‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 46 sur 106 · LA TRAGÉDIE ET LE DRAME EN VERS · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE ET LE DRAME EN VERS

La tragédie, qui, chez les anciens, avait été la forme nationale et môme exclusive de la haute poésie dramatique, n'a plus guère, dans la littérature moderne, que l'attrait d'une restauration savante. Entravée dans son développement par une réglementation sévère, soumise aux conventions arbitraires de la division en cinq actes et de la loi des trois unités, elle présente d'énorrpes difficultés à vaincre. Malgré tout, elle reste, avec certaines modifications, le genre dramatique par excellence.

Jusqu'aux dernières années de la Restauration, aucun poète n'avait osé s'écarter ouvertement de cette perpétuelle imitation de l'antiquité à laquelle s'étaient asservis les auteurs du commencement de ce siècle, tels que Ducis, Baour-Lormian, Brifaut, Lancival, Raynouard, Jouy; la tragédie était restée circonscrite dans ces trois types de la grande école classique : hautaine, démesurée et sublime avec Corneille; abstraite, amoureuse, idéale et divinement élégiaque avec Racine; philosophique avec Voltaire.

Survint la révolution littéraire de 1.827, Victor Hugo en tête. La nouvelle école rompit en visière avec l'imitation de l'antiquité pour ne plus s'attacher qu'au moyen âge et faire entrer dans la nouvelle littérature dramatique le puissant élément de l'histoire avec sa force

et sa vérité, au lieu des abstractions trop souvent pâles des anciennes écoles.

La préface de Cromwell fut en quelque sorte le manifeste de ces lutteurs qui voulaient fonder un genre nouveau, le drame, et en faire, en quelque sorte, la négation de la tragédie : Victor Hugo, avec toute la hardiesse de son puissant génie, y définit et développe tout une vaste théorie de ce que devrait être, suivant lui, le drame au dixneuvième siècle, théorie que plus tard, dans la préface de Marie TudoVf il devait résumer en ces termes :

ce Ce serait le cœur humain, la tôte humaine, la passion humaine, un mélange de tout ce qui est mêlé dans la vie ; ce serait le passé ressuscité au profit du présent ; ce serait une émeute là, et une causerie d'amour ici^ et dans la causerie d'amour une leçon pour le peuple, et dans Témeute un cri pour le cœur ; ce serait le rire^ ce seraient les larmes; ce seraient le bien, le mal, le haut, le bas, la fatalité, la Providence, le génie, le hasard, la société, le monde, la nature, et au-dessus de tout cela on sentirait planer quelque chose de grand. »

C'était, il est vrai, le meilleur et le plus sûr moyen d'enlever les suffrages de la jeunesse, que de parler à son imagination ardente comme à la fougue de ses sens.

« Quant au style du drame, ajoute-t-il dans sa préface de Cromwell^ nous voudrions un vers libre^ franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche, passant d*une naturelle, allure de la comédie à la tragédie, du sublime au grotesque ; tour à tour positif et poétique, tout ensemble artiste et inspiré, profond et soudain, large et vrai: sachant briser à propos et déplacer la césure, pour déguiser sa monotonie d*alexandrin ; plus ami de Tenjambement qui l'allonge que de l'inversion qui Tembrouille, fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur de notre mètre ; inépuisable dans la variété de ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture; prenant^ comme Protée, mille formes sans changer de type et de caractère, fuyant la tirade^ se jouant dans le dialogue, se cachant toujours derrière le personnage, s'occupant avant tout d'être à sa place, et lorsqu'il lui adviendrait d'être beau, n'étant beau en quelque sorte que par hasard, malgré lui et sans le savoir ; lyrique, épique, dramatique, selon le besoin ; pouvant parcourir toute la gamme poétique, aller de haut en bas, des idées les plus élevées aux plus vulgaires, des plus bouffonnes aux plus graves^ des plus extérieures aux plus abstraites, sans jama is sortir des limites d'une scène parlée ; en un mot, tel que le ferait Thomm e qu'une fée aurait doué de l'àme de Corneille et de la tête de Molière • Il nous semble que ce vers-U serait bien aussi beau que de la prose ^. »

Moral par le fond, littéraire par la forme, populaire par la forme et par le fond, le drame contemporain devait se développer par la grandeur et la sévérité dans Texécutiori. Pour réaliser ce programme, les romantiques ne firent en réalité que suivre la voie que leur avaient indiquée, en 1820 et en 1825, quelques poètes semi-classiques. La Mane Stuart de Lebrun et la Jeanne d'Arc de Soumet étaient timide-

1 Allusion à un mot célèbre de Buffon.

ment imitées de Schiller. La route était ouverte, mais il s'agissait d'aller plus loin, et Ton s'attaqua hardiment à Shakespeare, ce grand . philosophe et cet observateur de génie que Chateaubriand mettait au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée. On lui demande surtout sa forme, sa liberté absolue, ses contrastes heurtés et sa langue audacieusement populaire. Mais en recherchant trop ce côté populaire du drame, Victor Hugo se heurta contre un écueil : il fit du grotesque le pendant nécessaire et corrélatif du beau.

« Le sublime sur le sublime, disait-il dans la préface de Cromœellj produit malaisément un contraste, et Ton a besoin de se reposer de tout, même du beau. Il semble, au contraire, que le grotesque soit un temps d*arrèt^ un terme de comparaison, un point de départ, d*où Ton s'élève vers le beau, avec une perception plus fraîche et plus excitée. La salamandre fait ressortir Tondine, le gnome embellit le sylphe Dans la pensée des modernes, le grotesque a un rôle immense; il est partout : d'une part il crée le difforme et Tborrible, de l'autre le comique et le bouffon. »

n est bien difficile de conserver une mesure dans la part faite à ces deux éléments, le grotesque et le sérieux ; c'est là certainement un des points vulnérables de la nouvelle théorie dramatique. Il en résulte nécessairement une antithèse perpétuelle de mots et de caractères, et cette loi des contrastes nuit bientôt à la vérité des peintures et des personnages. Ce reproche peut s'appliquer à l'œuvre entière de Victor Hugo ; les beautés du premier ordre qu'on y rencontre si souvent sont parfois bien amoindries par l'application perpétuelle de ce système.

A côlé du jeune maître, une foule de disciples ou d'émulés se précipitèrent dans la voie ouverte, et si plusieurs, comme Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Emile Augier, L. Bouilhet, sont l'honneur de notre poésie dramatique moderne, quelques autres en ont exagéré les tendances et dénaturé l'esprit.

Au lieu de représenter l'ensemble d'un caractère, avec ses bonnes et ses mauvaises passions, on le subordonne à une seule passion, que l'on fait violente et irrésistible, et on la livre aux hasards des événements. Il en résulte que Tintérôt du drame n'est plus dans le choc des passions opposées, mais bien plutôt dans une étrange complication d'événements. Pendant que l'âme est affectée des sentiments que le poète y veut faire naître, l'attention est partagée par la complica* tion de la fable ; le travail de l'esprit distrait l'âme de ses sensations ; on éprouve à la fois deux intérêts : celui de la curiosité et celui da sentiment. On prétend ainsi avoir surpassé ées grands maîtres qui surent commander les larmes, l'épouvante et l'admiration, tandis que souvent on n'avait fait preuve que d'impuissance. Nous pouvons répéter, avec Racine, que « ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'à-

bondance, ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de Télégance de Texpression ^ »

C'est ainsi que les exagérations et les abus ont souvent amené dans le public une sorte de lassitude et même l'abandon momentané de la poésie dramatique, mais toujours est- il que le drame, maintenant entré dans les mœurs modernes, est devenu un genre consacré. Les brillantes tentatives faites pendant ces dernières années par un poète qui .a conquis la gloire tout d'un coup en ressuscitant le drame national, et par quelques jeunes gens de talent et d'avenir, ont été récompensées par des succès sérieux, et sont de bonnes promesses pour l'avenir.

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