‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 53 sur 106 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

Alexandre Dumas, célèbre surtout comme romancier et comme auteur de drames et de comédies en prose, aura sa place parmi les poètes du dix-neuvième siècle comme auteur dramatique. Plusieurs de ses drames en vers, Christine, Charles VII chez ses grands vassaux ^ ont été goûtés au théâtre par les esprits délicats et soutiennent en core la lecture.

Christine, trilogie dramatique en cinq actes et en vers, avec prologue et épilogue, et dont le litre véritable est Stockholm, Fontainebleau et Rome, fut représentée sur le théâtre de FOdéon le 30 mars 1830. Stockholm forme le prologue, Fontainebleau est une tragédie en cinq actes, et Rome, que l'on pourrait aussi appeler la Mort de Christine, est Tépilogue. Après la première représentation, le prologue et l'épilogue furent supprimés. Cette trilogie, qui fut inspirée à l'auteur par le roman de Van der Velde, Christine de Suéde, traduit par Loëve-Veimars, est un assemblage de pièces de rapport dépourvu d'unité, de mouvement et de vie, d'un style très inégal et rempli d'hémistiches lourds, tortueux, raboteux; mais quelques belles scènes et de grandes beautés de détail avaient pu faire dire à Nodier que Christine était une des œuvres les plus remarquables qu'il eût vues depuis vingt ans ^. Picard, au contraire, avait conseillé à Dumas de ne plus se mêler de composer des drames.

Charles Vil chez ses grands vassaux, joué pour la première fois à rOdéon en 1831, marque un grand progrès de style sur Christine. Alexandre Dumas voulait faire une œuvre classique, et non pas un drame d'action, et c'est pour cela qu'il s'est plu à ImiieT Y Andromaque de Racine : « 11 me fallait, disait-il, imiter quelque écrivain classique; Racine s'est trouvé là, autant valait, je crois, pour modèle choisir lui qu'un autre '. » Lui-même nous a dit que cette pièce est aussi une. imitation du Cid de Corneille, de Goetz de Berlichingen de Gœthe et des Marrons du feu d'Alfred de Musset.

Charles VII est en réalité plus remarquable par la forme que parle fond. On trouve dans ce drame de brillantes qualités, des scènes d'un puissant intérêt, des caractères fortement dessinés, comme celui de Yaqoub ; le tout revêtu d'un noble et beau langage poétique. On est ému par l'expression des sentiments vraiment chevaleresques qui

1 Mémoires d'Alexandre Dumas, Presse, 20 juiUet 1852. • Mémoires, CGVIII, et lo Mousquetaire, 22nov. 1853.

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sont prêtés au roi Charles YII, lorsqu'au moment de se mettre à la tête de son armée, il dit :

« J'ai tiré mon épée après la France entièrci

Mon épée au fourreau rentrera la dernière...

Vous me voulez pour chef ? Eh bien I yoici mes lois :

La France de Philippe-Auguste et de Valois

N'est point mienne ; il me faut celle dont Charlemagne

A tracé la limite au sein de TAUemagne,

Quand le géant touchait, en maître souverain.

D'une main TOcéan et de Tautre le Rhin.

Or, que ma volonté, Messeigneurs^ soit la vôtre,

Car c'est ma France, à moi ; Je n'en connais point d'autre. »

La scène in de l'acte I, entre Yaqoub et Bérengère, contient des beautés de premier ordre.

Charles VU, où il faut voir, avec l'auteur, une étude laborieusement faite, et non un drame original, est peut-être ce qu'Alexandre Dumas a écrit de mieux*

Ck)mme tous les romantiques, Alexandre Dumas s'était fait l'élève de Shakespeare.

« J'avais lu, dit-il, J'avais dévoré non seulement le répertoire de Shakespeare, mais encore tout le répertoire étranger. J'avais reconnu que dans le monde théâtral tout émane de Shakespeare, que rien ne pouvait lui être comparé ; car, venu avant tous les autres, il était resté aussi tragique que Corneille, aussi comique que Molière, aussi original que Galderon, aussi penseur que Gœthe, aussi passionné que Schiller. Je reconnus que ses ouvrages, à lui, renfermaient autant de types que les ouvrages de tous les autres réunis. Je reconnus, enfin, que c'était l'homme qui avait le plus créé après Dieu i. »

Il se montre surtout l'élève du grand tragique anglais en ce qu'il adopte deux actions, l'action historique et l'action fictive qui se lient si étroitement qu'elles n'en font qu'une. Ses pièces ont un caractère tout particulier qu'il a défini lui-même de cette façon : v Abondance de détails, rigidité absolue de caractères, double, triple, quadruple intrigue *. » Il y a dans ses œuvres théâtrales non seulement une science de la scène que personne n'a eue davantage, mais une étude et une connaissance des caractères, une peinture de la passion qui rappellent souvent les créations de Shakespeare.

< Mémoires d'Alexandre Dumas, la Presse, 16 juillet 1853. ^ Le Testament de M. de Chauvelin, I.

DESCHAMPS (Emile)

Le mouvemeat littéraire de la Restauration n'eut pas de champion plus fougueux, de plus hardi, de plus intrépide partisan que M. Emile Deschamps. A toute heure sur la hrèche, il enflammait l'ardeur de ces jeunes séides^ prêchait la conversion aux indifférents, et combattait corps à corps avec les antagonistes des théories nouvelles. Payant à la fois de son esprit et de sa personne, élevant autel contre autel, il opposait par des traductions, plus ingénieuses que fidèles sans doute, mais loyalement entreprises, les chefs-d'œuvre vivaces du génie étranger aux avortements d'une génération décrépite.

Sa traduction en vers de Roméo et Juliette (1839) fit apprécier toute la souplesse puissante de son talent, que l'on put admirer plus complètement encore dans Lady Macbeth qu'il traduisit également de Shakespeare (1844).

Dans cette œuvre admirable où l'analyse la plus profonde se môle à la fantaisie la plus bizarre, poème humain encadré dans une légende locale, Emile Deschamps sut conserver toute la grandeur eschyUenne dé la tragédie originale, et, suivant l'heureuse expression d'un critique de l'époque, fit « passer tout Shakespeare dans ses vers » K

VIGNY (Alfred-Victor, comte de)

Alfred de Vigny, qui avait tout d'abord suivi les traditions de sa famille en embrassant la carrière des armes dès l'âge de seize ans, ne tarda pas à se lasser de la vie de garnison et donna sa démission en 1828 pour se livrer entièrement à ses goûts littéraires.

Après avoir obtenu de rapides succès poétiques par une suite de conceptions éclatantes de lyrisme, il se fit un nom au théâtre en don-

* Jay, Conversion d'un romantique, p. 9G.

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