LES FABULISTES
Depuis la Fontaine ce fut et ce sera toujours une entreprise hardie de s'exercer dans le genre de la fable. Par la manière dont il a ressuscité et transformé Tapologue, négligé, oublié et presque perdu chez nous depuis le treizième siècle, depuis Marie de France, le bonhomme est à jamais devenu le fabuUste par excellence. Cependant il D*a pas réuni toutes les perfections, et surtout il n*a pas épuisé la vaste mine où il a trouvé de si riches filons.
c< La fable était, avant la Fontaine, une leçon faite à nos vices et à nos défauts, sous le masque des animaux. Notre grand fabuliste développe surtout les caractères et les sentiments de ses personnages ; il les met en action, et s'il les fait parler, c'est pour mieux expliquer l'action et les caractères. De cette façon, le dialogue, soutenu par l'action, nous intéresse et nous amuse : c'est le dialogue de la comédie. Le dialogue, dans les fables modernes, n'a point ce caractère. Souvent même, ces fables ont peu d'action. Elles ne sont qu'une conversation, où le fabuliste développe sa pensée et s'achemine plus ou moins vite à sa moralité. Je cherchais un petit drame, je trouve un dialogue qui ressemble aux dialogues de Lucien, dans lequel le fabuliste discute une question morale. J'ajoute que dans Lucien le dialogue est entre dieux, entre hommes, entre philosophes, entre courtisans, tous personnages dont l'entretien n'a rien que de vraisemblable. Dans les fables modernes, l'entretien est souvent entre des êtres abstraits ^ »
Ce qui caractérise particulièrement les fabulistes modernes, ceux du dix-neuvième siècle comme ceux du dix-huitième, c'est qu'à l'exemple de la Motte, ils veulent tous avoir des idées nouvelles et inventer le sujet de leurs fables. C'est là un grand écueil, pense avec raison Saint-Marc Girardin : « Les idées nouvelles, dit-il, celles qu'ont les auteurs^ sont fines, ingénieuses, piquantes, mais elles ont beau faire, elles n'ont pas la simplicité et la solidité des idées populaires. C'est pourquoi, sans parler du st)le, les fabulistes de ce siècle et du précédent vivront moins que les grands anciens et leur imitateur de génie, la Fontaine. »
* Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les Fabulistes.
GINGUENE (P.-L.)
Ginguené, surtout connu par une intéressante Histoire littéraire de VTtaUe, est auteur d'une grande quantité de fables pleines d'esprit. S*il n'a pas le mérite de l'invention pour les divers sujets qu'il a traités, il a su puiser avec discernement à des sources encore ignorées. Ses plus charmants apologues sont imités d'auteurs italiens, Signotti, Bertola^ de Rossî, Roberti, mais « imités avec ce talent qui invente*».
ARNAULT (Antoine- Vincent)
« Parmi les littérateurs et les poètes dits de l'Empire, M. Arnault est un de ceux qui ont une physionomie et un caractère*. » Il est particulièrement original dans ses Fables, qu'il a toutes créées, à une seule près, la Statue renversée, découverte, nous dit-il, dans un recueil d'apologues en prose. « Les Fables de M. Arnault ne ressemblent pas à d'autres; il les conçoit à sa manière et en invente les sujets ; il ne songe point à imiter la Fontaine, il songe à se satisfaire et à rendre d'une manière vive un résultat de son observation propre; il obéit à son tour d'esprit, à son jet d'expression, et on ne peut s'étonner si, comme lui-même l'avoue, « l'apologue a pris peut-être sous sa plume un caractère épîgrammatique. » Très souvent, en effet, la fable chez M. Arnault « n'est qu'une épigramme mise en action ou traduite en emblème ^. > Ses apologues sont souvent assaisonnés de traits de satire, mais c'est toujours de la satire générale, jamais de la satire personnelle.
Ce qu'il y a le plus à louer dans les fables d'Arnault, c'est le tour presque toujours précis, vif et ingénieux qui les fit tant goûter dans les séances publiques de l'Institut où elles furent d'abord lues, en partie du moins.
1 Arnault, Fables^ not., p. 126.
* Sainte-Beuve, Causeries, 22 mars 1853.
* Id., ibid.
LACHAMBEAUDIE (Pierre de)
Lachambeaudie, né à Sarlat (Dordogne), le 16 décembre 1807, et mort à Brunoy le 8 juillet 1872, fut mêlé à presque toutes les agitations politiques de son époque. Aussi ses fables se ressentent-elles des préoccupations ordinaires de son esprit. Au lieu de peindre, comme ses devanciers, des vices individuels, il s'attaque de préférence à combattre des préjugés sociaux. Il y réussit plus d'une fois, et c'est avec justesse et bon sens qu'il a dit au peuple de dures vérités.
Le recueil des Fables populaires, publié en 1839, obtint un grand succès dans le monde démocratique aussi bien que dans le monde lettré. Il eut en particulier le suffrage de Déranger. L'Académie française reconnut elle-même le charme et l'élégance du style de ces fables en décernant un prix à l'auteur.