FRAYSSINOUS
Néanmoins les éditions tirées à un grand nombre d'exemplaires et enlevées presque aussitôt furent une éloquente réponse à la malveillance de la critique. La Défense du Christianisme se trouva bientôt dans toutes les bibliothèques.
« C'est, dit Alfred Nettement, une belle et complète apologie du christianisme, un paissant faisceau de vérités religieuses et morales groupées avec une logique victorieuse, et un recueil de solutions élevées, appropriées à tous les grands problèmes qui tourmentent l'esprit humain, et opposées à toutes les objections anciennes ou modernes qui ont été présentées contre la religion naturelle et la religion révélée, par les incrédules de tous les temps K »
On avait reproché au célèbre conférencier d'être resté bien au-dessous de lui-même toutes les fois qu'il avait abordé les sujets de morale. Mais la publication des Sermons de M^ de Frayssinous ne justifia nullement cette critique. Le sermon sur la Foi pratique est digne de Fauteur des conférences par la vigueur de la logique et par la beauté des mouvements oratoires. Le discours sur limitation de Jésus* Christ renferme Tun des plus brillants exordes qui aient été prononcés sur ce sujet dans la chaire chrétienne.
On a encore du fécond prédicateur des panégyriques et des oraisons funèbres. Nous signalerons les Panégyriques de saint Louis * et de saint Vincent de Paul qu'on voulut entendre plusieurs fois dans les égUses de Paris, et VÉÎoge de Jeanne d'Arc, prononcé à Orléans avec le plus grand succès. Cet éloge est écrit avec beaucoup de verve et de chaleur. Les contemporains y remarquaient surtout une apostrophe brûlante à Voltaire, qui traîna dans la boue d'un poème ignoble la mémoire de la pure héroïne.
On lit avec un grand intérêt les oraisons funèbres du cardinal de Périgord, archevêque de Paris, de Louis XVIII, roi de France, et du prince de Gondé. Le style y est toujours soutenu, noble, digne, parfaitement en harmonie avec les sujets et les circonstances.
Telle fut la carrière de l'orateur sacré, carrière longue; brillante et féconde.
Sa carrière publique ne fut pas moins bien remplie. En 1818, sur l'avis du cardinal de Périgord, archevêque de Paris, et à l'occasion du concordat de 1817, l'abbé de Frayssinous publia son livre intitulé : Us Vrais Pnncipes de l'Église gallicane sur le gouvernement ecclésiastique, la papauté, les libertés gallicanes, la promotion des évêques, les trois concordats et les appels comme d'abus.
Aujourd'hui, après le concile du Vatican, le célèbre sulpicien n'eût pas écrit cet ouvrage. Malgré sa modération, son livre déplut à ce qu'on
» Histoire de la littérature française sous la Restauration, t. II, p. 171. Lecoffre.
> Il y a de trop, dans le Panégyrique de saint Louis, la tirade contre le pape saint Grégoire VII. Mais alors, comme de nos jours encore, il était de mode de parler contre les prétentions « de la cour romaine »•
appelait alors les deux partis extrêmes, mais il servit à augmenter sa renommée.
En 1821 , le roi, Tarchevéque de Paris, M»' de Quélen, et le duc de Richelieu décidèrent que, malgré ses résistances, Tabbé de Frayssinous serait élevé à la charge de premier aumônier du roi et adjoint au prince de Croï. Quelques mois après il était sacré, à Issy, évoque d'Hermopolis in partibus infidelium, et, le jour même de son sacre, il conférait la tonsure à Tun de ses plus fervents disciples, qui, des rangs de la magistrature, venait de passer dans la milice de Jésus-Christ : Xavier de Ravignan.
En 1822, le nouveau prélat fut nommé grand maître de l'Université. Malgré toutes les attaques que lui valut cette dignité, surtout de la part de Tabbé de Lamennais, son ancien admirateur, il ne cessa de défendre le corps dont il était le chef, et demeura jusqu'à la fin dans son rôle de conciliateur.
La môme année, le 28 novembre, eut lieu sa réception à l'Académie française. Frayssinous venait occuper le fauteuil de l'abbé Sicard.
De 1830 à 1840 M^ d*Hermopolis vécut à Paris dans la retraite, puis se retira dans ses chères montagnes du Rouergue. Il s'y éteignit le 12 décembre 1841, à l'âge de soixante-seize ans. ^
MAC-CARTHY (Nicolas de)
Descendant d*une noble famille irlandaise, Nicolas Tuite de Mac- Carthy naquit à Dublin, le 19 mai 1769. Il n'avait que quatre ans lorsqu'il suivit à Toulouse son père et sa mère, ardents catholiques, qui vinrent chercher en France le libre et tranquille exercice de leur religion.
Tout jeune encore, Mac-Carthy avait résolu de se consacrer à Dieu et à l'Église. Après avoir reçu la tonsure au séminaire de Saint-Magloire, il étudiait en Sorbonne la théologie, lorsque la révolution de 1789 le força de rentrer dans sa famille, à Toulouse. 11 avait alors vingt ans. Il traversa cette époque agitée et sanglante dans la retraite, la prière et le travail. Sa qualité d'étranger put le soustraire aux proscriptions. La bibliothèque de son père était immense. Sciences sacrées et profanes, littérature et théologie, il étudia tout pour apporter de nouvelles forces à la défense du christianisme.
Vingt ans s'écoulèrent, vingt ans d'études incessantes, avant que Mac-Carthy, brisé par une maladie qu'il contracta au service des pauvres, osât suivre l'attrait de sa vocation religieuse. Ce ne fut que le 1®' octobre 1813 qu'il entra au séminaire de Chambéry ; il fut ordonné prêtre le 19 juin 1814. Il dit sa première messe, le 2 juillet de la même année, dans la chapelle des Dames de la Visitation, et le discours qu'il prononça dans cette circonstance montra tout ce qu'il y avait de foi généreuse et d'éloquence dans le cœur du nouveau prêtre. Dès lors, ses prédications aux communautés religieuses furent continuelles. Il parut ensuite dans les principales chdres de Toulouse, et ses conférences sur la religion obtinrent le plus grand succès. Depuis quatre ans il y attirait les foules empressées de l'entendre, lorsque, s'arrachant aux douceurs de la famille et refusant Tévêché de Montauban que lui offrait Louis XVIII, il entra au noviciat des Pères de la Compagnie de Jésus ; il prononça solennellement ses vœux le 15 août 1828.
Sa réputation d'orateur et d'apôtre l'avait suivi chez les Jésuites. Il dut prêcher. Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, Toulouse, Amiens, Avignon, Nîmes, Strasbourg surtout, où le protestantisme s'émut profondément de ses discours, retentirent tour à tour des beaux accents de sa parole apostolique.
Mac-Carthy possédait le don de l'éloquence à un degré éminent. Grâce, sans doute, à sa profonde connaissance de l'Écriture et des
Pères dont il s'était nourri pendant toute la période réyolutionnairei il avait surtout une puissance remarquable d'improvisation qu'il porta jusque dans la chapelle des Tuileries où il prêcha deux stations, l'Aven t de 1819 et le Carême de 1826. L'admiration fut générale à la cour, qui écouta l'orateur avec une attention extraordinaire, et Charles X garda longtemps dans sa mémoire plusieurs passages des sermons qui l'ayaient frappé. Le roi se plut même à les réciter à l'humble jésuite, qu'il rencontra un jour dans un appartement de Saint-Cloud *.
Tandis que sa réputation s'étendait dans toute la France, plusieurs de ses sermons étaient devenus populaires. C'est ainsi qu'on citait partout son discours sur la Farole de Dieu, et dont tout Paris courait enlendre la brillante prosopopée: 0 Jérusalem! Jérusalem! que relevaient la voix, le geste, l'attitude de l'orateur.
Les trois sermons sur l'Incrédulité obtinrent un succès d'enthousiasme, car ils portaient à l'impiété contemporaine des coups sanglants. Armé d'une logique irrésistible, l'orateur démontrait à la foule étonnée la folie, le crime et les malheurs de l'incrédule.
Dans ses sermons Mac-Carthy se plaît à renouveler les thèmes antiques, et il le fait avec une supériorité qui efiPace tout ce que le dixhuitième siècle a produit. Il conserve aussi l'ancien moule oratoire, ce type grandiose créé par nos illustres prédicateurs du dix-septième siècle et que les autres peuples n'ont pu atteindre ; mais il a su s'en servir d'une manière nouvelle et arriver aux plus beaux effets d'éloquence. Mac-Carthy excellait à tirer d'une situation tout ce qu'elle pouvait contenir de pathétique et de dramatique.
En général, il développe peu le côté dogmatique de la religion ; et encore, quand il aborde le dogme, il le présente plutôt par le côté moral et accessible au sentiment. Il a moins d'idées que Boulogne qui en avait puisé beaucoup dans les sermons de Bossuet. Son style est moins concis et moins nerveux ; mais il a infiniment plus de chaleur et de naturel. 11 a plus de coloris et de mouvement que Frayssinous. On ne rencontre enfin chez lui ni l'afiPectation ni l'enflure des prédicateurs de l'école nouvelle qui s'éleva après 1830, dont on l'a quelquefois injustement rapproché. Pour apprécier exactement le célèbre jésuite, il est nécessaire de distinguer deux hommes en lui : l'apologiste et le prédicateur ordinaire. L'apologiste a des défauts ; il fit trop de politique peut-être, surtout trop de politique dynastique ; il ne comprit pas assez, comme d'autres, les besoins des temps nouveaux. Mais le prédicateur échappe à cette critique. Qu'il s'adresse aux croyants ou aux incroyants, il parle avec toute l'autorité de la véritable éloquence, avec le zèle ardent et pur du missionnaire, et, jusque dans ses sermons les plus travaillés, on sent chez lui cette flamme de l'apôtre qui se consume pour le salut des âmes«
1 Voir dans VAmi de la Religion, n» 1235, un article sur le jubilé de 1826.