‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 57 sur 106 · DE BORNIER · texte numérisé non relu

DE BORNIER

exemple, que ces paroles de Gharlemagne, qui s'est offert à combattre le Sarrasin, et s'écrie, quand toute la cour le détourne de ce projet aussi insensé qu'héroïque :

« A me survivre ainsi j'aurais trop de remords ;

Quand ils n'ont plus la gloire, il reste aux rois la mort. »

Le rôle de Gharlemagne renferme plusieurs autres vers très beaux, quoiqu'il soit d'ailleurs faible et insignifiant et pèche essentiellement contre la vérité de l'histoire. L'empereur Charles, né prince austrasien, fonda, non pas l'empire français, mais le Saint- Empire germanique, et pour lui les Gaules n'étaient qu'une portion quelconque de son territoire.

Berthe^ la fille de Roland, n'est pas tracée non plus avec assez d'énergie et d'originalité ; mais elle a un beau mouvement lorsqu'elle vient s'offrir elle-même au jeune héros que le respect empêche d'aspirer à la main de la nièce de Tempereur, et qu'elle lui dit, avec une pudique fierté :

a Je vous aime, Gérald. »

Le repoussant Ga^nclon a une beauté sauvage lorsqu'il fait sa confession aux pieds de Gharlemagne, et lorsqu'il avoue à son fils l'horrible vérité.

Mais la figure la mieux mise en lumière, c'est celle de Gérald. Qu'il est beau, qu'il est grand, qu'il est touchant, lorsque, tombant du haut de son orgueil et de son triomphe, il apprend qu'il est le fils d'un misérable traître I

«... Ne parlez pas! n'arrachez pas le fer! Laissez le dard aiga se fixer dans la chair ! Moi qui me rappelais ma fierté, ma vaillance, Mon dévoûment... Hélas, ô mon orgueil, silence I Je m*explique à présent ce que je sentais là, Ce mal sombre, profond, hideux.. . c'était cela : Uhéritage fatal que l'homme n'est pas maître De fuir... Mon père ainsi l'avait reçu peut-être... Oui, c'est vrai ! c'est bien vrai ! Je sens avec effroi L'être mystérieux caché toujours en moi. Qui supprime soudain mon existence ancienne. Et qui mo prend mon âme et me donne la sienne... Je parle : c'est sa voix ! je marche : c'est son pas ! Ah ! c'est horrible I Non, non, non ! je ne veux pas. »

Comme l'a dit Sarcey, un souffle de Gorneille anime ce nouveau Cid; mais, pour ne pas exagérer l'éloge, il faut ajouter avec le critique du Temps, que si l'œuvre de M. de Bornier mérite la plus grande estime, si jamais le talent soutenu de l'honnêteté ne s'éleva plus baut, il y manque le coup d'aile du génie.

DEROULEDE [Pjlvl)

— Né en 1848 —

M. Paul Deroulède, neveu d'Emile Augier, et enfant de Paris, s'essaya dès Tâge de vingt ans au théâtre, et fit jouer à la Comédie- Française un drame en un acte et en vers : Juan Strenner. En 4870, il prit les armes comme volontaire et fit brillamment la douloureuse campagne de France. Puis il se rengagea dans Tarmée, fut blessé devant Paris, et se voua par conviction de patriotisme, plus encore que par vocation, à ce métier de soldat où les circonstances Tavaient jeté^. Deux volumes de poésies, les Chants du soldat, publiés en 1872, obtinrent un immense succès. C'est dans ces conditions favorables qu'au mois de février 1877 il fit représenter à rOdéon YHetman. Ce drame en cinq actes et en vers a obtenu, surtout aux premières représentations, un succès d'enthousiasme, qu'il faut attribuer principalement au souffle de patriotisme ardent qui le traverse d'un bout à l'autre, aux allusions passionnantes qui le remplissent, à l'expression sincère et chaleureuse des idées de courage, de dévouement, de sacrifice au devoir. Par lui-même le sujet, une révolte des patriotes de l'Ukraine asservie aux Polonais, était loin de commander l'intérêt.

Plusieurs parties de VHetman sont émouvantes, chaudes et inspirées, mais, selon l'observation de M. Sarcey, la pièce est visiblement composée par un homme qui non seulement ne sait pas le théâtre, mais même ne marque pas en avoir l'instinct. « Le premier défaut, le grand, l'irrémédiable, dit encore le même critique, c'est qu'il n'y a pas dans YHetman de donnée générale, d'idée qui commande tout le reste, en un mot, de sujet '. »

En résumé, la pièce de M. Paul Deroulède manque d'intérêt ; l'action est diffuse, relâchée ; les situations les plus dramatiques et les plus belles ne se relient entre elles qu'au moyen de dialogues et de scènes d'une insupportable longueur. La versification est facile, quelquefois brillante et colorée; mais le poète ne se préoccupe pas toujours assez de la richesse de ses rimes, et n'a pas un soin suffisant de la correction et de l'élégance*

1 Sarcey.

* Feuilleton du Temps, 5 février 1877.

LOMON (Charles)

— Né en 1852 —

M. Charles Lomon, un méridional, natif de Blagnac, près de Toulouse, a fait représenter, au Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en vers, intitulé Jean Dacier, dont les situations émouvantes sont empruntées à la Révolution.

La scène se passe en Vendée; déjà George Sand dans Cadio, et Yictor Hugo dans Quatre-vingt-treize j avaient puisé à cette source féconde en dramatiques épisodes.

M. Lomon, dont le talent est inexpérimenté mais déjà mâle et vigoureux, s'est senti attiré par ces luttes vendéennes qui servent merveilleusement à mettre en relief les individualités héroïques, les caractères noblement et invinciblement trempés.

n y a de belles situations dans Jean Dacierj et lorsque M. Lomon saisit une idée vraie ou un sentiment juste, il sait trouver de magnifiques vers pour rendre sa pensée.

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