SOUMET
nant à la Comédie-Française une traduction àeV Othello de Shakespeare (25 octobre 1829). Cette tentative, qui montrait pour la première fois le drame romantique sur notre première scène, ne fut pas heureuse. S'il s'est trouvé, dans cette adaptation à notre théâtre du chef-d'œuvre de Shakespeare, quelques belles scènes, le public lettré reprocha virement à Alfred de Vigny le comique de bas aloi dont il fut trop prodigue, et souvent une sorte de plat jargon qui n'est ni du siècle d'Elisabeth ni du siècle de Louis XIY.
La Maréchale d^Ancre, qui fut représentée en 1830, eut un succès assez restreint. C'est plutôt un roman qu'une pièce de théâtre : « L'intrigue, dit Alexandre Dumas, est trop compliquée dans les coins, si l'on peut dire cela, et trop simple au milieu. La maréchale tombe sans luttes, sans péripéties, sans se retenir à rien : elle glisse, et elle est à terre ; du moment où elle est arrêtée, elle est morte. »
En 1835 le drame de Chatterton^ détaché de StellOf eut un immense retentissement.
Le dénoûment fit scandale et excita même des protestations à la Chambre des députés, mais l'intérêt du drame, la vérité des peintures et l'élégance du style valurent un grand succès à cette œuvre étrange, « où, dit M. Camille Doucet, la grâce le dispute à la terreur, la douceur à la violence, la naïveté à la déclamation, œuvre presque unique qui restera comme une date, comme un monument dans l'histoire de l'art et du romantisme. Était-ce immoral? était-ce dangereux? étaitce maladif? C'était touchant, éloquent, enivrant I L'émotion entraîna les cœurs jusqu'à l'enthousiasme, et jamais peut-être, dans les annales du Théâtre- Français, on ne vit un succès plus grand, une plus grande folie de succès qu'à la première représentation de Chattei^ton, si ce n'est, je crois, à celles qui la suivirent K »
Depuis ce moment, Alfred de Vigny ne donna plus rien au théâtre; ses autres pièces furent publiées seulement dans le recueil de ses œuvres.
SOUMET (Alexandre)
Les débuts d'Alexandre Soumet au théâtre datent de 1822. A deux jours d'intervalle, le 7 novembre au Théâtre-Français, et le 9 à l'Odéon, il obtint un double triomphe par ses deux tragédies de Clytem-
1 Discours de réception de M, Camille Doucet, éloge d'Alfred de Vigny, 22 fév. 1866.
nestre et de Saùl, toutes deux fondées sur la fatalité modifiée d'après la différence des religions. Celte dernière tragédie, à part Texagëration de quelques caractères et un certain désordre dans l'action, est pleine de vraies et durables beautés.
Vivement encouragé, Soumet fit paraître Cléopdtre le 3 juillet 1824, puis, en 1825, Jeanne d'Arc, qui excita de bruyants transports. Cette tragédie marque un des premiers pas vers la réforme dramatique.
En 1828, sa tragédie d'Elisabeth de France n'obtint qu'un accueil bienveillant. Cette pièce, tirée de Schiller, est une imitation, assez peu réussie d'ailleurs, de l'admirable Carlos germanique. En revanche^ une Fête de Néron, faite en collaboration avec Belmontet et représentée le 29 décembre 1829, fut accueillie par de vifs applaudissements. Elle se joua cent fois de suite, ce qui était pour l'époque un chiffre considérable.
«C'est une œuvre curieuse, dit M. Sarcey, parce qu'elle marque un moment de notre histoire dramatique. Le goût de la tragédie était encore très vif dans le public ; et déjà pourtant les esprits novateurs sentaient qu'il fallait la renouveler; qu'elle ne plairait pas bien longtemps, si Ton ne jetait dans ce cadre vieilli plus de mouvement et de variété. La révolution faîte avec grand fracas par Victor Hugo était proche ; quelques-uns s'y essayaient par avance, de façon plus timide. »
« Une Fêle de Néron, dit encore le critique du Temps, est une de ces tentatives, un compromis entre la sévérité nue de la tragédie classique et ces aspirations secrètes au tumulte et à Téclat du drame, qui bouillonnaient alors en certains esprits. La versification, quelquefois incorrecte*, a généralement beaucoup d'éclat, et nombre de passages ont excité l'enthousiasme du public. »
Norma (1831) serait peut-être le chef-d'œuvre du poète, si les traits vigoureux dont elle abonde eussent été plus sobrement répandus.
Après avoir donné au théâtre cette dernière tragédie. Soumet resta près de dix années sans rien faire paraître. « Il sentait, dit M. Vitet, que le public devenait de plus en plus avide d'émotions nouvelles et que, pour conserver sa faveur, il fallait renoncer au langage de la noble et majestueuse poésie. « Le Gladiattur, le Chêne du roi, Jane Grey furent l'épilogue de sa vie classique.
Le style de Soumet a de l'éclat, de la sonorité, de la couleur, mais aussi de l'emphase ; il accuse une trop grande prédilection pour les beautés de la forme, prédilection poussée jusqu'à une sorte d'insouciance pour la solidité du fond. Ce défaut existe à des degrés divers dans tous les ouvrages de l'auteur.
1 « Et les flots i'évitant ces éternels regrets.... ■
(Acte IV, se. II.) Tévitant pour l'épargnant.
VIENiNET. 3i3
Ce qui distingue éminemment toutes les tragédies de Soumet, c'est la sobriété des incidents et Fart avec lequel ils sont disposés. Les péripéties n'y naissent pas du cliquetis des événements, mais du caractère même des héros, des passions qui les agitent.
VIENNE! (Jeàn-Pons-Gcillàume)
Soldat, poète, homme de lettres et homme politique, Yiennet a eu le rare privilège de s'élever à toutes les dignités littéraires et politiques, en atteignant, d'après son propre témoignage, aux dernières limites de l'impopularité. C'est ainsi qu'au théâtre il n'aurait pas fait la moindre concession au goût dominant et aux modes régnan* tes. Au plus fort de la lutte entre les classiques et les romantiques il entreprit de balancer le succès de Marion Delorme et é'Hemani en produisant successivement un grand nombre de tragédies soi-disant classiques : Clovis, Alexandre^ Achille j Sigismond de Bourgogne^ Placidie^ et sa pièce la plus fameuse dont lui-môme garda le nom, ArhogasU, Le seul mérite de ces pièces était Tobservalion scrupuleuse de la règle des trois unités. « Vous connaissez mes principes littéraires, écrivait-il un jour, ces changements de lieu, ces licences de temps» ces prologues ne me vont en aucune manière, et je serai, à cet égard, le dernier des Romains. »
La tragédie des încas, plus tard les Péruviens^ reçue au Théâtre- Français le 31 décembre 1839, n'y fut jamais jouée, et Yiennet fit luimême justice de 5a dernière tentative, Hippodamîe, en en livrant, non «ans regret, le manuscrit aux flammes.
Non seulement toutes les œuvres tragiques de Yiennet qui purent «e jouer eurent l'insuccès le plus complet, mais elles livrèrent pour longtemps l'auteur à la verve railleuse de la petite presse.
Le drame de Michel Brémond fut peut-être la seule de toutes ses productions théâtrales qui eut une sorte de succès à la première représentation.
11 faut louer aussi quelques belles scènes de la tragédie de la Ligue, où la figure de Henri lY est rendue avec fermeté et originalité.
L'Académie française reçut Yiennet dans son sein le 18 novembre 1830, mais elle accordait cette distinction moins au poète dramatique qu'à l'écrivain politique et à l'auteur de fables. :
PONSARD (François)
François Ponsard, né à Vienne (Isère), le 1" juin 1844, était le fils d'un avoué et se destinait au barreau, lorsque, attiré par la poésie, il débuta par la traduction en vers de Manfred de lord Byron (1837).
Il s'annonça comme auteur dramatique, en 1843, par la tragédie de Lucrèce, que son compatriote Gb. Reynaud porta à Paris et parvint À faire recevoir à l'Odéon. La représentation (22 avril 1843) fut un événement : on acclama la pièce, non seulement comme une bonne et sérieuse étude, une heureuse imitation des modèles antiques, mais comme la date d'une restauration littéraire. Elle paraissait créer une nouvelle école en face du romantisme dont le chef venait de produire sans succès son dernier drame, les Burgraves. « On était charmé d'entendre un langage ferme, élégant; un vers qui voulait être et était quelquefois cornélien; de voir se développer simplement des situations et des sentiments naturels; il n'était pas jusqu^au songe classique qu'on ne revit avec plaisir *. » Aussi le parterre frémissaitil au moindre beau vers* « Que j'étais touché de ce public et du progrès accompli, écrivait Sainte-Beuve. Gomme aux endroits pénibles, lents, érudits, c'était écouté religieusement! Dans ce sujet si scabreux, pas une moquerie ni un quolibet, pas une équivoque ! Lucrèce venant raconter son outrage, applaudie aux larmes ! GoUatin son mari lui disant : « Je te pardonne, ce n'est rien, tu n'es pas couce pable )) (voilà le sens), ce Gollatin applaudi avec transport ! voilà, ce me semble, de sérieux progrès ! En ce sens, non, tous les efforts de vingt ans n'ont pas été perdus, les efforts critiques surtout. »
« Un beau rôle est celui de TuUie, femme de Brutus, qu'elle a quitté pour Sextus Tarquin, femme adultère et galante, insultée par son amant, son don Juan, son Ramon de Ramière et morigénée alors en termes touchants et sévères par son mari. — Ge rôle a été senti, applaudi, avec une intelligence morale que l'auditoire semblait retrouver après tant d'excès et de fatuité dramatiques dont on Ta rassasié jusqu'au dégoût*. »
L'antique modestie et, comme le dit Ballanche, la sainte religion de la matrone romaine, est admirablement peinte en vers simples, fidèles, pleins d'heureuses réminiscences.
1 ViUemain, Rapport présenté à l'Académie sur le concours de 1845. s Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes.
Le commencement de la pièce :
« LèT6-toi, Laodice, et va puiser dans l'urne L'huile qui doit brûler dans la lampe nocturne. Les heures du repos Tiendront un peu plus tard La nuit n'a pas encor fourni son premier quart Et Je yeux achever de filer cette laine, Avant d'éteindre enfin la lampe deux fois pleine, »
l'entrée des princes et plusieurs autres morceaux sont traités avec une simplicité dont l'école romantique avait désappris Tusage, et rendus dans une langue plus vraie que celle des tragédies de l'Empire mise dans la bouche des Romains. Certains passages sont pleins de délicatesse, de simplicité, d'harmonie,. de grâce, comme celui-ci :
« La vertu que choisit la mère de famillp,
C'est d'ôtre la première à manier Taiguille,
La plus industrieuse à filer la toison,
A préparer l'habit propre à chaque saison.
Afin qu'en revenant au foyer domestique
Le guerrier puisse mettre une blanche tunique,
Et rende grâce aux dieux de trouver sur le seuil
Une femme soigneuse^t qui lui fasse accueil... »
11 s'en faut pourtant que ce soit une pièce parfaite. L'auteur dit que l'action porte non seulement sur Patientât de Sextus et la mort de Lucrèce, mais encore, et principalement, sur l'expulsion des Tarquins et la fondation de la république romaine : en effet le rôle de Brutus est très grand, et la pièce pourrait s'intituler Brutus aussi bien que Lucrèce; mais le peuple, dont les destinées sont en jeu, n'apparaît dans le drame qu'au cinquième acte. D'ailleurs il n'y a pas une intrigue unique, mais plusieurs intrigues qui se poursuivent parallèlement jusqu'au dernier acte. Les personnages de Lucrèce paraissent indépendants les uns des autres ; ils parlent longuement, en tirades, et sans couper le dialogue. Enfin le langage animé et expressif est, suivant l'expression de Yillemain, trop souvent travaillé avec incorrection et négligé sans être facile.
Le second ouvrage de Ponsard, Agnès de Méranie (1846), est supérieur à Lucrèce, quoiqu'il n'ait pas obtenu le môme succès.
Ponsard s'éleva encore plus haut dans une tragédie toute moderne représentée en i856, dans Charlotte Corday, dont l'idée lui fut suggérée par la publication des Girondins de Lamartine.
On a raconté que le soir de la première représentation, un grand poète, redescendant l'escalier de la Comédie-Française, exprimait tout haut son étonnement. C'était Tauteur de Bolla, Avec un hochement de tôte qui semblait rétracter d'anciennes épigrammes : (c Eh bien, disait-il, avouons qu*un pareil langage ne s'était plus entendu u théâtre depuis Corneille. »
Nous pourrions citer de cette tragédie politique telle scène tout entière qui remonte vraiment à la grande tradition de Cinna et de Nicoméde,
Seize ans plus tard, en 1866, le poète^ déjà gravement malade, donnait au Théâtre-Français son dernier essai de drame national, le pendant de Charlotte Corday^ le Lion amoureux. Cette pièce, supérieure dans quelques scènes à tout ce que Ponsard avait écrit jusqu'alors, serait le tableau fidèle des mœurs et de l'état politique de la France sous le Directoire, si le poète n'avait pas non seulement adouci, mais attendri l'histoire révolutionnaire.
La première partie du Lion amoureux est de beaucoup la meilleure. Dès le début l'auteur y fait preuve d'une souplesse, d'une grâce, que l'on chercherait vainement dans ses précédents ouvrages. Aux qualités que nous lui connaissons^ dit M. de Pontmartin S s*en ajoute une autre qui n'est pas la moindre, et qu'on lui avait jusqu'ici contestée : le charme I
Un seul des caractères de cette pièce est manqué, ou du moins ne se soutient pas jusqu'au bout, c'est celui de la marquise de Maupas. A part cette critique, le Lion amoureux est une des œuvres dramatiques les plus estimables de l'époque. ^
Nous ne saurions décerner les mômes louanges à la dernière production de Ponsard, Galilée, représentée trois mois seulement avant sa mort. Le sujet offrait peu d'éléments dramatiques. Ce tableau de la lutte de la science contre l'autorité, de la raison contre les préjugés, était fait plutôt pour la lecture que pour la scène. D'un autre côté, la vérité historique est souvent outragée dans ce drame qui semble animé d'une pensée haineuse et antichrétienne. Ce compromis peu sérieux entre l'histoire et la légende est, probablement sans quel'aotetr l'ait voulu, une mauvaise action. Nulle part d'ailleurs le style de Ponsard n'est moins bon, aucune de ses pièces n'offre une pareille abondance de vers détestables.
Parmi les productions dramatiques de Ponsard, nous devons encore indiquer ici la tragédie d*Ulysse avec des chœurs (1852), où l'auteur, qui eut pour premiers maîtres Homère, Virgile, Horace, s^est efforcé de reproduire exactement et, pour ainsi dire, littéralement, la poésie d'Homère. Il n'est pas né Grec, comme André Chénier, et cependant il rend souvent avec plus de vérité que le fils de Santi THomaka la couleur de Ylliade et de l'Odyssée.
Ponsard n'a pas choisi l'action de VOdyssée comme très dramatique, mais comme un moyen de faire connaître les mœurs de l'époque et de montrer Homère aux spectateurs. On peut trouver qu'Homère ne se voit pas suffisamment. « Je me suis efforcé, dit son imitateur, dé ramener les vers du drame à une simplicité extrême, et je me suis donné, pour arriver à ce résultat, autant de peine que d'autres pour *
< Dernières Causeries littéraires (1866).
entasser les images éclatantes et les idées ambitieuses... » Mais, comme l'a remarqué Cuvillier-Fleury S
« Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire. »
Notre poète s'est donné beaucoup de peine pour tomber dans l'exagération de la simplicité : il fallait plutôt prendre cette peine pour s'élever jusqu'à la hauteur de son modèle.
On a souvent opposé le nom de Ponsard à celui de Victor Hugo. Cependant Ponsard, qui avait commencé par être l'admirateur exclusif de Victor Hugo, est loin de condamner absolument le romantisme. Quelle que soit la forme du drame ou de la tragédie : qu'elle procède de Sophocle, de Racine ou de Shakespeare ; que Faction se passe dans l'intérieur d'un palais, entre quatre personnages, ou sur la place publique, au milieu du peuple mêlé au drame ; qu'elle se renferme dans les unités, ou se disperse en plusieurs pays et se prolonge pendant des années, il accepte toutes ces formes si diverses ; il admet qu'elles varient selon les sujets, pourvu que les personnages agissent comme ils doivent agir et parlent comme ils doivent parler. En un mot, il n'est point du tout exclusif; il rend justice au mouvement littéraire qui a redonné l'audace et la^vie à notre théâtre, au moment où Use mourait de langueur, quoiqu'il y ait eu un peu de galvanisme dans cette résurrection *. Ainsi, comme l'a remarqué un de ses biographes, ce poète, qui, sans le vouloir, a donné tant de verges pour battre les romantiques, laisse très souvent deviner la source où il puise ses inspirations. A quelle école, par exemple, croyez-vous que les vers suivants appartiennent ?
« La menace des cieux attend qu'un vent Tallume. Sommeillez jusque-là, foudre, sur mon enclume ! Noble sang des aïeux qui me gonfles le cou, Redescends Indigné dans les veines du fou I
Je m'apprivoise au lit de fange où je me vautre.
Et le jour où sur vous planeront des malheurs, Ce Jour-là Je promets mon sceptre à vos pâleurs. »
Ponsard ose moins que les romantiques et plus que les classiques. Mais ses œuvres ne vivront pas autant que celles des classiques, ni autant que celles du chef des romantiques, parce que la vie manque à ses drames.
A l'exemple d'Alfred de Vigny et de Victor Hugo, Ponsard profite de toutes les libertés restituées à l'alexandrin par André Ghénier ; mais il ne sait pas aussi bien qu'eux le rendre alerte, le varier, lui donner le mouvement et la vie. Son vers, un peu traînant, a une sorte de
1 Études historiques et littéraires ^ 21 novembre 1852. * Préface de la tragédie d'Ulysse.
noblesse et d'élégance bourgeoise, il n'a pas la fière allure du vers des maîtres. Sa tirade, qui a un ton de plaidoyer^ rappelle les défauts plutôt que les qualités de la tirade d6 Corneille. Enfin son style, plein de disparates, manque essentiellement d'unité.
Ponsard nous offre une personnalité honorable malgré beaucoup de préjugés, mais non pas une personnalité hautement littéraire. La poésie de celui qu'on croyait appelé à restaurer dans notre littérature dramatique le bon sens et le bon français n'est guère qu'une protestation contre des défauts ; ce n'est pas la vraie poésie.
AUGIER (Emile)
— Né Qii 1820 —
L'auteur de Diane et de Philiberte obtint, e» i^SS,, un retentissant succès avec un grand drame en vers, Paul Forestier, Longtemps on avait reproché à Augier de prosterner toujours, commo Scribe, la passion devant la vertu, de ne mettre que la honte et la misère en dehors des tendresses légales, d'être avec Ponsard le chef de VEeolâ du bon sens. Paul Forestier était fait pour le réconcilier avec l'école adverse. Malgré les concessions forcées faites à la morale, au dénouement, il n'était que trop accordé à la passion dans ce drame effréné. L'inspiration ne nous en parait pas saine, et même, à notre avis, tout le rôle de Michel Forestier est un long contre-sens. Mais nous ne pouvons nier qu'il n'y ait là un progrès marqué dans la manière du poète, qui^ jusque-là ordinairement fine et gracieuse, manquait toujours de largeur. On ne voit plus seulement un esprit pétillant et raffiné ; cette dernière production révèle un talent mâle et vigoureux.
M. Augier a gagné aussi pour le style, dans ses autres pièces presque toujours brillant, mais inégal et sans homogénéité : ici solennel et pompeux, là familier à l'excès et môme plein de trivialités affectées et prétentieuses ; dans un endroit abondant en néologismes, ailleurs reproduisant les tours archaïques et les façons de dire de Molière.
Le style de Paul Forestier n'est pas encore irréprochable ; il reste encore trop de vers prosaïques, de trivialités et de négligences telles que celle-ci :
« Qa*y puis-je? En admettant que jamais tu lui plus^ E«t-ce ma faute, à moi, si tu ne lui plais plus ? »
MADAME DE GIRARDIN. 3i9
Le rhythme est plus fort et plus précis que dans les autres pièces d'Emile Augier, de belles pensées sont vaillamment exprimées dans un vers sobre, et certaines scènes sont écrites dans un style plus personnel, plus soutenu, plus dramatique.
GIRARDIN (M"^« Emile de), née Delphine GAY
Madame de Girardin aborda la tragédie en 1843, en donnant les trois actes de Judith.
D'après le jugement de Sainte-Beuve, « c'était une tragédie du genre de Genséric de madame Deshoulières. Le premier acte a très bien réussi ; mais au second acte, la froideur, les madrigaux d'Holopherne galant et presque dameret, le bel esprit de cette Judith lorette ont lassé. Le faux goût est pire que le mauvais goût. Bref il y a eu rumeur à la fin de la pièce^ et Tauteur n'a pas jugé à propos de se faire nommer. Somme toute, c'est un échec, une chute honnête ^ »
Cet essai d'imitation classique ne fut que le prélude d'un talent susceptible d'éducation et adroit à se rajeunir. La préoccupation des procédés modernes est d'autant plus sensible dans Cléopâire (1847), que les défaillances de l'invention y laissent mieux apercevoir les artifices d'école. C'est plutôt une étude archéologique que la résurrection des grandes figures entre lesquelles se jouaient alors les destinées du monde. La science des faits y manque de profondeur, et celle du cœur humain de recueillement.
Le style, souvent remarquable, est rarement achevé, et la composition môme de la pièce n*est pas à l'abri du reproche ; pour tout dire en un mot, la tragédie ne fut qu'une des aimables méprises de madame de Girardin.
* Chroniques parisiennes.
SÉGUR (Anatole de)
— Né en 1823 —
Le comte Anatole de Ségur, auteur d'un estimable recueil de poésies lyriques et familières, la Maison, a publié, en i867^ un poème dramatique en quatre actes, Sainte Cécile, qui rappelle et surpasse en mérite la tragédie de Vivia, de Reboul. Voici comment il rend compte lui-même de ce travail qui lui valut, en 1869, un prix à TAcadémie française :
« En méditant, dit-il, la vie de sainte Cécile, la forme dramatique s'est présentée d*elle-môme à mon esprit ; presque toute son histoire se résume en trois sublimes dialogues, Tun avec son époux, Valérien, le jour môme de ses noces, l'autre avec Tiburce, son beau-frère, le troisième avec Aimachius, son juge et son bourreau, le jour de son martyre. Ce poème n'est cependant point une tragédie proprement dite ; il manque celle des trois unités dont il est le plus difficile de se passer, l'unité d'action. Il renferme, en effet, deux actions successives, quoique très étroitement unies, les noces ou la conversion de Valérien, et le martyre de Cécile que suit de près le martyre de son époux. Cette raison m'a fait choisir le titre de poème tragique au lieu de celui de tragédie. »
Pour obéir aux nécessités de Tart, le poète s'est permis de modifier en plusieurs points la vérité historique. H a supprimé notamment quelques circonstances merveilleuses qui ne rentraient point dans son plan, tout en laissant assez de place au surnaturel pour montrer qu'il ne rougissait point d'y croire et de le témoigner. Malgré ces modifications, il a le droit d'affirmer qu'il a conservé intacte la physionomie et même la vie de sainte Cécile, et que le lecteur, après avoir achevé son poème, la reconnaîtra aussi bien que s'il avait lu les actes de son martyre.
La langue est bonne, saine, constamment correcte, et, par moments, suffisamment chaude et colorée.
AUTRAN (Joseph)
La Fille d'Eschyle fut le premier succès de Joseph Autran à Paris. C'est une étude de l'antique, ou plutôt une vraie tragédie, qui réunit les