LECONTE DE LISLE
— Né en 1820 —
M. Leconte de Lisle a fait jouer à TOdéoD, le 6 janvier 1873, les ErinnyeSj tragédie antique en deux parties. C'est la traduction ou plutôt rimitatioQ des deux premières parties de VOrestie d'Eschyle, VAgamemnon et les CUoépliores : VAgamemnon, dont le sujet est l'assassinat du roi des Grecs, à son retour de Troie, par sa femme Clytemiiestre et son complice Égisthe; les Choéphores, qui présentent la punition de ce crime par un second, celui d'Oreste vengeant, avec l'aide de sa sœur Electre, la mort de son père par celle des deux coupables. Le poète n'a pas voulu donner la trilogie complète et s'est arrêté à la scène sauvage du parricide, sans nous montrer la réconciliation d'Oreste avec les dieux, qui fait l'objet de la troisième partie du drame d'Eschyle, les Euménides.
M. Lecoute de Lisle s'est inspiré de toute l'âpreté farouche d'Eschyle et s'est complu à dépasser, s'il est possible, l'horreur de son modèle. Cet effrayant drame est plein de vers d'une vigueur et d'une sonorité admirables; u Tépithète en jaillit comme un poignard de sa gaine, elle étiucelle et frappe ^. » Ainsi quelle sauvage énergie dans les magniiiques vers qui terminent la première partie ! Clytemnestre vient de tuer Agamemuon et répond aux vieillards qui la menacent de la vengeance des dieux :
• J'aime, je règne, et ma fitle est vengée I Maintenant, que la fondre éclate au fond des deux : Je l'attends tôte haute et sans baisser les yeuxl »
Mais pourquoi M. Leconte de Lisle a-t-ii, suivant les expressions du critique que nous venons de citer, cédé au plaisir d'étonner son monde, en jetant tout à coup, sans préparation, des mots étranges qui déconcertent l'imagination? Quelle nécessité de transporter dans notre langue cette foule de termes grecs qui, loin d'ajouter à la couleur locale, déroutent souvent l'esprit du spectateur ? Pourquoi appeler l'enfer Hadés^ les dieux Daimones, Neptune Poséidon? Pourquoi dire un éclair du Kronidef et pousser cette prétendue exactitude jusqu'à traduire littéralement des proverbes grecs, tels que celui-ci ; u Avoir un bœuf sur la langue », pour dire : garder le silence?
Il est fâcheux que de pareilles excentricités viennent amoindrir, en donnant une certaine prise au ridicule, les grandes qualités de la tragédie de M. Leconte de Lisle.
1 Francisque Sarcey, feuilletoa du Temps, 13 Janvier 18.3.
BARBIER (Jules)
— Né en 1822 —
M. Jules Barbier est Fauteur bien connu de ces charmants livrets d'opéra-comique des Noces de Jeannette, de Galathêe, de Paul et Virgi" nie. Son talent souple et facile, sa versification colorée se sont affirmés brillamment dans Jeanne d'Arc II publia, en 1869, une première édition de ce drame, en cinq actes et en vers, dont la représentation obtint, au théâtre de la Gaité, le 8 novembre 1873, le plus grand et le plus légitime succès.
Ce drame, auquel Tauteur ne fit qu'ajouter quelques scènes pour recevoir la musique si magnifiquement inspirée de M. Charles Gounod, est, par cette heureuse alliance avec Topera, une pièce tout à fait à part. M. Jules Barbier, en sachant ne pas trop s'écarter de l'histoire, a produit une œuvre où le caractère de Jeanne d'Arc, si difficile à bien comprendre et à bien peindre dans son ensemble, est habilement mis en lumière. A la manière des auteurs de mystères, il a été original en imitant ; il a pris dans le procès de Jeanne d'Arc les plus émouvants épisodes ; il a mis en beaux vers les répliques de la Pucelle d'Orléans, si merveilleuses de bon sens et de fière simplicité :
« Je leur disais : a Entrez I » et j'entrais la première. »
Le style, toujours aisé, coulant, est celui d'un littérateur de rare mérite.
BORNIER (le vicomte Henri de)
— Né en 1825 —
M. Henri de Bornier a conquis tout d'un coup la gloire dramatique en donnant au Théâtre-Français, le 15 février 1875, la Fille de Roland, dont le vrai titre eût été « le fils de Ganelon ».
La Fille de Roland séduit le lecteur comme l'auditeur par la grandeur et l'héroïsme des sentiments, et par la vérité de certains traits magnanimes qui arrachent des cris d'enthousiasme et excitent dans les âmes de généreux frissons. Quoi de plus beau, par