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MADAME DE GIRARDIN

Narrative ou lyrique, la poésie de madame de Girardin n'a pas une grande originalité. D'abord imitatrice de Casimir Delavigne et de Soumet, elle se mit ensuite à l'école de Lamartine et d'Alfred de Musset. Toujours elle resta au-dessous de ses maîtres.

Elle gardait encore quelque chose de la manière de Casimir Delavigne et de Soumet, quand elle écrivit NapoUne^ son principal poème narratif; mais l'influence du chantre de HoUa est là très visi-

1 « Jo presse le loquet d'un doigt lourd et rapide. »

« Prologue.

» Première «époque.

♦ Saint-Marc Girardin, Litt dramatique, t. IV, p. 116.

ble. Le poète n'est pas encore sûr de lui dans sa nouvelle manière. « Bien que l'ensemble soitleste el sémillant, dit un critique^ bien que la rime y demeure cavalière, que la césure et le rejet y affectent de petits airs d'insurrection, une certaine allure fringante et délibérée ; cependant, la peur du mot propre, l'indécision de la métaphore, Texpression vague ou toute faite, ce manque de relief, et je ne sais quel tour suranné, trahissent encore une éducation incomplète. Plus d'un passage semble une suite de bouts rimes, ou de couplets ■ de complainte. »

Dans ce poème fantaisiste, le ton railleur domine, la fable y est traitée sans façon, dit encore M. Gustave Merle t; elle devient un prétexte aux ricochets de l'épigramme, aux tirades satiriques, à des portraits moqueurs qui tournent à la caricature, à mille allusions frondeuses contre les mœurs et les originaux du temps. C'est la première escarmouche de la chronique, s'exerçant à sa petite guerre contre les vanités, les égoïsmes, les prétentions et les ri(ticules de ce monde qui servira de cible aux Lettres parisiennes. Quant à l'émotion, elle a tout l'air de n'être qu'une contenance, dont la gène se trahit souvent par les défaillances du style.

Un persiflage léger, mêlé d'indifférence et de bon sens finement aiguisé, voilà ce qu'est Napoline.

BARTHELEMY et MÉRY

Barthélémy et Méry offrent l'exemple peut-être unique de deux poètes travaillant à deux à la fols, pensant ensemble, simultanément, collectivement, bien qu'entre eux il y eût plutôt contraste que similitude, opposition qu'analogie. Un de leurs biographes, racontant cette étrange collaboration, a dit :

« Ils travaillent à deux ensemble, à la fois : leur manipulation poétique n'est point individuelle, point isolée; elle est simultanée, collective. Us sont là en face l'un de l'autre, assis, couchés, debout, piétinant ou frappant du poing, accoudés sur la table ou renversés dans un fauteuil, galvanisés tous les deux par le dieu intérieur, soufflant à la fois sur la même pensée, la Jetant d'abord informe et confuse, puis se la ballottant, la polissant tour à tour, la recueillant enfin brillante et complète, sans qu'on puisse dire qui lui a donné le plus de forme et de couleur, le plus de vie et de chair. Dans ces scènes de création, tout énigmatiques pour des tiers, il se passe entre les deux acteurs solidaires

1 Gustave Merlet, Revue européenne, 1861.

BARTHÉLÉMY et MÉRY. 275

des choses étranges d'intuition, de gestes intelligents, de tours elliptiques, de tics nerveux qui ont une parole. Ils se sont fait, pour travailler ainsi, une pantomime maçonnique, une langue de mages, un dialecte d'hiérophantes ^. »

Ils paraissaient ignorer l'un et Tautre ce qui leur appartenait en propre dans Tœuvre commune, et si le public admirait quelque beauté dans leurs ouvrages, chacun d'eux était ravi qu*on l'attribuât à l'autre.

Ce n'est pas le lieu ici de nous occuper de leurs nombreuses poé- . sies, où la politique joue presque toujours le rôle prédominant. Nous nous contenterons de dire un mot du principal de leurs poèmes, Napoléon en Egypte.

Ce poème participe en quelque chose de l'épopée. Tout en conservant l'intégrité de l'histoire en ce qui touche spécialement l'armée française, les auteurs se sont emparés des incidents qui ressortaient de la nature du sujet, des mœurs et des hommes de l'Egypte, soit que ces incidents fussent presque historiques, soit qu'ils leur eussent été communiqués comme des traditions du pays. « Il y avait là, disent-ils dans leur préface, un merveilleux d'un nouveau genre, moins large que celui des épopées antiques, mais plus raisonnable et plus conforme à nos goûts actuels. » C'est ainsi qu'ils ont mis en œuvre cette grande figure d'El-Modhi, ce typhon de l'Egypte moderne, qui n'est autre chose que la barbarie et le fanatisme personnifiés, luttant contre la civilisation.

La partie descriptive occupe une grande place dans ce poème. Ce sont des tableaux vraiment beaux et pleins de vie^ que ces peintures du sérail de Mourad, de l'aurore sur les plaines de Ghizéb, du repos oriental, des danses des aimées, de l'inondation du Nil, dudésert, du mirage, du khamsin, d'une tempête à Ptolémaïs, de la peste: et ces tableaux sont si bien liés à l'action, qu'ils forment vraiment avec le £ujetun tout compacte.

Le poème est en vers alexcuidrins, que les auteurs ont essayé de rajeunir, plutôt en les ramenant aux principes du seizième siècle qu'en les jetant dans le moule des poètes du siècle dernier. Ce n'est pas tout à fait classique, ce n'est pas non plus romantique. C'est jeune, vif, pittoresque et chaleureux. Les meilleures qualités des deux poètes se Irouvent là réunies.

1 Reybaud, Notice sur les Œuvres de Barthélémy et Méry ,

Nous étudierons plus loin le célèbre Breton comme poète lyrique. Ici nous nous contenterons de signaler son talent de poète narratif.

Ce talent se montre surtout dans la Fleur d'or et dans les Histoires poétiques. La Fleur dUor contient une pièce extrêmement dramatique et touchante intitulée Jacques, Un pauvre maçon, nommé Jacques, travaille avec son compagnon sur un échafaudage qui s'écroule ; la planche qui les retient encore est trop faible pour les supporter tous les deux, il faut que Tun périsse afin que l'autre soit sauvé. « Jacques, dit le compagnon, j'ai une femme et trois enfants. — C'est vrai, » dit Jacques, et il se précipite dans la rue.

Brizeux aimait à recueillir partout les traits de dévouement, d'héroïsme vrai, réel et simple, dont il pouvait avoir connaissance. Il en meublait sa mémoire, il les racontait d'une voix émue à ses amis. Tel est l'élément dont il composa les Histoires poétiques, quand ses amis lui eurent révélé à lui-même, en un temps où il s'était résigné h ne plus faire entendre sa voix, « quelle veine de poésie circulait dans sa conversation enthousiaste, abondante, toute pleine de sentiments et d'idées *. » Il reprit donc sa plume pour célébrer l'héroïsme des cœurs simples, les dévouements inconnus, la secrète noblesse de cette humanité trop portée à se calomnier elle-même. Au milieu des agitations de la France, en face des passions et des intrigues, des convoitises et des trahisons de toute espèce, il était heureux de chanter les sentiments naturels de l'âme, la simplicité, la bonté du cœur, la dignité qui se respecte, surtout le dévouement sous toutes ses formes. Ici, c'est un jeune homme, le journalier Primel, aimé d'une jeune veuve belle et riche, et qui, par fierté, n'osant devenir son époux, veut du moins travailler encore pour gagner ses habits de noces. Là, c'est la vieille Mena dont le rebouteux du canton, le bonhomme Robin, a guéri la vache à demi morte ; aussi, quand Robin tombe malade, voyez comme la pauvre vieille associe l'animal à sa reconnaissance I La paysanne et la vache s'en vont trouver le bon rebouteux, la vache avec son lait, qui le réconfortera peut-être, la paysanne avec maintes paroles d'affection, avec maints propos joyeux qui charmeront du moins sa dernière heure. Plus loin nous sommes k Paris ; Lamennais est en prison, au milieu de l'hiver*, il allume le

i Saint-René Taillandier.

feu de la cheminée, quand un grand cri de désespoir retentit dans le tuyau : une hirondelle s*était blottie là pour y passer la dure saison. Le vieillard, ce Celte à Tesprit superbe et au cœur plein de tendresse, le yieillard est ému, et vite il Jette de Feau sur le bois qui flambe :

a Ea vain gronda la bise, en vain depuis novembre Jasqu'en mars pluie et vent assiégèrent la chambre, Le tison resta mort! blotti sous son manteau, Le sage tendrement souffrit pour cet oiseau ; Mais au moindre rayon^ pour son ami fidèle, Calment au bord du toit gazouillait Thirondelle. »

Que d'inspirations de ce genre dans les Histoires poétiques! La Traversée, les Écoliers de Vannes , le Missionnaire, les Pécheurs, VArtisane, attestent à la fois et la sensibilité du poète et la savante variété de son style. Quels chefs-d'œuvre d'art aussi que le Colporteur, le Tisserand, la Procession, la Génisse, la Maison d'école, la Féie des morts. Dernière demeure ! Ces petites pièces réunissent tous les tons, et charment à la fois par la force et la souplesse, par le réel et l'idéal ; ajoutons : et aussi par le sentiment chrétien, car les Histoires poétiques sont, de tous les recueils de Brizeux, celui qui contient le plus de morceaux vraiment chrétiens.

Après sa mort, des poèmes inédits, les Celtes, la Dame de la Grèce, les Dépositaires, sont venues enrichir encore ce recueil si beau et si varié.

LAPRADE (Victor de)

Après avoir produit de nombreuses poésies lyriques et satiriques que nous étudierons plus tard, M. de Laprade ajouta, en 1868, un nouveau fleuron à sa couronne poétique en publiant Pemette, épopée champêtre, pleine de grâce, de virilité, et parfois d'éloquence, qui rappelle Hermann et Dorothée,

Le style de cette poétique histoire est inégal, on pourrait y relever de nombreuses négligences; mais les beautés dominent et l'inspiration est partout excellente.

AUTRAN (Joseph)

Joseph Autran s'est placé au rang de nos meilleurs poètes narratifs par plusieurs parties de ses œuvres, et spécialement par le volume intitulé : la Flûte et le Tambour ^ qui contient : Amaryllis^ le Médecin de Luberoji, les Laboureurs, les Soldats, Milianah, Roulements de tambour. Nous ferons connaître Amaryllis, le Médecin de Luberon et Milianah,

Amaryllis ou plutôt Lucy est le nom d'une belle jeune fille faite pour briller dans un salon, pour jouir de toutes les joies de Tépouse et de la mère, et dont la vie, comme celle d'une belle plante des tropiques, privée des rayons du soleil, s'écoule et s'étiole dans la plus humble des solitudes champêtres et dans l'obscur accomplissement de tous les devoirs, auprès de son père, vieux pédant ridicule niaintenant passionné de culture.

Le Médecin de Luberon est le récit touchant du dévouement et de la charité angéliques d'un médecin de campagne qui, malgré sa naissance illustre et son grand savoir, a voulu se consacrer tout entier aux pauvres viUageois de son pays, plutôt que d'aller chercher à Paris la fortune et les honneurs.

Milianah est le récit d'un héroïque épisode de nos guerres d'Algérie, « modeste légende du simple soldat tracée bien au-dessous des grandes épopées », mais que la seule réalité, reproduite en des vers sonores, suffit à rendre admirablement dramatique.

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