ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE
M^' DE BOULOGNE (Etienne-Antoine)
M*' de Boulogne a été le témoin de la persécution et du triomphe de rÉglise catholique en France. Déjà prêtre sous l'ancien régime, il yit, pendant la Révolution, profaner et fermer la maison de Dieu, tandis que le sang des martyrs coulait sur Téchafaud. Tout lui paraissait perdu, quand il put saluer des jours meilleurs. Il lui fut permis, avant sa mort, de voir la religion refleurir de tout son éclat.
En 1782, Tabbé de Boulogne prononçait devant l'Académie des sciences et belles-lettres, dans l'église de l'Oratoire, le panégyrique de saint Louis. C'est dans ce discours qu'il laissa échapper, aux applaudissements de l'auditoire transplanté, cette phrase tant regrettée depuis : « Le peuple seul a des droits, les rois n'ont que des devoirs. »
Bientôt connu et apprécié, l'abbé de Boulogne se vit désigné par le cardinal de Rohan pour prêcher la cène devant le roi qui, tout étonné de son éloquence, le retint à la Cour pendant plusieurs stations.
Dans la plupart de ses discours, le célèbre orateur s'appliquait sur* tout à démontrer que, sans les croyances, les espérances et œuvres de la religion, toute vertu, toute efficacité dans les lois, tout ordre, tout bonheur sont impossibles. Il lutta courageusement pendant la période révolutionnaire, contre la pression des hommes et des événements. Il se renferma jusqu'au bout, sans fléchir, dans toute l'intégrité de sa foi.
Après le concordat et le rétablissement du culte catholique, l'abbé de Boulogne reprit ses prédications avec un nouvel éclat. Au poids de sa parole il ajoutait l'autorité de ses écrits fort remarqués dans la Gazette de France^ VEurope littéraire et le Journal des Débats. Mais la chaire l'attirait.
Un remarquable discours sut l'Excellence de la morale chrétienne, prononcé, à Versailles et à Paris, devant des auditoires d'élite, lui ouvrit une nouvelle carrière sous la protection du cardinal Fesch et de M. Portahs, ministre des cultes. Nommé aumônier de l'empereur et évêque d'Acqui, en Piémont, il accepta plus tard, le 8 mars 1808, Tévéché de Troyes. Désormais, avec un zèle, admirable, il évangélise
le troupeau confié à sa sollicitude pastorale : rien ne peut le détourner de son devoir.
Sa fermeté e^ son indépendance épiscopale déplurent bientôt à Tempereur qui ne pouvait oublier des sermons très vifs prêches en 1809, à Notre-Dame et dans plusieurs églises de Paris.
Lorsque s'ouvrit, le ifl juin 181 i , le concile de Paris, présidé par le cardinal Fesch et composé de quatre-vingt-quinze prélats, M^ de Boulogne fut chargé du discours d'ouverture. Il le prononça tel qu'il l'avait écrit, sans tenir aucun compte des coupures et des modifications indiquées par l'empereur. Arrêté de nuit, parce que les décrets du concile étaient défavorables au despote, et conduit au donjon de Vincennes avec les évêques de Gand et de Tournay, Tintrépide pontife n'en sortit que pour l'exil, après cinq mois d'une dure détention, n fut relégué à Falaise. Rien ne put l'y forcer à fléchir. Ramené à Vincennes, M»' de Boulogne fut ensuite transféré à la Force, où l'attendaient plusieurs prélats persécutés comme lui. Il y était encore, le 31 mars ^814, quand les alliés entrèrent dans Paris. Le lendemain, tous les prisonniers étaient libres ; chacun alla reprendre le gouvernement de son diocèse. Une dernière épreuve était réservée à l'évêque de Troyes, pendant les Cent-Jours ; mais il eut la consolation d'échapper aux agents de Napoléon.
Au commencement de la seconde Restauration, M»' de Boulogne prêcha le panégyrique de Louis XVI, et dans ce discours on le vit déployer toutes ses grandes qualités oratoires. Le sujet s'y prêtait à merveille ; les souvenirs dataient à peine de vingt-cinq ans, et les frères du roi martyr, avec toute la famille royale, assistaient à cet éloge funèbre. Les larmes devaient facilement couler.
En 1822, M»' de Boulogne fut élevé à la pairie, et, à la haute Chambre, il porta la parole dans la discussion de la loi sur le sacrilège. Malgré son grand âge et les devoirs de sa dignité, il n'abandonna pas la chaire. Il se fit entendre encore à la cour, à Sainte-Geneviève et dans d'autres églises de Paris, en faveur d'œuvres de charité. C'est même en 1826, l'année de sa mort, qu'il prêcha le fameux sermon de charité au profit des victimes de la Révolution, et poussa cette exclamation qui retentit d'un bout à l'autre du royaume : « La France veut son Dieu, la France veut son roi. »
On peut reprocher à son style les défauts de l'époque : c'est sonnant, c'est pimpant, il y a un peu d'enflure. Mais, orateur, écrivain, évêque, M^' de Boulogne a honoré l'Église et son pays.
FRAYSSINOUS (Denis-Antoine-Luc de)
M8' de Frayssinous, dont les conférences eurent un si grand éclat sous le Consulat et l'Empire et sous la Restauration, naquit au village de Curières, près de Rodez, d'une ancienne et honorable famille. Ses études terminées, il se crut appelé par Dieu au sacerdoce, et alla se présenter à la communauté de Laon, alors dirigée par des prêtres de Saint- Sulpice ; il y fit les plus brillantes études théologiques. L'abbé de Frayssinous reçut la prêtrise en 1789. Il refusa de prêter serment à la constitution nouvelle qui séparait le clergé de France de l'unité de FÉglise catholique, et alla se cacher dans son pays natal, où, jusqu'après le 9 thermidor, il exerça le saint ministère, en secret, auprès des habitants de ses montagnes. En 1801, quand les prêtres de Saint- Sulpice, disséminés un peu partout, purent se réunir à Paris, l'abbé de Frayssinous y accourut. Chargé d'abord de la chaire de théologie dogmatique, il la remplit avec la plus grande distinction. Il inaugurait, en même ^emps, dans l'église des Carmes, des catéchismes raisonnés h l'usage des gens du monde, où il s'attachait à expliquer les difticultés ou à résoudre les objections qu'un pieux collaborateur lui présentait. On parla beaucoup de ces réunions qui devinrent de jour en jour plus nombreuses et plus suivies. Aussi, en 1803, quand l'abbé de Frayssinous ouvrit ses conférences à Saint-Sulpice, y attira-t-il tout son auditoire des Carmes, augmenté bientôt d'un grand nombre de fidèles qui remplissaient la vaste église. Les journaux du temps constatent que « le succès de ces conférences fut immédiat et prodigieux. »
Le nouveau conférencier se présentait armé de toutes pièces pour combattre l'erreur et défendre la vérité. Ses études, ses épreuves, son professorat, ses lectures, ses catéchismes, tout l'avait préparé à parler aux hommes de son temps le langage qui convenait le mieux à leurs besoins, à leurs souvenirs, à leurs espérances.
En défendant la religion par ces procédés nouveaux, l'orateur ne se livrait pas à de vaines déclamations contre la philosophie du dix-huitième siècle ; il marchait sans détours vers son but, trouvant sa cause assez belle et assez bonne pour n'avoir pas besoin de recourir aux ruses d'une dialectique artificieuse. Dans chaque question soulevée et débattue, il remontait aux principes des choses, en tirait les conséquences nécessaires, exposait et résolvait les objections.
Jamais il ne s'écarta du plan qu'il s'était tracé pendant tout le
cours de ses conférences, de 1803 à 1809, — époque où Fesprit ombrageux de Napoléon les fit suspendre, et de 1815 à 1822, où elles prirent fin.
Le célèbre conférencier possédait de grandes qualités oratoires. Il est toujours naturel, facile, nerveux, clair, précis et élégant. L'onction, sans doute, parait absente quelquefois ; mais cela tient surtout à Tenvahissement du sujet par l'exposition, la démonstration et la réfutation. Quand il le faut, Forateur s'abandonne, il parle de tout cœur, il fait appel aux bons sentiments de son auditoire, ou bien U l'excite à l'amour de la religion de Jésus-Christ ; et alors, certes, la grande éloquence ne lui manque pas. Souvent il sut faire jaillir l'émotion et couler les larmes.
Ces élans sont rares, il est vrai, et ils sont courts ; c'est quelquefois par un seul trait, par quelques mots jetés au milieu de la discussion que M»' de Frayssinous émeut son auditoire. Voyez-le, dans la conférence sur les Livres irréligieuxj lancer soudainement cette apostrophe aux pères, aux mères et aux instituteurs :
a Vous arracheriez des mains de la jeunesse une coupe empoisonnée, et vous laissez sous ses yeux des livres qui peuvent corrompre sa raison et son cœur. Vous vous placez ainsi au rang des coupables propagateurs de Timpiété. Vous commettez le môme crime. »
La discussion est son véritable terrain ; c'est là que ses triomphés sont le plus éclatants.
Lamennais l'appréciait en ces termes pleins de justesse :
« Un orateur semble être suscité par la Providence pour confondre l'incrédulitéy en lui ôtant tout moyen de se refuser à Tévidence des preuves de la religion: grave, précis, nerveux, il excelle dans le genre qu'il a créé; Terreur se débat vainement dans les liens dont l'enchaîne sa puissante logique. On peut^ après l'avoir entendu, n'ôtre pas persuadé, il est presque impossible qu'on ne soit pas convaincu ; et à l'impression qu'il produit, on dirait qu'il montre à ses auditeurs la vérité toute vivante a. »
D'autre part, l'école de Voltaire, qui se trouvait gravement atteinte, employait son arme habituelle, le sarcasme ; elle n'avait pas de traits assez violents contre ses trois fameuses conférences sur la Révolution, Lues à notre époque, ces conférences paraissent anodines; mais, en 1815, au sortir d'une période tant agitée, à la chute de TEmpire, elles produisirent une fâcheuse impression même sur les amis de l'abbé de Frayssinous qui s'effrayèrent de le voir représenter avec cette verve indignée la Révolution française comme un torrent dévastateur répandant partout les désastres et la désolation.
On a dit que les conférences de M. de Frayssinous, une fois livrées à l'impression, avaient beaucoup perdu de leur nerf et de leur intérêt.
* Lamennais, Mélanges religieux et philosophiques.