTALIS et CdVIER.
Quelques voix, à la fin de l'empire, s'étaient fait entendre contre la dictature, celle de Carnot, de Lanjuinais, de Dauniou, de Benjamin Constant. La Restauration releva la tribune politique. Les luttes passionnées du parti royaliste et de l'opposition libérale révélèrent alors une pléiade d'orateurs à la tête desquels se placeront Camille Jordan, Manuel, de Serre et le général Foy.
La révolution de Juillet, qui provoqua l'explosion de toutes les pas sions politiques, fît éclater d'admirables talents. Au lendemain de ce grand événement se firent entendre : Lamarque, orateur à l'imagination enthousiaste, à la parole ardente ; Odilon Barrot, le modèle de la dignité parlementaire ; Garnier-Pagès, défenseur opiniâtre des libertés publiques ; Casimir Périer, puissant interprète du principe d'autorité; Dupin, dont l'esprit débordait de verve et de causticité; Thiers, qui parlait comme il écrivait, avec élégance et facilité; Lamartine, dont la voix scandait à la tribune des phrases brillantes et sonores ; Montalembert, le noble défenseur de toutes les grandes causes catholiques ; enfin Berryer, le premier des improvisateurs, Berryer dont l'immense talent soutint contre les efforts des trois partis, sans faiblesse et sans défaillance, la cause de la monarchie vaincue.
Après les débats parlementaires de la seconde République, où Le-
Dau-RoLLiN et Victor Hogo défendirent avec force un pouvoir expirant, ie retour de TEmpire amena pour l'éloquence politique une ère de décadence. Essentiellement délibérative, tout occupée de questions fînancières et administratives, elle devint froide, monotone et stérile.
Dansf nos études sur l'éloquence politique, nous nous arrêterons à la chute du second Empire; s'avancer plus loin, ce serait marcher sur des charbons trop ardents.
La grande éloquence militaire apparut en France avec les guerres de la République, où les allocutions des généraux étaient vives et énergiques. Bonaparte est le type le plus achevé de cette éloquence, dont il a donné d'impérissables modèles dans ses proclamations et dans ses ordres du jour.
L'éloquence académique a pour objet principal la louange délicate, ingénieuse des grands écrivains et des académiciens défunts ou nouvellement élus. Entre tous les éloges proposés comme sujets de concours, ceux de Montesquieu et de Montaigne par Villemain ont été nommés des chefs-d'œuvre de critique et de style. Parmi les discours prononcés eu l'honneur des académiciens, les Notices et Portraits de MiGNET, les Rapports de Villemain, et les Éloges de Fourier, d'Arago et de Flourens, sont restés comme des modèles du genre. Nombre de discours de réception tels que ceux de MM. Mignet, d'Haussonville, Alexandre Dumas fils, Sardou respirent le plus pur et le plus fin esprit français.
A l'éloquence académique se rattache l'éloquence professorale, dont l'Italie avait donné, au quinzième et au seizième siècle, d'éclatants exemples. De savants maîtres ont fait renaître en France cette splendeur des chaires italiennes ; et les cours d'éloquence, de poésie, d'histoire, de philosophie établis au Collège de France et à la Sorbonne, le professorat élevé au rang de puissance sociale, les conférences littéraires multipliées ont offert un vaste champ à larparole habile de MM. G uizoT, Villemain, Cousin, Quinet, Michelet, Saint-Marc Girardin, Philarète Chasles, Ozanam, Charles Lenormând, E. Caro, l'abbé Cœur, plus tard évéque de Troyes, l'abbé Freppel, aujourd'hui évéque d'Angers, l'abbé Henri PERREyvE, le P. Adolphe Perraud, Legouvé, Deschanel, Sarcey.
La presse est devenue, de nos jours, dans les débats de la vie publique, l'expression la plus puissante de l'éloquence. Les forces multiples dont elle dispose, la variété de son allure, la souplesse de sa forme lui donnent sur les esprits une influence irrésistible, universelle.
Cette éloquence a deux organes, le journal et le pamphlet.
Sous la Restauration, les hommes les plus éminents étaient journalistes, et parmi les meilleurs écrivains qui prirent alors une part active aux luttes de la presse périodique on pouvait nommer : Chateaubrund, Donald, Lamennais, Royer-Collabd, Guizot, Thiers, Mignkt,
Carrel, Vitet, Salvandy, Duvergierde Hauranne, Théodore Jouffroy, MéRiiiÉE, Sainte-Beuve, Réhusat, Nodier, Laurentie, Martainyille
et MONTLOSIER.
La presse a souvent, dans sa précipitation mercantile, contribué à la décadence de la langue ; mais souvent aussi ses luttes et ses polémiques ont développé des talents variés, originaux et puissants. C'est ainsi qu'après les deux célèbres journalistes Louis Veuillot et Sylvestre DE Sacy, viennent, à des distances inégales, dans la presse contemporaine, les frères Bertin, Genoude, Laurentie, Charles et Henri de Riancey, Nettement, E. de Girardin, Jouvin, Granier de Cas- SAGNAC, Barbey d'Aurevilly, John Lemoyne, Scherer,
Le pamphlet est l'organe le plus redoutable de la presse militante. « Le pamphlet, dit Timon, c'est l'art d'animer la pensée, de la réfléchir dans des prismes colorés, de la vêtir de force, de l'armer de traits et de feux et de la lancer dans le combat. » Son effet est irrésistible, quand des écrivains comme P.-Louis Courier, Armand Carrel, Henri Fonfrède, le vicomte de Cormenin, et môme Henri de Rochefort avant d'être devenu un dangereux révolutionnaire, l'imprègnent, quelquefois d'une dialectique vigoureuse, et toujours d'une ironie poignante.
Nous avons rapidement esquissé les divers caractères de l'éloquence contemporaine ; il nous reste à la faire connaître dans toute sa puissance, en étudiant ses représentants les plus élevés*