‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 65 sur 106 · BAOUR-LORMIAN · texte numérisé non relu

BAOUR-LORMIAN

Louis-Pierre-Marie-François Baour-Lormian est né en 1770 à Toulouse, d'un père imprimeur. De bonne heure, il aima les livres et cuhivt les lettres. Quelques pièces de vers joliment tournés et quelques bouquets à Chloris le désignèrent à l'estime des salons. Les Satires toulousaines et une traduction en vers de la Jérusalem déliwée datent de cette époque. Toulouse le comptait avec fierté parmi les lauréats du Capitole. Bientôt, renonçant aux applaudissements de ses •concitoyens pour aller chercher une scène plus vaste, il vint à Paris, où la fortune ne tarda pas à lui sourire. Ses premiers essais poétiques furent reçus avec faveur. La sévérité classique de ses principes littéraires et de son rôle fut d'autant plus goûtée que le choix des sujets était tout moderne ; ainsi continuait-il la tradition tout en offrant l'attrait de la nouveauté.

L'œuvre capitale de Baour-Lormian, c'est une traduction du Tasse, dont Hoffmann disait : « Il allonge, abrège et corrige le Tasse, ce qui est créer en traduisant. » La facture du vers, bien que monotone, y est excellente. C'est le vers de l'ancienne école, dit justement Hip-

* Portraits littéraires, t. IL

polyle Rigault, vers uniforme dans sa structure, solide, plein, harmonieux ^

Une autre traduction en vers, celle des Poésies d'Ossian, publiée en 1801, eut le plus grand succès. Baour-Lormian dit tout naïvement dans sa préface : a II y avait là une mine à exploiter, » et il l'exploita avec bonheur* Il fit du nouveau avec du vieux ; mais il le fit si artistement que le vieux disparut dans le neuf. Voyez, pour l'époque, combien ces vers sont mélodieux et jeunes, avec la teinte mélancolique exigée alors :

« Maïs peut-être, ô soleil I tu n'as qu'une saison ; Peut-ôtre, succombant sous le fardeau des âges, Un jour tu subiras notre commun destin. Tu seras insensible à la voix du matin, Et tu t'endormiras au milieu des nuages.)»

Il publia ensuite ses Veillées poétiques dont Rigault * nous a donné cette spirituelle et piquante appréciation :

a Lorsque Fauteur des Nuit^f Young, eut décidément hérité en France de la vogue d'Ossian et de Macplierson ; lorsqu'il eut mis à la mode les tombeaux et les saules pleureurs, et que tous les poètes intelligents durent composer leur Cimetière de campagne et leur Jour des Morts, M. Baour-Lormian ne laissa point passer le genre sépulcral sans y cueillir, en guise de palme poétique, sa petite branche de cyprès. Dans ses Veidées poétiques et morales il répéta les plaintes d'Yound et d^Hervey avec une tristesse consciencieuse qui fut très appréciée. La mort était partout dans ses vers ; à la fin de chaque Veillée se dressait un tombeau, o

Le mérite de Baour, en pliant à ce genre sombre sa gaieté naturelle, fut d'adoucir le genre lui-môme, pour l'ajuster au degré de mélancolie dont la France était alors capable \

Terminons en indiquant quelques poésies en Thonneur du mariage de Napoléoa avec Marie-Louise, un poème en quatre chants, intitulé V Atlantide ou le Géant de la montagne Bleue, et des Légendes, ballades et /ad/iauj? d'une mince Valeur littéraire. ' •

Baour Lormian ne compta que des amis et des admirateurs; il sut saisir toutes les bonnes occasions, et sa légitime réputation de talent et d'esprit lui mérita, depuis la Révolution^ les faveurs de tous les gouvernements. Sa poésie tient plutôt de la fin du dix^huitiëme siècle que du commencement du dix-neuvième; et cependant, comme Ta remarqué encore Rigault ^, il fut mîi d&ùi fois sur le themin du romantisme. 11 laissa loin derrière lui ses faibles émules, Joseph Treneuil, M»« Dufresnoy, M"»« Sophie Gay, et Duault.

1 Hipp. Rigault, Œuvres^ t. III, p. 187.

* Id., ibid,, p. 199.

3 Id., thid,, p. I9i.

* d., ibid,, p. 200.

LEBRUN (Pibrre-Antoine)

Pierre Lebrun se présente entre deux Mécènes qui furent ses parrains : l'un sous le Directoire, François de Neufchâteau, l'autre sous le Consulat et l'Empire, le comte Français de Nantes. U dut à ce dernier une sinécure administrative qui lui donna la tranquillité d'esprit et les loisirs si nécesscdres pour l'éclosion des talents et la poursuite de tout travail sérieux.

P. Lebrtm célébra d'abord les bauts faits et les grands hommes de l'époque impériale, mais il n'obtint son premier triomphe poétique que sous la Restauration.

En 181 7, l'Académie avait proposé pour prix les Avantages de l'étude, L'épttre de P. Lebrun remporta la palme, contre des émules tels que Xavier Saintine, Casimir Delavigne, Victor Hugo, Charles Loyson, enlevé de si bonne heure aux espérances des lettres, et enfin la princesse Constance de Salm « cachée patmiles concurrents, écrivaiton alors, comme Clorinde parmi les chevaliers de la Jérusalem, » « Ce fut pour moi, dit-il^ un grand honneur d'être nommé le premier dans un pareil concours. » C'était l'acheminement vers le grand succès théâtral de Marie Stuart ,

F, Lebrun partit alors pour la Grèce. Il pensa, non sans raison, qu'il trouverait dans le charme et la grandeur des souvenirs historiques une nouvelle veine d'inspiration, et, dans tous les cas^ des «ujets neufs et intéressants à traiter. 11 y ramassa en effet un riche trésor d'impressions et d'images.

En 1828, il les publia sous le titre modesle de Voyages de Grèce, Pierre Lebrun célébrait cette patrie encore esclave, mais dont la délivrance étail proche, avec une chaleur de sentiments et une vivacité de coloris qui gagnèrent à sa cause de nouveaux amis et lui en ramenèrent d'anciens. Il se trouva ainsi, par son talent d'abord, et par les applaudissements des maîtres ensuite, en pleine faveur publique; l'Académie lui ouvrit ses portes. 11 y tenait sa place avec distinction depuis dix ans, lorsque, l'imagination encore pleine des beaux souvenirs de la Grèce, il célébra l'entrée à l'Académie de l'auteur des Méditations et des Harmonies en lisant sa belle ode, le Ciel d' Athènes ^ toute brillante d'un pur reflet de ce beau ciel :

« Celui quii loin de toi, né sous nos pâles deux, Athènes, n'a point vu le soleil qui t'éclaire, En vain il a cru voir le ciel luire à ses yeux ; Aveugle, il ne sait rien d'un soleil glorieux, Il ne connaît pas la lumière.

Athène« mon Athène est le pays da jour. C'est là qu'il luit 1 C'est là que la lumière est belle I Là que l'œil enivré la puise avec amour, Que la sérénité tient son brillant séjour, Immobile, immense, éternelle I

Jusques au fond du ciel limpide et transparent Comme au fond d'une source^ on voit ; tout l'œil y plonge : L'air scintille^ moiré comme Teau d'un courant, Pur comme de beaux yeux, clair comme un front d'enfant. Doux comme l'été dans un songe. »

Les honneurs et les dignités Tinrent s'emparer de la seconde moitié de sa vie, sans altérer en rien la placide philosophie de Fancien chantre des grands paysages de la Grèce et des doux ombrages de son cottage.

DELAVIGNE (Casimir)

Casimir Delavigne arriva d'un bond à la faveur populaire, par la publication de trois élégies patriotiques, au lendemain des désastres de l'invasion. Intitulées Messéniennes en mémoire des guerres héroïques que les Messéniens, réfugiés dans Ith6me, une de leurs villes, soutinrent contre la tyrannie de Sparte, ces pièces, la Bataille de Waterloo, la Dévastation du musée et des monuments, le Besoin de s'unir après le départ des étrangers, électrisërent la France libérale^ et le sacrèrent poète national, poète de la patrie. Le jugement du pays fut une acclamation unanime, étouffant toute observation restrictive, toute parole de blâme. Plus tard seulement, lors'que apparurent de nouvelles messéniennes, quelques doutes se firent sur leur valeur littéraire. L'enthousiasme diminua ; des critiques timides, pleines de réserve, furent hasardées ; insensiblement les sévérités s'accentuèrent, et l'on reconnut un jour, à travers la noblesse de la conception et la générosité des sentiments, les vers prosaïques, les épithètes pâles, les périphrases ampoulées, les exclamations rhétoriciennes dont l'abondance trahit, en ces compositions, l'inexpérience poétique et l'usage abusif des souvenirs scolaires.

L'inspiration des premières Messéniennes est généralement élevée, quelques passages ont de la chaleur et delà vivacité* Mais la poésie en est plus émue que vigoureuse, plus élégante qu'audacieuse. On

Casimir DELA.VIGNE. 359

ne rencontre en diyerses pièces ni la puissance soutenue du lyrisme, ni le mouvement énergique de la satire. Poète modéré, correct et pur, Casimir Delavigne reste le plus souvent au-dessous des sujets puissants qu'il traite.

n continua, les années suivantes, de chanter les grands événements qui intéressaient la liberté de la France et du monde; mais son talent en ce genre cessa de grandir. Les dernières messéniennes, avec leurs réminiscences classiques et leurs hors-d'œuvre, ressemblent trop à des amplifications artificielles ; Tinspiration n'a plus rien de franc ni de neuf.

A Naples révoltée^ à PartJiénope, Casimir Delavigne rappelle le laurier de Virgile ; aux Hellènes de nos jours, il raconte la Grèce de Tyrtée et de Démosthène. Dans le Voyage de Colomb, il décrit en beaux vers une traversée longue et périlleuse, mais ne parle ni des calculs, ni des troubles, ni des défaillances du grand navigateur. Dans la plupart de ses compositions enfin il révèle un talent délicat, ingénieux, mais sans énergie et sans profondeur.

On a reproché très justement à Casimir Delavigne le manque d'unité de ses compositions. Les éléments les plus divers y sont quelquefois mêlés sans mesure et sans goût. « Rien de plus incohérent, a dit Sainte-Beuve, de plus artificiel que les Adieux à Rome, Le voyageur se promène, à la clarté de la lune, près de Saint-Jean de Latran, et se met à improviser un chant romain, où s'entf emôlent les noms de Brutus, de Cicéron, de Numa, de Michel-Ange, du Tasse et de Byron ; puis, tout à coup, lui apparaît l'ombre du vieux Corneille, et il se console de quitter la ville éternelle, en pensant qu'il la retrouvera tout entière dans les œuvres du grand tragique ^ >> Ces confusions d'idées et de noms se retrouvent souvent.

Aux défauts que nous avons signalés chez ce poète nous opposerons la perfection toute classique de ses vers, l'élégance et l'harmonie de sa diction. Ses imitations de la littérature antique semblent un lointain écho de la poésie des Hellènes.

Casimir Delavigne a été loué outre mesure par ses contemporains ; sa popularité fut surtout une popularité politique. Les grands écrivains qui s'élevèrent après lui ont effacé cette réputation exagérée. Mais il occupe encore et gardera parmi les poètes secondaires un rang distingué.

Persévérant et consciencieux, amoureux du travail et de la correction, il avait pour doctrine de penser juste, de peindre vivement et d'écrire avec pureté.

* Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. UI, p. 525 et suiv.

VIGNY (Alfred de)

Malgré Tindifférence presque générale qui s'attache aujourd'hui à ses œuvres, que peu de personnes relisent, Alfred de Vigny mérite d'être placé, sinon sur le même rang que Lamartine, — avec lequel d'ailleurs son genre de talent n'offre aucun rapport, — du moins très près de lui. 11 possède à un hien plus haut degré que l'auteur des Méditations le génie créateur et l'énergie des pensée?. Il a dans l'imagination, outre l'éclat, la force ; chez lui, non seulement le trait porte, liiais il pénètre profondément. C'est l'émotion contenue et par là plus communicative, la passion conservant jusque dans son excès un calme sombre qui en augmente l'intensité. Vigny est le poète du désespoir : une tristesse native, poignante, inguérissable, déborde sur tous ses sujets et sur tous ses tableaux; toutes ses inspirations ont quelque chose de fatidique et tous ses dénouements sont des catastrophes.

La lecture de certains de ses poèmes serre le cœur, et pourtant ces poèmes ont, pour ceux qui savent les goûter, un attrait irrésistible.

Alfred de Vigny exerce sur l'âme de son lecteur une sorte d'attraction magnétique. Il la domine, et la fait passer à son gré par chacune des impressions qu'il veut bien lui communiquer. Ainsi il a trouvé le secret d'émouvoir sur le sort d'une frégate ^ comme s'il s'agissait d'un être humain.

Ce qui manque à Alfred de Vigny, c'est la variété de tons. Le fond de ses poésies est uniformément mélancolique, et la forme toujours riche et chargée d'ornements. Son style brillant et descriptif prodigue un luxe d'épithètes, une abondance de paroles sonores, un étalage de couleurs voyantes qui charment souvent, mais qui fatiguent quelquefois.

Sa diction est pure et harmonieuse. Le poète réalise le difficile problème de penser comme les romantiques et d'écrire comme les classiques. Cependant l'ensemble de son œuvre offre quelques incorrections, notamment dans le morceau si connu d'Héléna,

Alfred de Vigny a divisé ses poèmes, composés de 1817 à 1829, en livre antique, antiquité biblique, antiquité homérique et livre modemi. Les poèmes sont choisis par l'auteur parmi ceux qu'il composa dans sa vie errante et militaire. Ce sont les seuls qu'il jugea dignes d'être conservés.

Les pièces détachées les plus larges do facture sont la Bouteille à la mer et le Cor,

* La Frégate « la Sérieuse » ou la Plainte du capitaine.

Alfred de VIGNY. 361

Les créations de Vigny généralement réputées les plus belles, pour leur admirable mélange de beautés douces et suaves et de beautés mâles et fières, sont £/oa, Moïse et le Déluge.

Après seB chefs-d'œuvre, Eloa, Moîse^ le Déluge^ Alfred de Vigny a composé plusieurs poésies d'une élévation moins radieuse peut-être, mais toujours éclatante, telle que le drame sombre, rêvé au pied des PyrénA, Bolorîda. i

Mais dans Symetta (1815), la Dryade, la SomnambulCy Alfred de Vigny n'est plus qu'un imitateur d'André Chénier.

Un recueil posthume, les Destinées, trop empreint de désespérance et de rationalisme, a été ainsi jugé par Sainte-Beuve :

à C*est un déclin, mais un déclin très bien soutenu ; rien n'y surpasse ni mèmB (si l'on excepte un poème ou deux) n'égale ses inspirations premières ; rien n'y déroge non plus, ni ne les dément. Le recueil est digne du poète : la première pièce, qui a donné le titre au volume, a quelque chose de fatidique etd'énigmatique comme les oracles. Un grand désespoir est l'inspiration générale de ces pièces des dernières années, — un sentiment d'abnégation, combattu par je ne sais quel autre sentiment qui dit au poète d'espérer en l'esprit, en l'avenir deTesprit, et contre toute espérance même *. »

Sainte-Beuve juge les Destinées surtout au point de vue littéraire; Cuvillier-Fleury les avait appréciées plus sévèrement sous le rapport moral.

Ce recueil contient pourtant une pièce que Sainte-Beuve élevait au rang de Moïse et d'JS/oa, la Colère de Sarnson, écrite en 1839 et restée inédile jusqu'en 1864.

Dans ses inégales compositions, Alfred de Vigny a un mérite qu'on ne saurait trop relever, c'est d'être toujours pur sans être jamais froid.

Il revendiquait hautement et avec justice un autre titre de gloire, son droit d'aînesse dans la littérature du dix-neuvième siècle. II pouvait dire de ses diverses compositions qu'elles avaient devancé, en France, toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. Alfred de Vigny est, de fait, le précurseur encore racinien du romantisme.

1 Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes^ 15 avril 1864.

LAMARTINE (Alphonse de)

Cet homme, destiné à une si grande réputation, fut de bien bonne heure Télu de la muse. Tout jeune encore, un monde de poésie roulait dans sa tête, mais il n'était pas pressé d'écrire. Il voulait goûter à son aise et s'assimiler les chefs-d'œuvre des grands poètes, ses devanciers. Il négligea les anciens et ceux de nos classiques français dont son enfance avait été nourrie. Quand il rouvrait leurs pages naguère arrosées de ses larmes d'écolier, il s'en exhalait pour lui comme une odeur de prison, d'ennui et de contrainte, qui les lui faisait aussitôt refermer. Ceux qu'il lisait avec passion, c'étaient « les poètes modernes, italiens, anglais, allemands, français , dont la chair et le sang, dit-il, sont notre sang et notre chair à nous-mêmes, qui sentent, qui pensent, qui aiment, qui chantent, comme nous pensons, comme nous chantons, comme nous aimons, nous, hommes des nouveaux jours * ! »

Il s'éprit d'un particulier enthousiasme pour les poésies d'Ossian, « ce poète du vague, ce brouillard de l'imagination, cette plainte inarticulée des mers du Nord, cette écume des grèves, ce gémissement des ombres, ce roulis des nuages autour des pics tempétueux de l'Ecosse, ce Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel que le Danle de Florence, plus sensible que lui, et qui arrache souvent à ses fantômes des cris plus humains et plus déchirants que ceux des héros d'Homère ! » Il lisait ces poésies avec passion, l'hiver, assis sous quelque rocher, ne quittant la page des yeux que pour retrouver à l'horizon, à ses pieds, les mêmes brouillards, les mêmes nuées, les mêmes plaines de glaçons ou de neige qu'il venait de voir en imagination dans son livre. Peu à peu il devenait un des fils du barde, une des ombres héroïques, amoureuses, plaintives, qui combattent, qui aiment, pleurent ou chantent sur la harpe, dans les sombres domaines de Fingal, dont la tristesse correspondait si bien, suivant son expression même, à la mélancolie grandiose d'une âme de seize ans qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini, (c Ossian, « a-t-il dit encore dans ses Confidences, est certainement une des « palettes où mon imagination a broyé le plus de couleurs et qui a « laissé le plus de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tra- « cées depuis •. »

* Confidences, « Ibid.

Lamartine trouva une autre source d'inspirations dans Chateaubriand. Le Génie du Christianisme, René, Atala et les Martyrs donnèrent de véritables délires à son imagination. Le poète fut séduit par <c ce style qui mêle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, rélégie,le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magnifique de paroles musicales pour faire illusioa sur le peu de solidité du fond ^ » Mais il ne fut pas trompé par les artifices de « ce grand prestidigitateur de style », les larmes qu'il versait en lisant les plus belles pages étaient, disait-il, les larmes de ses nerfs, et non pas les larmes de son cœur. Cependant, Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui ouvrirent à Lamartine, de son aveu même, le grand horizon de la poésie moderne.

Entré, en 1814, dans la maison militaire de Louis XVIII et engagé ensuite dans la carrière diplomatique qu'il suivit jusqu'en 1830, il garda constamment ses goûts de poésie : il chantait,

« Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme Teau murmure en coulant. »

Ce fut en 1820 qu'il publia, sans nom d'auteur, ses Méditations poétiques. Le succès de ce premier recueil fut bientôt égal à celui qu'avait obtenu le Génie du Christianisme. Les grandes pièces, A lord Byron, ÏImmortalité, Dieu, respiraient des peasées philosophiques et religieuses très élevées ; les élégies : le Vallon^ VIsolement, le Lac^ le Chrétien mourant, étaient empreintes d'une mélancolie qui séduisit' toutes les imaginations. Victor Hugo, ouvrant le volume, s'écriait : « Voilà donc enfin des poésies d'un poète, des poésies qui sont de la poésie. » 11 trouvait dans ces vers quelque chose d'André Chénier : même originalité, môme fraîcheur, môme luxe d'images neuves et vraies, avec plus de gravité, plus d'idéal dans les peintures et avec un goût pour la Bible, pour la muse rêveuse d'Ossian, et pour les déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller, qui lui faisait une place à part parmi les poètes français. Cette poésie sentimentale, métaphysique, religieuse, mystique, avait cependant des notes qui parurent fort étranges aux oreilles bien disciplinées. Ceux qui n'étaient pas mus surtout dans leur opposition par des passions politiques ne tardèrent point à se ranger parmi ses admirateurs et s'habituèrent insensiblement à ces cordes nouvelles de la poésie moderne. Bientôt il ne trouva plus personne pour le contredire, quand il se vantait d'avoir w fait descendre la poésie du Parnasse et donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mômes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature ^ »

1 Cours familier de littérature, XXIII' entretien : Comment je suis devenu poète.

* Préface des Premières Méditations, page 10.

Le public fut moins fayorable aux Secondes Méditations qui suivireni d'un an les premières. L'auteur dut attendre une génération nouvelle de lecteurs pour retrouver la même admiration. U a pu dire que ses premiers et ses seconds vers, feuilles du même arbre, de la même sève, de la même tige, de la même saison, étaient parfaitement semblables d'âme, d'inspiration, de défauts ou de qualités K LesSecondesf Méditations offrent des pièces qui ne sont pas indignes des premières^ le Passé, Ischiaf les Étoiles, la Consolation, le Crucifix, la Mort de So" crate, le Dernier chant du pèlerinage de Childe^Harold, dans lequel Lamartine, sous la fiction transparente du nom d'Harold, a chanté les dernières actions ou les dernières pensées de lord Byron, son passage en Grèce et sa mort; la méditation intitulée Bonaparte qui parait imitée de l'ode de Manzoni sur le 5 Mai, Il cinque Maggio, sublime inspiration du grand poète italien. Enfin, dans la belle pièce intitulée les Préludes et dédiée à Victor Hugo, Lamartine se montre à nous, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, sous quatre ou cinq aspects différents, tour à tour nonchalant, rêveur, puis amoureux des tempêtes, puis emporté dans les combats, puis rentrant dans son Ârcadie aux sons de la flûte du pasteur. On peut même dire que, dans les Secondes Méditations, le poète se montre plus égal à lui-même que dans les Premières.

Cependant il faut avouer que le second recueil est moins travaillé et présente moins d'unité. De plus, une raison grave en contraria le succès, du moins auprès d'un public considérable : le vrai christianisme est encore plus absent des Nouvelles Méditations, que des Premières, la religiosité y est encore plus vague. Le poète s'y perd davantage dans de vaines et puériles rêveries, dans des contempla tiens vaporeusement sensuelles qui lui font confondre la présence de Dieu dans l'univers avec la présence eucharistique dans nos temples, et le poussent ainsi à matérialiser le culte, la morale et les mystères du christianisme.

Néanmoins les Méditations opéraient une véritable révolution dans la poésie : les muses païennes en étaient chassées ; l'encens ne fumait plus sur l'Olympe, devant ces dieux dont les poètes nous avaient saturés jusqu'au dégoût. « Les Muses du Parnasse classique, dit Charles Nodier dans son introduction aux œuvres de Lamartine, froides images de quelques divisions des sciences, des arts et de la poésie, ont perdu toute leur séduction, même au collège. Le christianisme est arrivé avec trois muses immortelles qui régneront désormais sur toutes les générations poétiques de l'avenir : la Religion, l'Amour et la Liberté. » Les dieux du Parnasse ne se sont pas relevés de la chute ; mais la véritable poésie chrétienne et religieuse étaitelle instaurée? Non, car le Dieu de Lamartine est bien vague, sa religion n'est qu'une admiration attendrie pour le Créateur, un amour

* Préface des Secondes Méditations.

presque toujours sensuel, quoique épuré par Tamour divin, pour la créature, et une sorte d'idolâtrie panthéiste pour la création. Au fond, ce qui domine dans Tâme de Lamartine, c'est une mélancolie sceptique. Lamartine, comme la plupart des poètes de nos jours, n*a pas connu le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous les arts, doit arrêter Timagination. Aussi rien de tempéré, nous dirions rien de raisonné chez Lamartine. Dans son Désespoir, par exemple, on cherche vainement le conseil ou la consolation offerte au désespéré. Le poète blasphème aussi bien que son triste héros :

« L^ve^ donc vos regards vers le» célestes plaines. Cherchez Dieu dans son œuvre» invoquez dans vos peines Ce grand consolateur :

. ' Malheureux ! la bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui ? Tunivers vous présente Votre persécuteur. »

Qu'était, à cette époque, le sentiment religieux chez Lamartine? Ce qu'il était chez Chateaubriand quand il écrivait : « J'ai relevé leurs autels. » Il n'avait aucune profondeur, il n'avait surtout aucune humilité. Lamartine et Chateaubriand étaient religieux de tête. Le sentiment religieux offrant un champ infini à leur inspiration et à leur talent, ils y étaient entrés, comme dans le patrimoine de leurs aïeux, par honneur et par goût, plutôt que par conviction profonde. C'est à cette disposition commune qu'il faut attribuer ce qui manque de force et de traits bien arrêtés au génie de ces deux grands hommes, qui en sont restés au vague des passions comme au vague de la foi.

Dans son-remarquable discours sur les Destinées de la poésie, il assure que, « quelle qu'ait été, quelle que puisse être encore la diver^ site de ces impressions jetées par la nature dans son âme et par son âme dans ses vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité en toutes choses ; une vive évidence, une institution plus ou moins éclatante de l'existence et de l'action de Dieu dans la création matérielle e( dans l'humanité pensante; une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosopbies, les religions, les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec TÊtre infini ; des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de celui qui esU »

Ailleurs, il écrit :

« Je ne puis jamais avoir un sentiment fort dans le cœur sans qu'il tende à rinfirii, sans qu*il se résolve en un hymne ou en une invocation à celui qui est la fin de tous nos sentiments, à celui qui les produit et qui les absorbe tous, a Dieu *. »

• Voyage en OrienU

Tel est le Credo de Lamartine.

Lamartine ne s'écarta pas moins du christianisme positif dans les Harmonies poétiques et religieuses qui, malgré certaines pièces admirables, comme le très chrétien Hymne au Christ, sont la reprise, malheureuse à ce point de vue, des Méditations*

De l'aveu même du poète, les Harmonies sont des pièces nées au hasard de Finspiration ou de Timpression, comme des pages de la vie intime. Tous les sentiments s*y entre-croisent : tristesse et joie, espérance et désespoir, prière et doute. Dans les pièces où il chante le désespoir et les misères de Thomme, Lamartine est vraiment inspiré. Il trouve dans ces sujets des accents sortis de Tàme et énergiques, mais il réussit beaucoup moins lorsqu'il parle de la Providence ou lorsqu'il la fait parler elle-même. Et cependant quel charme il a su répandre dans ce monde de pensées et de sentiments si divers et si élevés I Quelle mélancolie, par exemple, dans ces premiers vers de la Pensée des morts :

« Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon.

C'est la saison où tout tombe Aax coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants. »

Quelle poésie du cœur dans ce début consacré à Milly :

« Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ? Dans son brillant exil mon cœur en a frémi ; Il résonne de loin dans mon àme attendrie Gomme les pas connus ou la voix d'un ami. »

Les Harmonies renferment plusieurs pièces d'une grande beauté ; nous indiquerons d'abord la Bénédiction de Dieu dans la solitude qui, malgré des longueurs et des lieux communs, exprime en très beaux vers l'influence bienfaisante de la solitude et de la nature sur le cœur de l'homme.

« Ah ! loin de ces cités où les bruits de la terre Étouffent les échos de l'àme solitaire.

Que faut-il, ô mon Dieu I pour nous rendre la foi ? Un jour dans le silence écoulé devant toi !

Un jour qui pèse entier dans la sainte balance Quand la main qui les pèse à ses pieds infinis Retranchera du temps ceux qu'il n'a point bénis. »

Nous signalerons encore le Premier regret, dont rémouvante poésie rappelle le Lac et le Crucifix. Le morceau capital du recUveil, Navissima Verha, est T expression la plus énergique de la lutte de Y^me humaine avec les problèmes de la destinée.

Les Harmonies ont presque toutes été composées en Italie, dans les trois années que Lamartine passa à la légation de Florence. La correspondance du poète nous apprend qu'elles sont nées Tune après l'autre : le Paysage dans le golfe de Gènes, pendant un voyage à Li- Tourne ; Milly, un jour que le souvenir « du Vallon paternel » lui était revenu plus vif et plus touchant par la comparaison avec les splendeurs de l'Italie; laP^^e de VAnio, au moment où une inondation venait de détruire la grande chute du Teverone.

Le quatrième recueil lyrique de Lamartine, les Recueillements, renferme une grande pièce sur la mort de M"^^' de Broglie, dont cinq ou six strophes sont magnifiques.

Le christianisme vague et amolli des Méditations et des Harmonies, ce culte trop imaginaire pour un Dieu qui est

«... Dans toutes ces images, Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux i... »

devait tout naturellement le conduire au panthéisme de la Chute d'un ange. Il nie ce panthéisme^ se croit toujours profondément théiste et dit :

c Doué de bonne heure de ce sens de la contemplation et de l'adoration, l'évidence divine me pénètre par tous les pores ; et pour éteindre Dieu en moi, il faudrait à la fois anéantir mon inteUigence et mes sens. Je me sens religieux comme Tair est transparent. Je me sens homme surtout par le sens qui adore. Si c'est là ce que certains critiques appellent panthéisme^ irréligion, impiété, il faut que je me révèle bien mal ou qu'ils soient bien sourds. »

La Chute d'un ange n'était, dans sa pensée, que l'introduction en drame d'un vaste poème projeté, dont le sujet était l'âme humaine, la métempsycose de l'esprit, les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. Dans le premier épisode de cette épopée métaphysique, il prétendit peindre l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions lui attribuent à son origine.

Par une peinture trop fidèle d'une société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à tout spiritualisme et à toute adoration, il donna lieu à des accusations d'immoralité, de fatalisme, de provocation au suicide. On

f Harmonies, 1, 10 : Paysage dans le golfe de Gènes.

368 iES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

ne pensait pis, et il n'était pas très facile de penser que ce n'était là que la prem|ère scène d'un drame dont le dénoûment seul pouvait faire apparaître la moralité.

Nous n'a\i)ns pas à revenir ici sur ce que nous avons dit ailleurs de Jocelyn (jin continue la Chute d'un ange. «

La carrièfre poétique de Lamartine finit, à vrai dire, en 1848. La po litique, dabs laquelle il était déjà pleinement lancé, Tabsorbera tout entier, et/ quand le caprice populaire l'aura chassé des affaires, il gaspillera' son talent dans des essais d'histoire et de littérature dont il ne restera que bien peu de pages.

Les violences des partis lui firent par instants retrouver des accents dignes du grand poète.

Après avoir exhalé son indignation, le poète se taira. Il est las de combattre ; d'ailleurs le public a une autre idole, Alfred de Musset, alors dans tout l'éclat de son talent.

Victor Hugo, lui aussi, était dans tout l'éclat de sa gloire, mais il ne pouvait amoindrir Lamartine, a Ces deux génies créateurs, dît M. Legouvé, rayonnèrent l'un à côté de l'autre sans s'éclipser; chacun d'eux eut son royaume, je dirais volontiers son peuple, et leurs admirateurs purent se dire mutuellement, comme dans Athalie :

« J'ai mon Diea que je sers, vous adorez le vôtre : Ce sont de puissants Dieux I... »

En effet , Lamartine ne faisait pas du romantisme à la manière de V. Hugo; son vol était moins élevé, sa fécondité moindre, mais il avait quelque chose de plus intime, de plus vrai, « de plus dénué d'affectation de costume et de style ^ » H appelait le faux classique et le romantisme deux absurdités rivales destinées à s'écrouler bientôt poiir faire place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression.

Les défauts de style, chez Lamartine, sont nombreux, mais glissent presque inaperçus à la première lecture, grâce à l'harra.onieuse magie de sa diction.

Ce que Lamartine possède éminemment, c'est le don de l'harmonie. Son style semble plutôt la modulation d'un chant qu'une simple composition de paroles. Son vers tombe avec tant de mollesse, ou s'élance en notes si légères et si musicales, que, suivant une comparaison qui a été plusieurs fois employée pour lui, l'oreille se croirait bercée aux sons d'une harpe éolienne. Malheureusement, ces phrases si sonores, ces vers si mélodieux, sont souvent très pauvres de

* Lçttre de Lamartine datée de Saint-Point, 1829,

pensée. Et, sans la pensée, « la poésie n'est plus qu'une sorte de profanation intellectuelle, une habile torture de la langue, un jeu stérile de l'esprit, » comme Ta dit Lamartine lui- môme en pleine Académie.

Les phrases les plus riches de sonorité, les vers les plus mollement soupires, dès qu'on les veut étudier, apparaissent indécis, vagues, confus. Rien n'arrête les contours amollis de la phrase de ce poète vaporeux qui se complaît à montrer sa pensée à travers un nuage. Les incidentes compliquées, les énumérations infinies dont il surcharge la con texture de ses périodes trop uniformes, embrouillent le spns et enlèvent au style la cohésion et la puissance. Le délayage est un de ses défauts habituels. A-t-il une belle idée, il faut qu'il la tourne et la retourne, qu'il l'étende Jusqu'à la fatigue et à l'ennui. Le faire large et tranquille, si familier à Victor Hugo, échappe toujours à Lamartine.

La fluide et abondante poésie de l'auteur des Méditations et des Harmonies est comme un vêtement dont l'ampleur cache les défauts du corps. Qu'on ne l'examine pas de trop près, ou l'on trouvera étonnamment à critiquer. Le lecteur inattentif ne saurait s'imaginer la quantité de négligences, de solécismes, d'incorrections de toute sorte qui outragent la langue dans tous les ouvrages de Lamartine. On pourrait difficilement les compter dans sëh tlernières productions : il n'est pas une page qui ne sente la besogne faite à la hâte. Non seulement l'expression de Lamartine est incorrecte, mais souvent aussi sa touche est peinée et tourmentée. Dans maintes pièces, comme ses imitateurs de second ordre, il recourt trop aux grands mots enflés d'épithètes et prodigue à l'excès les ornements ; il veut, pour nous servir d'une piquante expression de Shakespeare, « dorer l'or et parfumer la rose. »

Du reste, il avait le tort de ne jamais relire ses poésies pour les corriger : c'est qu'il avait la facilité de l'improvisateur et non la patience du ciseleur. 11 eût cru perdu en corrections, en révisions, en retouches, le temps dont il avait besoin pour improviser de nouveau. 11 livrait son manuscrit à quelques-uns de ses familiers et leur était très reconnaissant de ce qu'ils voulaient bien se charger de cette révision, non seulement pour le style, mais encore pour les idées. C'est ainsi que l'on trouve dans les œuvres de l'émule de Victor Hugo des vers qui pourraient porter la signature de d'Ësgrigny, de Gazalès, etc. « Il y a dans Lamartine, disait M. d'Ësgrigny à M. Louis Veuillot, bien des vers plats qui m'appartiennent. Je les y ai mis pour remplacer des choses peut-être très poétiques , mais fort mauvaises, que le poète avait écrites, et qu'il me laissa corriger comme je l'entendis, i Madame de Lamartine, femme très bonne, très vertueuse, idolâtrait son mari et avait sur son esprit une influence dont elle n'usa jamais que pour le bien; elle s'appliquait à lui faire corriger ce que ses 11yres contenaient de plus mauvais.

Il 8*est jugé lui-même dans la préface de ses Œuvres complétée, et ce jugement donne raison à la plupart des critiques que ses œuvres ont soulevées :

« Il y a longtemps que la dernière racine de toute vanité littéraire ou poli> tique est séchée en moi, comme si elle n'y avait pas germé. Je ne me crois ni classique en poésie, ni infaillible en histoire, ni toujours Irréprochable en politique. Quand je repasse mes œuvres ou ma vie, je me juge moi-même avec plus de justice, mais avec autant de sévérité que peuvent le faire mes ennemis. Pourquoi ? Parce que je me juge non devant les hommes, mais devant Dieu, dont la lumière éclatante fait ressortir toutes les taches. »

Ce poète, que la nature avait si bien doué^ ne léguera donc à la postérité aucune œuvre d'ensemble digne de son génie; il en convient lui-même dans ces paroles empreintes d'une tristesse profonde et d'un regret amer :

€ Je le dis sans aucune fausse modestie, je ne crois pas léguer un héritage de Chefs-d'œuvre à la plus courte postérité. J'ai trop écrit, trop parlé, trop agi, pour avoir pu concentrer dans une seule œuvre capitale et durable le peu de talent dont la nature m'avait plus ou moins doué. Comme le grand oiseau du désert (qui n'est pas l'aigle), j'ai semé dans le sable çk et là les germes de ma postérité, et je n'ai pas assez couvé pour les voir éclore les œufs dispersés du génie.

« J'ai eu de l'âme, c'est vrai ; voilà tout. J'ai jeté quelques cris justes du cœur. Mais si l'&me suffit pour sentir, elle ne suffit pas pour exprimer. Le temps m'a manqué pour une œuvre parfaite, parce que j'ai dilapidé le temps, ce capital du génie ^. »

Il y a bien longtemps déjà que Lamartine disait qu'il payait la vaine gloire de sa jeunesse par l'humiliation de ses jours avancés*. Des affronts plus navrants encore étaient réservés à sa vieillesse. Grande leçon qui doit apprendre au génie qu'il ne lui est jamais permis de descendre jusqu'au métier.

f Préface des CEuwes complète .

• IbU.

VICTOR HUGO

— Né en 1802 —

Notre poésie lyrique date véritablement du dix-neuvième siècle ; le roi delà poésie lyrique est Victor Hugo.

L'ode, aux siècles précédents, n'était guère, nous l'avons déjà dit, qu'une combinaison solennelle des figures de rhétorique : apostrophes, exclamations, prosopopées arrivaient chacune à son rang, glanant la pensée sous la régularité froide et convenue de la forme.

Victor Hugo, brisant dans son vol d'aigle les horizons étroits, a rouvert à la poésie ces routes de l'espace et du ciel qui sont véritable* ment son domaine.

D'autres, il faut le dire, l'avaient précédé dans la voie : avant Victor Hugo, nous avions eu Lamartine. Lamartine aussi avait rompu 4e bonne heure avec la routine, mais, bien qu'il ait écrit le premier, ses œuvres semblent procéder de Victor Hugo. La poésie de Lamartine, c'est tantôt une modulation du rossignol dans le vague <^répuscule d'un soir d'été, tantôt un soupir isolé de l'âme, ou l'écho lointain d'un flot frappant la grève. L'auteur des Méditations a quel- •ques notes divines, mais Victor Hugo tient sous la puissance de son génie toutes les voix de la nature et tous les accents de l'homme. Et «ette tempête des sons où les plaintes, les sanglots, les blasphèmes, les éclats de l'orage, les rugissements des fauves se mêlent aux chansons de jeunesse et aux hymnes d'amour, aux crix joyeux des enfants et au gazouillement des insectes sous l'herbe, le bruit de cet immense orchestre a éteint toute autre symphonie; le chant a couvert le prélude.

Et voilà pourquoi Victor Hugo, venu le troisième, — après Vigny ^t Lamartine, — nous apparaît le premier ; voilà pourquoi nous le »contem pions, debout au seuil de ce siècle que son nom remplit, inaugurant en France la poésie lyrique.

Victor Hugo naquit à Besançon, le 26 février 1802. Fils d'un officier •supérieur ancien volontaire de la République, et d'une Bretonne Vendéenne de naissance et de cœur, il trouva autour de son berceau de contradictoires sympathies, et les circonstances dans lesquelles vi- Tait sa famille lui furent un motif continuel de déplacement. Tout enfant, il fit plusieurs voyages en Italie et en Espagne, et, comme il le dit éloquemment lui-même, il parcourut l'Europe avant la vie. Son éducation, commencée à Paris, aux Feuillantines, se continua à Madrid, au collège des Nobles, et se termina à Paris, dans une certaine

pension Gordier qui se trouvait rue Sainte-Marguerite. Cette pension fut le théâtre de ses premiers essais poétiques de 1815 à 1818, c'est-àdire de treize à seize ans. Jamais yocation poétique ne se montra plus précocement. « Encore enfant, dit Lamartine, il balbutiait de» strophes qui faisaient faire silence aux vieilles cordes de la poésie de tradition. »

Il avait quinze ans, lorsqu'on 1817 il prit part à un concours poétique ouvert par l'Académie et envoya au docte corps une pièce de vers dont le sujet était : « Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie. » On rapporte que la pièce eût obtenu le prix, si un vers du poète n'avait appris aux académiciens qu'ils allaient couronner un enfant de quinze ans. M. Raynouard, le rapporteur^ eut bien quelques doutes sur l'âge du concurrent, mais il fit observer aux académiciens combien les vers de cette pièce étaient classiques, par la forme et par la pensée, et une mention honorable fut décernée à Victor Hugo.

L'année précédente, c'est-à-dire en 1816, à l'âge de quatorze ans^ il avait composé une tragédie classique sur le retour de Louis XVIII. Les personnages y étaient tous cachés sous des noms égyptiens, et la pièce elle-même s'appelait Irtaméne, Il n'y avait encore dans cet. essai que du classique comme forme et du royalisme comme sentiment.

De 18t9 à 1820, Victor Hugo vit trois de ses essais poétiques couronnés par les Jeux Floraux de Toulouse : la Statue de Henri IV^ les Vierges de Verdun^ et l'admirable poème biblique. Moïse sur le NiL A peine sorti du collège, ilsefitjournalisteet,avec ses deux frères et quelques amis, fonda le Conservateur littéraire auquel il collabora assidûment. C'est là qu'il publia les Inslimctions de Lucain et de Virgile^ les Tu et les VouSj VEpitre à Brutus, et plusieurs pièces de vers qui devaient prendre place parmi ses meilleures odes. Sa critique des premières poésies de Lamartine fut beaucoup louée.

On n'inaugure p|is un genre à seize ans. Jusqu'aux Odes et Bal-lades, Victor Hugo est resté fidèle à la forme classique, il la conserva même dans les deux premiers livres des Odes. Il tâtonne, il cherche sa voie. A quelques échappées de son génie on devine le maître futur, on ne le voit pas encore. Le royalisme l'inspire mal ; sauf la poème de Louis XVII, chef-d'œuvre d'émotion, de pitié et de foi chrétienne, cadre d'or, pur nimbe, couronne mortuaire autour de la pâle figure du royal enfant martyr, les pièces légitimistes sont relativement faibles : Lamartine a mieux dit la Naissance du duc de Bordeauxi et le Sacre de Charles X.

Qui reconnaîtrait la touche de Victor Hugo dans des vers comma ceux-ci :

« Elle aussi. Dieu Ta rappelée.

Les deux nous enviaient Sombreuil...

Victor HUGO. 373

Suivez-la d'ua pieux adieu, Orphelins, veuves déplorables... »

Ces tours surannés, ces réminiscences classiques disparaîtront graduellement dans le second et le troisième livre pour ne plus laisser xle trace dans les derniers. Les Odes sont un véritable lever de soleil : le génie s'y dégage peu à peu des brumes pour se montrer bientôt dans tout son éclat radieux et dominateur.

Les gloires de la France, ses grands hommes et ses grands monuments inspirent à Victor Hugo des morceaux dont ses œuvres futures ne pourront surpasser la beauté. Dans la Colonne et les Deux Iles, où H chante tout ce qui reste de Napoléon, il saisit merveilleusement à. travers la nuit de Texil le profil du géant tombé :

« Comme il était rôveur au matin de son &ge ! Comme il était pensif au terme du voyage I €*est qu'il avait joui de son rêve insensé. Du trône et de la gloire il savait le mensonge. Il avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe, Et quel est le néant d'un avenir passé.

Voilà l'image de la gloire :

D'abord un prisme éblouissant, Puis un miroir expiatoire Où la pourpre parait du sang. »

Dans ces trois premiers livres, le poète n'a guère traité que des sujets impersonnels, historiques, religieux et politiques. Il va maintenant aborder les sujets de fantaisie et la poésie intime. Le quatrième livre contient des méditations philosophiques, telles que VAme et Jéhovah^ épithalame dont le ton et le mouvement rappellent Rousseau, ^ui reste pourtant, en toutes ses odes, bien inférieur ; on y admire aussi ce beau chant, adressé en 1822 à Fauteur des Méditations , qui a pour épigraphe une invocation au Saint-Esprit : Et cospit loqui prout Spiritus Sanctus dabat eloqui, et où la lyre d'Ânacréon et la harpe des prophètes invitent tour à tour le jeune barde à chanter, Tune les mensonges voluptueux de la Fable, et Tautre les austères leçons de TÉvangile. 11 est à remarquer que le triomphe définitif reste à la' harpe et que le poète proclame hautement vouloir substituer « aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves «t vraies de la théogonie chrétienne ».

En effet, les pièces qui suivent, particulièrement les poèmes sur l'ancienne Rome, révèlent un poète spiritualiste et religieux. Le Chant de fête de Néron, le Chant du Cirque, V Homme heureux, cette admirable antithèse chrétienne, le Chant deVaréne^ sont remplis de pensées élevées ; elles brillent sous la parure d'un style à grands plis pleins de mollesse et d'éclat comme les toges de œs Romains de la décadence qui, lassés de plaisirs, n'avaient d'autre volupté que celle qui était

faite de souffrances; et ces Romains, le poète les flétrit avec Tironie de rîndignation tandis qu'il nous montre en face d'eux les martyrs souriant à la torture et bénissant Dieu dans les tourments. A cette époque Victor Hugo, suivant, comme Lamartine à son début, les traces de Chateaubriand, voulait que la littérature devint l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortirait sans doute du milieu de tant d'anciens débris et de tant de ruines récentes. Dans les Odes, TEcriture sainte est citée jusqu'à seize fois et le premier livre est tout entier l'expression de ce texte emprunté à FÉvangile : Vox clfiimans in deserto.

C'est du christianisme qu'est empruntée l'idée du plus beau poème des Odes, VAnteckristf empreint d'une sublime énergie et tout palpitant de l'inspiration de saint Jean. Le début surtout semble traduit de l'Apocalypse. Mais Victor Hugo va bientôt quitter ces sommets vertigineux et redescendre dans la jeunesse et dans la vie. La nature, leprintemps, les larmes et les sourires, la pureté d'un cœur de vingt ans tout enivré d*une première et chaste passion, voilà tout le cinquième livre des Odes,

Cet ouvrage, où retentit l'écho de tant de sombres époques et de grands événements, ne pouvait être mieux clos que par ce cinquième livre, chant d'amour et cantique d'action de grâces, harmonieux comme une hymne d'église, frais comme une matinée de printemps.

Les Ballades ont été composées en même temps que les Odes. Les^ premières datent de 1823, 1824, 1826, et les dernières, de 1828. Laissons le poète définir lui-môme ce recueil :

« Ce sont des esquisses d'un genre capricieux, tableaux, rêves, scènes, récits, légendes superstitieuses, traditions populaires. L'auteur en les composant a essayé de donner quelque idée de ce que pouvaient être les pleines des premiers troubadours du moyen âge, de ces rhapsodes chrétiens qui n'avaient au monde que leur épée et leur guitare, et s'en allaient de château en château, payant l'hospitalité avec des chants... L'auteur a mis plus de son âmedans les Odes, plus de son imagination dans les Ballades, »

Victor Hugo a fait connaissance avec Shakespeare, et cette riche imagination évoque tout un monde fantastique, sylphes, lutins, follets, fées et péris, revenants et démons ; ruines de cloîtres, où la lune, entrant par les toits effondrés, éclaire tantôt la Uonde du sabbat, tantôt les pas chancelants de deux spectres, qui, plus malheureux que les amants du Dante, se cherchent éternellement sans pouvoir jamais s'atteindre, et traînent à grand bruit leurs lourdes chaînes par les scaliers vermoulus.

Les ballades contiennent un tableau saisissant et triste jusqu'à l'angoisse, la Grand*mére; une sombre légende d'amour, la Fiancée du timbalier; un conte effrayant comme ceux dont le récit fait frissonner à la veillée, les Deux Archers. Puis c'est Trilby, le gentil lutin, la fée

Victor HUGO. 375

Urgële et le pauvre sylphe égaré suppliant et craintif, exhalant à la porte de la châtelaine une tendre et charmante plainte qui n'est pas entendue.

Le Sylphe est une des pièces les plus gracieuses et les mieux rersiiiées. Citons-en seulement cette idéale définition :

« Je suis Tenfant de Tair, un sylphe, moins qu*un rôve, Fils du printemps qui nait, du matin qui se lève ; L'hôte du clair foyer durant les nuits d'hiver^ L*esprit que la lumière à la rosée enlève. Diaphane habitant de l'invisible éther. »

La courte ballade Écoute-moif Madeleine, est rarissante de délica* tesse.

Celle qui a pour titre la Fée et la Périy où le poète a mis en regard les beautés de l'Orient et celles de l'Occident, est l'une des plus belles.

La fée et la péri luttent ensemble auprès du berceau d'un enfant mort. La péri dit à l'âme du petit enfant :

• Où vas- tu donc, jeune âme? Écoute I

Mon palais pour toi veut s*ouvrir.

Suis-moi, des cieux quitte la roote :

Hélas ! tu t'y perdrais sans doute,

Nouveau-né qui viens de mourir... 1 Ma sphère est l'Orient, région éclatante. Où le soleU est beau comme un roi dans sa tente. >»

Et la fée lui dit :

« Viens, bel enfant! je suis la fée, Je règne aux bords où le soleil Au sein de l'onde réchauffée Se plonge éclatant et vermeil.

Les peuples d'Occident m'adorent.

Les vapeurs de leur ciel se dorent Lorsque je passe en les touchant.

Reine des ombres léthargiques, Je bâtis mes palais magi«{ues Dans les nuages du couchant. »

Puis la péri reprend, et chacune à son tour chante les beautés du monde où elle règne...

« Et l'enfant hésitait, et, déjà moins rebelle, Suivait des deux esprits l'appel fallacieux. La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle 1 — Soudain il disparut à leur vue infidèle ..• Il avait entrevu les cieux I »

Ne quittons pas les ballades sans nommer' deux fantaisies originales, la Chasse du hurgrave et le Pas d'armes du roi Jean.

C'est ainsi qu'à peine entré dans le cercle de madame de Staël,eQ compagnie de Chateaubriand, de Vigny, de Deschamps, de Sainte- Beuve^ qui avaient institué ce qu'ils appelaient le cénacle de Fécole romantique, Victor Hugo y conquit la première place. Il avait du reste brillamment justifié cette définition de sa poétique : « La pensée est une terre vierge et féconde, dont les productions veulent croître librement et pour ainsi dire au hasard. »

Quand les Orientales parurent en 1829, en pleine mêlée littéraire, ce fut chez les romantiques un soulèvement d'admiration pour cette poésie étincelante et diamantée, aux rimes pleines et sonores, admirable de rythme, riche d'images jusqu'à la profusion, où la pensée était Yétue d'une forme aux couleurs vives et chatoyantes comme un vêtement asiatique. Dans le camp opposé le livre excita un yérîtable orage dont les clameurs montèrent aussi haut que le bruit des applaudissements.

« Le poète des Orientales, écrivait G. Planche, est sûr de sa parole. H dit tout ce qu'il veut, mais je dois ajouter qu'il n'a rien à dire. Tout entier aux évolutions de ses strophes, occupé à les discipliner, à les faire marcher sur deux ou trois rangs de profondeur, à les dédoubler, à les diviser en colonnes, il n'a pas le loisir de se demander Si ces rangs dorés qui éclatent an soleil sont prêts pour la guerre ou pour la parade. Fier de leur docilité, il les contemple d*un œil joyeux, il les couve de son regard, et il oublie dans ce puéril plaisir la première, la plus impérieuse de toutes les lois qui président à la poésie. Il chante pour chanter, il vocalise, il prodigue les notes graves et les notes aiguës ; de minute en minute il change d'octave et il méconnaît la substance même de la poésie ; il oublie de sentir et de penser. . • Entre les quarante pièces de ce recueil il n'y en a pas une qui soit inspirée par le cœur ou par la pensée, pas une qui soit poétique dans le sens le plus élevé du mot. Toutefois il a fallu un talent singulier pour écrire quatre mille vers où le cœur et rintelligence ne jouent aucun rôle. M. Hugo voulait éblouir^ ses vœux sont comblés. »

A notre avis, Victor Hugo a, dans les Orientales, une valeur plus haute que ne veut le reconnaître G. Planche : il a le don merveilleux de revêtir chacune de ses inspirations de la forme spéciale qui lui convient le mieux. Il se garderait de traiter les sujets historiques comme les sujets intimes, et ceux-ci comme les sujets pittoresques. Il ne dit pas l'Orient comme il a chanté son premier amour. A certains moments, nous en convenons, sa poésie se fait imitative et devient matérialiste pour peindre le matérialisme oriental ; parfois le tour de force prosodique remplace le mérite de l'idée ; mais si, dans quelques morceaux, l'opulence de la forme semble écraser le fond, il en est beaucoup d'autres où l'idée prend brillamment sa revanche et où le spiritualisme réapparaît. De ce nombre sont les pièces inspirées par la lutte des Grecs contre les Turcs, qui trouvaient à ce moment-là un écho dans tous les cœurs. Nous citerons : A Canaris, Navarin, les Têtes du sérail, l'Enfant grée, le saiëissant poème biblique

Victor HUGO. 377

de Sodome et Gomorrîie où le poète montre avec sublimité le feu du ciel prenant son yol sous le souffle du Seigneur qui l'envoie dévorer les viUes coupables, le morceau des Fantômes si plein de grâce, de mélancolie, de douce pitié ; les Tronçons du serpent, qui renferment une idée profonde et touchante ; et surtout Lui, les plus magnifiques strophes épiques du poète à son aurore.

Dans les diverses pièces écloses d^une rêverie capricieuse, la muse est toujours belle, riante, gracieuse et riche, mais semble fuir le souffle et les rayons divins qui la poursuivent et qui veulent l'éclairer encore. L'enthousiasme et la foi qui inspirèrent les premiers chants du poète disparaissent pour faire place au doute. La nature est pour lui une belle œuvre dont il cherche Fauteur ; il ne s*écrie pas comme J.-B. Rousseau :

a Oh 1 que tes œuvres sont belles, Grand Dieu I Quels sont tes bienfaits I »

mais il interroge de nouveau toutes les voix de la nature, tous ses spectacles et ses bruits, et leur demande le mot de la création, ce mot qu'il savait jadis, mais qu'il ne veut plus connaître : Dieu !

Le passage sans transition des Orientales aux Feuilles d'automne (1 B3i ) prouve chez le poète une bien grande souplesse de talent ; car ces deux recueils diffèrent essentiellement Tun de l'autre, et n'ont de commun entre eux que la profonde et ineffaçable empreinte du génie. Dans les Orientales, c'était une éblouissante poésie extérieure ; ici, c'est la poésie du cœur, celle qui a toujours le mieux inspiré Victor Hugo : la famille, l'amour, les enfants.

« A Tadolescent elle parle de Tamour, au père de la famille, au vieillard du passé, et, quoi qu'on fasse, quelles que soient les révolutions futures... il y aura toujours des enfants, des mères, des jeunes filles et des vieillards ; des hommes enfin qui aimeront, qui se réjouiront, qui souffriront : c'est à eux que va la poésie. »

Le livre des Feuilles d'automne a pour objet de chanter les joies de la famille et d'enseigner à l'humanité les devoirs qui la régissent et la destination qui lui est assignée. Il s'ouvre par ua acte d'amour filial d'une tendre et vive énergie. Tous ceux qui ont aimé leur mère, et que leur mère a aimés, sentiront leur cœur battre en lisant ces vers :

«... Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée^ ç ,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandalt son amour et ne mesurait pas. ,

Oh I Tamour d^une mère I amour que nul n'oublie, Pain merveilleux que Dieu partage et multiplie, Table toujours servie au paternel foyer I Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier >. »

Après avoir donné ce pieux souvenir à son enfance écoulée, il chante sa jeunesse présente et trouve des accents suaves ou poignants, conome au cinquième livre des Odes, avec plus de passion et d'énergie. Mais son vrai titre, dans les Feuilles d'automne, est d'avoir mérité d'être appelé le poète des enfants et des mères.

Les enfants et les mères 1 Avant Victor Hugo, ils passaient enveloppés dans un charmant mystère que personne n'avait pénétré. L'ftme infiniment tendre du poète, en se penchant sur eux, a eu la révélation de cet ineffable secret. Victor Hugo a surpris les notes du divin poème, et, en les exécutant sur les cordes d'or de sa lyre, il en a fait un vaste chant auquel le monde a rendu l'hommage éloquent des larmes.

Les premiers accords de ce chant viennent dans les Feuilles d'automne sous ces titres : Laissez, Tous ces enfants, Lorsque Venfant parait. Dans Valcôve sombre. Mais ce n'est là que le commencement du volume que l'on a composé ^ en glanant un peu partout dans les Œuvres complètes de Victor Hugo, car les enfants et les mères y sont partout célébrés.

Nous en parlons ici de préférence, parce que les Feuilles d'automne sont, pour la majeure partie des pièces qui les composent, le livre de tous les sentiments sereins et doux, le livre de la famille par excellence, et qu'enfin elles contiennent cette admirable strophe :

« Mon Dieu, préservez-moi, préservez ceux que J'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis môme

Dans le mal triomphants.

De voir jamais, Seigneur, Tété sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants ' I »

Pourquoi faut-il qu'à côté de ces diverses inspirations le poète laisse percer le doute qui commence à envahir son esprit ? 11 ne croit plus, il est en proie aux angoisses du scepticisme ; on le sent avec inquiétude, malgré ses cris fréquents de : Seigneur I Seigneur I malgré des retours de foi, comme l'ode Pour les pauvres, dont la fin est tout à fait évangélique et sublime ; comme la Prière pour tous, ce chef-d'œuvre qui montre ce qu'eût été Victor Hugo, s'il avait eu le bonheur de rester chrétien par l'esprit comme il Test si spuvent à son insu par le cœur. H parle de Y âme immortelle et de Vètemité de Dieu ; mais

1 Feuilles d'automne,

* Les Enfants, — Livre des mères,

• Lorsque Venfant parait.

Victor HUGO. 379

son Dieu n*est pas le Dieu de TËvangile, c'est un Dieu sinistre, froidement, end^ormi au fond de son éternité et insensible aux égarements et aux souffrances de Fhumanilé. Le poète termine son livre en se déclarant désabusé de tout, si ce n*est de la patrie et de la liberté.

Le doute va s'accentuer daos les Chants du crépuscule; il y devient une sorte de doctrine. « Les quelques vers placés en tête de ce volume Indiquent la pensée qu'il contient : le prélude explique les cbaats, » dit Victor Hugo. Or, ce prélude, le voici :

« De qael nom te nommer, heare trouble où nous sommes?

Tous les fronts sont baignés de livides sueurs ;

Dans les hauteurs du ciel et dans les cœurs des hommes

Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances, passions, désespoirs, espérances, .

Rien n'est dans le grand jour, et rien n'est dans la nuit;

Et le monde, sur qui flottent les apparences,

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit. »

n n'y a donc pas de clartés pures ; rien n'est dans la nuit comme rien n'est dans le jour. C'est la perplexité, la tristesse, « le point interrogatif » se dressant à la fin de tout. Les plus clairs systèmes ne sont que <c crépuscules et brouillards ^ ». Le poète, on le sent, souffre de son propre scepticisme. De temps à autre il essaye de se rattacher à la foi ; de là des contrastes étranges que lui-môme a ainsi caractérisés :

« Dans ce livre il y a tous les contraires, le doute et le dogme, le Jour et la nuit, le coin sombre et le point lumineux. »

En effet) bien des pièces échappent à l'influence malsaine du doute et» chose étrange, l'accent religieux y est visiblement sincère : tels sont Espoir en Dieu, l'Église, et surtout la Clàcke qui joint la réalité à la grandeur des images, le solennel au vrai, la magnificence au sentiment. Napoléon II encore est d'une splendide inspiration ; Victor Hugo, dans aucun de ses recueils, ne s'est élevé plus haut.

Les Voix intérieures (iS31) continuent les Chants du crépuscule. Ce sont toujours dans l'âme du poète les mômes contrastes produits par la lutte acharnée que se livrent le scepticisme et la foi. A la fin d'un morceau où il chante d'une manière grandiose le dix-neuvième siècle et le progrès, on l'entend pousser ce cri de détresse :

« Mais, parmi ces progrès dont votre âge se vante. Dans tout ce grand éclat d*un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus, en secret m*épouvante, C'est l'écho de ta voix qui va s^affaiblissant. »

^ Chants du crépuscule, XVII.

A côté dePensar, dudar^, il écrira Dieu est toujours /d, poème qui se détache du recueil comme la seule étoile devant laquelle les nuages ne passeront point. On la lit et on la relit avec une émotion toujours grandissante; c'est une tendresse vraie, un souffle harmonieux, une plainte douce et sereine qui va au cœur.

Dans Soirée en mer, si le poète n'est pas chrétien comme dans Dieu est toujours là, du moins il se montre hautement spiritualiste. Cest encore le scepticisme avec toutes ses tristesses, mais ce n'est plus le scepticisme voulu, le doute érigé en dogme, comme dans les Chants du crépuscule.

Deux chants dominent le livre, VArc de triomphe de V Étoile et la Mort de Charles X, où le poète adresse au dernier Bourbon cette magnifique apostrophe :

a Repose^ fils de France, en ta tombe eiilée. Dormez, Sire. Il convient que cette ombre voilée, Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeau, Roi presque séculaire, ait au moins le repos, Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie, Puisqu'il eut le travail d'une si dure vie. »

La voix intérieure qui parle dans Fâme du poète en face des grandes choses trouve des accents dignes d'elles, et, par un charmant contraste, le gracieux vient toujours sourire à côté du terrible, le petit près de l'immense :

a Je crois voir rire un toit gothique, Quand le temps dans sa frise antique Ote une pierre et met un nid. »

Aux larges fanfares des triomphes et au fracas sombre des catastrophes se mêlent d'adorables petites voix, gazouillement d'oiseaux «t cris d'enfants, rumeurs joyeuses de la nature. Victor Hugo est toujours et partout un inimitable paysagiste : sous le titre Avril, A Louis B., c'est le printemps que l'on respire, le printemps lumière et parfum, la nature en avril, avec les bourgeons qui poussent, les sources qui chantent, le ciel qui sourit, et là-bas, tout au fond du décor, le frais cimetière où luit le bouton d'or couleur de soleil sur la tombe de la jeune fille qui

«... Triste chimère, S'était fait cet hiver promettre par sa mère Une robe verte en avril. »

La poésie des champs et des montagnes est surprise et révélée dans Olympio, Ce poème d'Olympio, commencé aux Voix intérieures, se

' Penser, douter.

VicTOB HUGO. 381

termine avec le même charme de description, la même élévation de pensée et de sentiments, dans les Rayons et les Ombres.

Ces deux recueils sont étroitement liés, de même que tous les ou- Yrages de Victor Hugo, qui se continuent les uns les autres. Le poète veut avec raison que Ton considère les Rayons et les Ombres comme la suite et le complément de ses livres précédents.

« On trouvera dans ces poésies^ dit-il, à quelques nuances près, la môme manière de voir les faits et les hommes que dans ceUes qui les précèdent immédiatement, et qui appartiennent à la seconde période de la pensée de Tauteur^ publiées les unes en 1831, les autres en 1835, et les dernières en 1837. Cette œuvre les continue. Seulement, dans les Rayons et les Ombres, peut* être l'horizon est-il plus clair, le ciel plus bleu, le calme plus profond. »

Nous pourrions ajouter : le génie du maître plus étonnant de fécondité. Victor Hugo puise toujours ses inspirations aux mêmes sour* ces : philosophie et politique d*un côté, de l'autre rêveries intimes,, la famille, Famour, les enfants ; et toujours il sait mettre un nouveau charme dans Fexpression de ses idées.

Autrefois, Aujourd'hui : autrefois, c'est-3i-dire la joie ; aujourd'hui, c'est-à-dire le deuil, telle est la manière dont Victor Hugo définit les Contemplations,

« Vingt-cinq années, écrit-il dans sa préface, sont dans ces deux volumes : grande mortalis svi spatium. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l'a déposé dans son cœur. Ceux qui s*y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s'est lentement amas* sée là, au fond d'une âme.

a Qu'est-ce que les Contemplations ? C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'avait quelque prétention^ les Mémoires dune âme**» Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de Tablme. »

Bien qu'il soit difficile de classer par catégories des poèmes si divers de pensée et d'expressions, jetés les uns près des autres, durant vingt années, au hasard de la vie et de l'inspiration^ cette définition est juste, et, comme le dit éloquemment l'auteur, la joie^ cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le premier volume, qui est l'espérance, et disparait dans le second, qui est le deuil. En effet, sous ces titres : Aurore, VAme en fleur, c'est la jeunesse exubérante et forte tantôt chantant la nature et la famille, tantôt montant à lassant de la « Bastille du classicisme » avec la fougue, l'entrain, la verve fanfaronne, l'allure provocante et le ton décidé du combattant qui sera demain le vainqueur. Cette Réponse à un acte daccusaiion esi bien l'écho d'une époque où deux camps ennemis se disputaient avec acharnement le terrain de la littérature, assez vaste cependant pour donner asile à tout le monde. 11 y a dans cette pièce

ce qu'on rencontre rarement chez Victor Hugo, de la liberté de mcdn, de l'esprit, — l'esprit de circonstance, le véritable et le meilleur, — et une certaine crânerie qui se traduit par l'exagération du système, exagération voulue, affectée, dans le dessein de faire rugir les adversaires. L'enjambement est pratiqué sur une grande échelle, le mot propre abordé carrément.

Nous trouvons là le révolutionnaire littéraire^ suivant l'expression de M. de Pontmartin, comme dans la pièce A propos d'Horace, dans Eelligio, dans la Bouche d'ombre, c'est le révolutionnaire philosophique, et dans Mil huit cent quarante-six, A un marquis, le révolutionnaire politique. Ces polémiques politiques et littéraires sont fort heureusement intercalées entre des tableaux de la nature vraiment féeriques et de jeunes et charmants vers d'amour. Victor Hugo môle de plus en plus son âme à la création ; il comprend ce que le vent dit dans les arbres, il se querelle avec les oiseaux ; le vieux houx du cimetière l'arrête par la manche pour lui parler, les fleurettes craintives et timides ont avec lui d'incroyables audaces. Il se laisse égarer même par son naturalisme.

Aux deux tiers du volume, les rumeurs joyeuses du combat, l'hymne de la jeunesse et les rires du bonheur viennent s'éteindre dans un sanglot : le poète, penché sur l'enfer humain, nous en a fait parcourir divers cercles, après avoir écrit le nom de Dante^ comme une sorte de dédicace, sur la première page de Luttes et rêves.

Melancholia est un navrant poème. On a accusé Victor Hugo d'avoir broyé trop de noir sur ses toiles, et de s'être plu à calomnier la so* ciété sans s'inquiéter des conséquences ûe cet excès. Le reproche est fondé. Si les scènes de douleur et de misère sont prises sur le vif ; si le malheur de certains pauvres égale et surpasse même dans la réalité la peinture qui en est faite par Victor Hugo, en revanche le bonheur des riches est bien surfait et le peuple aurait tort de prendre au sérieux ce festin perpétuel, ces danses échevelées, vrai paradis matérialiste où vivent et rient des gens qui n'ont à s'occuper ici bas que de rire et de se divertir. Les festins existent, et les danses aussi; mais tout cela contient-il beaucoup de joie? Si l'on allait au fond du sort de ces privilégiés de la fortune désignés au pauvre comme l'ennemi, ce serait encore un nouveau cercle de la misère humaine à explorer.

Mais lorsque le poète ne se livre pas aux écarts sur lesquels nous nous sommes appesanti, lorsqu'il fait entendre le langage ému de la charité, ses accents ont l'indignation sainte, l'éloquence passionnée qu'inspire le sentiment d'une injustice à réparer, d'un bienfait à accomplir.

La pièce intitulée Chose vue un jour de printemps pourrait faire partie de Melancholia et n'en pas être séparée par un titre différent : cette mère vaillante et laborieuse, morte de faim, ces quatre enfants « songeant comme quatre vieillards », appartiennent bien à la même

Victor HUGO. 383

Inspiration. Victor Hugo suit encore la môme pente de pensées dans le Maître d'étude, bien que le sujet soit traité d'une manière différente. Il n'oublie aucun des obscurs martyrs de la \ie, et son génie, guidé par son cœur, trouve pour chacun d'eux des accents à la fois touchants et sublimes. Les douleurs humaines, il les connaît à fond, et la plus grande qui existe ici-bas, celle de la mère qui voit mourir son enfant, lui a inspiré cet admirable tableau, le Revenant, qui suffirait seul à le sacrer poète des enfants et des mères.

Après avoir pleuré sur les autres, il va pleurer sur lui-même. La tristesse domine dans le second volume des Contemplations, tristesse inguérissable du père sur la tombe de sa fille, souffrance du philosophe qui refuse de croire et dont l'esprit, à force de recherches et de doutes, se tend jusqu'à la démence et vient s'abîmer dans un panthéisme confus. Tout le monde connaît la catastrophe de Villequier et les vers trempés de larmes que cet affreux malheur fit jaillir de l'âme de Victor Hugo. Ici la critique se tait, et chacun s'incline devant la douleur du père et le génie du poète. Ses détracteurs les plus acharnés constatent que la note du cœur éclate partout dans ces chants funèbres et que les défauts habituels du maître, Tabus de l'antithèse et de l'emphase, etc.^ ne se rencontrent point dans ces compositions sincères. On peut rapprocher de Trois ans après, A Villequier, Charles Vacquerie, la pièce finale intitulée A celle qui est restée en France, où le poète dédie son livre à sa fille morte. Ces vers, les premiers surtout, ont quelque chose de saisissant :

a Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange Le drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange, Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi. »

Malheureusement il y a là bien des choses que l'ombre de la chère morte ne peut approuver, bien des principes condamnables au point de vue de la religion, de la morale et môme de la saine raison : la confusion de tous les dogmes dans une hypothèse philosophique, dans un vaste chaos où les pensées les plus contradictoires, les noms les plus opposés se heurtent ; où les hommes grands par le génie sont môles avec les victimes, les saints et les prophètes avec les poètes

licencieux.

Ces dangereux enseignements sont prolixement développés dans la Bouche d'ombre et dans les Mages au bord de IHnfiai.

Au milieu de ces étranges divagations le génie poétique pâlit visiblement. 11 retrouve son éclat quand Victor Hugo va puiser ses inspirations aux sources du christianisme. Quelle distance entre l'interminable discours de la Bouche d'ombre et les Vers écrits au bas d'un crucifix!

€ Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à Lui, car il guérit.

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dans les arb' /^"'^/^ àes temps les ans venaient d'éclore,

metière 1*' V^^""*'* ^^^^^ *^®^ l'esprit se fond,

Uves et /^Jf^^ ^^''* "° "^®"*^® profond,

môro y^^^' '®* *^°^*' ^'®"*^® *"* ^*^^®* rivages,

/ f^ lier^^ ^®* champs, et les bêtes sauvages .

, /^^^<ies rochers, ces ténébreux cachots,

^^efl^» *^'"" ^^^^^ obscur couvert d'arbres si hauts J^j^os chênes auprès sembleraient des arbustes, ^^r deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes. Qf^taii Eve aux cheveux blanchis, et son mari, l^ pâle Adam, pensif, par le travail meurtri, jiyant la vision de Dieu sous sa paupière. jls venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre, £n présence des monts fauves et soucieux £t de l'éternité formidable des deux.

Leur œil triste rendait la nature farouche. Et là, sans qu'il sortît un souffle de leur bouche, Les mains sur les genoux et se tournant le dos. Accablés comme ceux qui portent des fardeaux. Sans autre mouvement de vie extérieure Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure, Dans une stupeur morne et fatale absorbés. Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés Sous l'Être illimité sans figure et sans nombre. L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre ; Et tandis que montaient les constellations, Et que la première onde aux premiers alcyons Donnait sous l'infini le long baiser nocturne. Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne. Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir. Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir. Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence. JIp pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain. Le père sur Aboi, la mère sur Cain. »

Victor HUGO. 385

Quelle grandeur épique !

Les C(mXQmplatxQn%^ qui contiennent à la fois tant de bien et tant de ^. l, ont été très diversement appréciées par la critique^ les qualités

1 défauts de Victor Hugo s'y trouvant réunis dans leur plus corn- ^veloppement. Ses qualités, nous les trouvons fortifiées encore, ^ reste simple chantre des magnificences du monde extérieur, \ vit interprète des sentiments de Tâme ; ses défauts nous

\ ^ ^t agrandis, lorsque, poète sans foi, il vient aborder le

. ;aturel pour l'affirmer ou le nier, l'anéantir ou en créer

ô suivant les rêves de son imagination et selpn les besoins images, de la rime et de l'effet ; quand^ de plus en plus épris d'assimilations, d'analogies, de métaphores, il emploie, pour les rendre plus frappantes, de doubles substantifs, tels que le fossoyeuroubli^ la bouche-tombeau, la biche-illusion, la branche-destin, Vaiglereligion, Y ange-liberté, et cent autres du même genre. Ces accouplements de mots donnent souvent, il est vrai, plus de force et de couleur à la pensée; mais, dans l'ensemble, ils constituent une innovation bizarre et contraire au bon goût.

Nous allons avoir à déplorer des écarts d'une tout autre nature, et bien autrement sérieux.

La perfection du rythme est quelque chose d'incomparable et d'éblouissant dans les Chansons des rues et des bois (1865). Jamais, si ce n'est peut être dans ies Orientales, on ne vit pareille aisance, pareille souplesse dans l'évolution des strophes ; mais le livre est d'une immoralité repoussante. La pudeur semble ne plus exister pour le poète qui se complaît dans un cynisme sans nom et traîne dans les mauvais lieux la robe blanche de sa muse.

Et il nous donne cette œuvre comme l'évocation de son adolescence I Non, ce n'est pas là la jeunesse du poète ! Sa jeunesse aux émotions chastes et fortes, écoutez-la chanter dans les Odes, dans les Feuilles dautomne, dans les Chants du crépuscule. L'homme avait alors dix-huit ans, vingt ans, trente ans : c'est sa véritable jeunesse saisie au passage par la poésie. En vain, dans un instant d'aberration, au milieu d'un rêve monstrueux de matérialisme, Victor Hugo veut se donner à lui-môme un démenti, nous lui répondrons : Non, poète, ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vous I

Ce n'est pas lui, en effet. On est péniblement surpris de ne retrouver nulle part, si ce n'est dans la magnifique invocation Au cheval, le Victor Hugo des grandes pensées et des grands sentiments, dont les erreurs mômes ont toujours un principe généreux. 11 reste à la vérité un admirable paysagiste : ses descriptions donnent l'impression des champs comme les Géorgiques de Virgile; mais il môle à ses tableaux des détails obscènes, il associe toute la nature à la dépravation de ses chants. Les splendeurs de la forme ne peuvent garantir Je<. lecteur d'un profond sentiment de tristesse et de dégoût. Toutes les qualités de poésie extérieure qu'il est impossible de ne

pas admirer dans les CJiansons des rues et des bois se trouyent réunies à leur plus haut degré dans les Étoiles filantes :

A qui donc le grand ciel sombre Jette-t-il ces astres d*or ?

Pluie éclatante de Tombre, Ils tombent.... — Encor I encor l

Encor 1 — Lueurs éloignées, Feux purs, pâles orients, Ils scintillent... — 0 poignées De diamants effrayants !

C'est de la splendeur qui rôde, Ce sont des points-univers, La foudre dans Témeraude, Des bluets dans des éclairs.

Réalités et chimères.

Traversant nos soirs d'été !

Escarboucles éphémères De Tobscure éternité 1

De quelles mains sortent-elles ?

Cieux, à qui donc jette- t-on Ces tourbillons d*étincelles ?

Est-ce à Tâme de Platon ?

Est-ce àTesprit de Virgile ?

Est-ce aux monts ? est-ce au flot vert ? Est-ce à rimmense Évangile, Que Jésus-Christ tient ouvert ?

Est-ce à la tiare énorme De quelque Moïse enfant, Dont Tâme a déjà la forme Du firmament triomphant ?

Ces feux vont-ils aux prières ?

A qui rinconnu profond Ajoute-t-il ces lumières, Vagues flammes de son front ?

Est-ce au-dessus de la Bible Que flamboie, éclate et luit L*éparpillement terrible Du sombre écrin de la nuit ?

VicToa HUGO. 387

Qu'est-ce que c'est que ces chutes D'éclairs au ciel arrachés ?

Mystère I Sont-ce des luttes ?

Sont-ce des hymmes ? Cherchez.

Sont-ce les anges du soufre ?

Voyons-nous quelque essaim bleu D'argyraspides du gouffre Fuir sur des chevaux de feu ?

Est-ce le Dieu des désastres, Le Sabaoth irrité, Qui lapide avec des astres Quelque soleil révolté ?

Mais qu'importe ! L'herbe est verte, Et c'est l'été ! ne pensons, Jeanne, qu'à l'ombre entr'ouverte, Qu'aux parfums et qu'aux chansons.

La grande saison joyeuse Nous offre les prés, les eaux, Les cressons mouillés, l'yeuse, Et l'exemple des oiseaux.

L'été, vainqueur des tempêtes, Doreur des cieux essuyés, Met des rayons sur nos têtes Et des fraises sous nos pieds.

L'étang frémit sous les aunes :

La plaine est un gouffre d'or

Où court, dans les grands blés jaunes,

Le frisson de messidor^ I

. On le voit» dans ces déplorables Chansons des rues et des bois^ il est encore quelques perles. Nous voudrions pouvoir les égrener toutes, les garder à part, puis jeter le reste du livre au feu.

Parmi les inspirations tout à fait pures, signalons : la S<Uson des semaUkSy le Soir, où Victor Hugo se montre un condensateur de peu* sées k la façon de Virgile ; la Méridienne du lion, qui rappelle certaines scènes grandioses de la Légende des siècles, et celle que nous citons, Une àkùve au soleil levant, ravissant tableau de charme et d'innocence enfantine.

1 Chansons des rues^ p. 130.

Une Alcôve au soleil levant.

L'humble chambre a Pair de sourire, Un bouquet orne un vieux bahut; Cet intérieur ferait dire Aux prêtres : Paix ! aux femmes : Chut !

Au fond une alcôve se creuse, Personne. On n'entre ni ne sort.

Surveillance my térieuse !

L*aube regarde : un enfant dort.

Une petite en ce coin sombre Était là dans un berceau blanc, Ayant je ne sais quoi dans Tombre De confiant et de tremblant.

Elle étreignait dans sa main calme Un grelot d'argent qui penchait :

L'innocence au ciel tient la palme, Et sur la terre le hochet.

Comme elle sommeille ! Elle ignore Le bien, le mal, te cœur, les sens.

Son rêve est un sentier d'aurore] Dont les anges sont les passants.

Son bras, par instants, sans secousse.

Se déplace, charmant et pur; Sa respiration est douce Comme utie mouche dans l'azur.

Le regard de l'aube la couvre :

Rien n'est auguste et triomphant Comme cet œil de Dieu qui s'ouvre Sur les yeux fermés de l'enfant.

-^ N'oublions pas cette strophe de la pièce intitulée Ascension humaine^ où lé poète a enchâssé le nom de Jeanne d'Arc

« Brutus fait la délivrance, Platon fait la liberté :

Jeanne d^Arc sacre la France Avec sa virginité. »

Victor HUGO. 389

Nous arrivons à deux recueils presque essentiellement politiques : les Châtiments et V Année terrible.

Les Châtiments, série de pamphlets, ou plutôt sorte d'acte d'accusation contre les auteurs du coup d'État du 2 décembre^ peuvent, pour certaines parties^ être mis au nombre des chefs-d'œuvre de Victor Hugo.

n est peu d'ouvrages où le poète ait déployé autant de force, de couleur et d'énergie. Dans le poème intitulé V Expiation, la satire de Victor Hugo, presque constamment lyrique, atteint à des proportions épiques. Les trois actes de la chute de Napoléon, Moscou, Waterloo, Sainte- Hélène, y sont chantés dans des vers splendides, avec une puissance dramatique sans égale. Tout le monde connsdt la donnée de V Expiation : devant le désastre de Moscou, -— décrit par le poète d'une manière admirablement saisissante, — Napoléon, pour la première fois aux prises avec la mauvaise fortune, se trouble et comprend qu*il expie. Il se tourne vers le ciel et demande à Dieu : Est-ce le châtiment?

« Alors il s'entendit appeler par son nom^

£t quelqu'un qui pariait dans Tombre lui dit : « Non. »';

Après Moscou, Waterloo. Quelle grandeur sombre dans le récit de la bataille et de la déroute!

« Le soir tombait; la lutte était ardente et noire.

Il avait roffensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois .

Sa lunette à la main, U observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer/ .

Soudain^ joyeux^ il dit : « Grouchy I » — C'était Blucher !

L'espoir changea de camp^ le combat changea d'&me,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme,

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

Courage affreux I moment fatal! l'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée ! — « Allons, faites donner la garde I » cria-t-il. — £t lanciers^ grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres Portant le noir colback ou le casque poli, Tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils aUaient mourir dans cette fête , Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche, d'un seul cri, dit : « Vive Tempereurl »

Puis, à pas lents, musique en tète, sans fureur.

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise^

La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas! Napoléon, sur sa carte penché.

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre^

Voyait, Tun après Tautre, en cet horrible gouffre,

Fondre ces régiments de granit et d*acier.

Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, Tarme au bras, front haut, graves, stoîques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques I »

Après ce magnifique épisode de la garde, Victor Hugo nous retrace le terrible et sanglant tableau de la déroute, nous fait entendre les cris lugubres de : Sauve-qui-peut ! nous montre les vétérans

a Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles... ;»

et enfin nous fait assister à la dispersion, à Fanéantissement de 3a grande armée :

a Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve :

Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; et dans Tépreuve,

Sentant confusément revenir son remords,

Levant les mains au ciel, il dit : — « Mes- soldats morts, .

Moi vaincu; mon empire est brisé comme un verre.

Est-ce le châtiment cette fois. Dieu sévère ?» —

Alors, parmi les cris, les rumeurs, le canon.

Il entendit la voix qui lui répondait : « Non I »

Il croula. Dieu délivra l'Europe de ses chaînes. Quelle poignante mélancolie dans le morceau où Victor Hugo nous fait yoir le géant tombé seul, exilé, prisonnier, repassant au bord de la mer son rêve de gloire achevé. Mais la mort va bientôt Taffranchir :

« Un jour, enfin, il mit sur i^on lit son épée^

Et se coucha près d*elle, et dit : « C*est aujourd'hui ! »

On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,

Se penchaient sur son front ; il dit : a Me voici libre I

Je suis vainqueur, je vois mes aigles accourir I »

Et, comme il retournait sa tète pour mourir,

Il aperçut un pied dans la maison déserte,

Hudson-Lowe guettant par la porte entr'ouverte. »

Et devant cette suprême épreuve qui lui rappelle toutes les autres. Napoléon mourant demande de nouveau ; « Est-ce le châtiment ?» et la Yoix répond : « Pas encore ! »

ViCToa HUGO. 391

Le véritableç le terrible châtiment doit venir à son heure et atteindre le héros au delà de la mort. Napoléon couché aux Invalides dort confiant daos la paix du tombeau ; sa gloire rehaussée par le malheur remplit le monde.

Une nuit le spectre impérial se réveille : une vision affreuse apparaît à ses yeux ouverts tout à coup. La voix menaçante qui lui a déjà parlé à Moscou, à Waterloo, à Sainte-Hélène, retentit à son oreille; ironique et stridente, et lui raconte les crimes et les hontes du nouvel empire auxquels on associe son fantôme. Cette création saisissante du mort subitement éveillé qui se dresse dans son cercueil rappelle le monologue de Charles-Quint au tombeau de Charlemagne, et l'on croit assister réellement à la scène étrange et terrible placée par le poète dans le caveau des Invalides :

« Les Victoires de marbre à la porte sculptées, Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur, Se faisaient du doigt signe et^ s'appuyant au mur, Écoutaient le Titan pleurer dans les ténèbres. Et Lui, cria : « Démon aux visions funèbres, Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois, Qui donc es-tu? — Je suis ton crime, » dit la voix. La tombe alors s*eroplit d'une lumière étrange Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ; Pareils aux mots qae vit resplendir Balthazar, Deux mots dans Tombre écrits flamboyaient sur César. Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère, Leva sa face pâle, et lut : « Dix-huit brumaire. »

La sublime énergie des idées et des vers fait de ce poème, malgré rironie brutale de quelques passages, malgré les vulgarités et les irrévérences de la fin, la plus magnifique création des Châtiments. Nous pourrions recueillir encore^ au milieu de tant de pièces qui sombrent dans le pamphlet, nombre de morceaux pleins d'une poésie grande, délicate ou suave et du lyrisme le plus pur ; telles sont ces deux strophes du Manteau impérial :

a Chastes buveuses de rosée Qui, pareilles à Tépousée, Visitez le lis du coteau ; 0 sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles.

Envolez-vous de ce manteau I Ruez-vous sur l'homme, guerrières !

0 généreuses ouvrières. Vous le devoir, vous la vertu, Ailes d'or et flèches de flamme, Tourbillonnez sur cet infâme, 'w . Dites-lui : — « Pour qui nous prends-tu ? »

Le poème intitulé Lux renferme un beau rêve utopique exprimé en vers d'une grâce infinie et d'une inexprimable fraîcheur :

et Tout l'univers n'est plus qu'une famille unie. Le saint labeur de tous se fond en harmonie ; Et la société, qui d'hymnes retentit, Accueille avec transport l'offort du plus petit. L'ouvrage du plus humble au fond de sa chaumière Émeut l'immense peuple heureux dans la lumière; Toute rhumanité, dans sa splendide ampleur, Sent le don que lui fait le moindre travailleur; Ainsi les verts sapins vainqueurs des avalanches. Les grands chênes remplis de feuilles et de branches, Les vieux cèdres touffus, plus durs que le granit, Quand la fauvette en mai vient y fairç son nid, Tressaillent dans leur force et leur hauteur superbe. Tout joyeux qu'un oiseau leur apporte un brin d'herbe, o

Les beautés littéraires abondent dans ce livre ; néanmoins il ne saurait être lu et accepté qu'avec une extrême réserve. L'auteur se laisse souvent égarer par la passion politique, et la violence des pensées, la brutalité, quelquefois la trivialité des expressions gâtent les meil leurs passages. On doit surtout reprocher au vigoureux satirique de confondre sans cesse dans ses attaques le catholicisme el Tempire, de jeter à profusion les injures contre tout ce qui est le plus digne du respect des hommes.

V Année terrible est un recueil de pièces inspirées par les épouvantables événements de 1870- 1871. Le poète y émet des théories sociales extrêmement dangereuses, que nous réprouvons, mais que nous n'avons pas à discuter ici.

Nous reconnaissons sans hésiter que, malgré tant d'erreurs déplorables, Victor Hugo paraît avoir été guidé par un sentiment aveugle de charité qui ne lui a fait voir que des vaincus dans des criminels :

« Certes je n'aurais pas été de la victoire I

Mais je suis de la chute et je viens, grave et seul.

Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul K »

Au milieu de pièces lugubres, sinistres, comme Une bombe aux Feuillantines y laSortiCy Capitulation^ Un m, Pas de représailles, se trouvent quelques accents charmants el tristes à la fois : Une lettre à une femme par ballon monté, et ces vers adressés à la peiite-fiUe du poëte^ A la petite Jeanne, qui vient d'avoir un an : .

a Ah I quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois Chanter, et, me parlant avec votre humble voix. Tendre vos douces mains au-dessus de nos têtes, Il me semble que Tonde où grondent les tempêtes

1 L* Année teiTible, xni : A ceux qu'on foule aux pieds.

Victor HUGO. 393

Tremble et s'éloigne avec des rugissements sourds, Et que Dieu fait donner à la ville aux cent tours, Désemparée ainsi qu'un navire qui sombre, Aux énormes canons gardant le rempart sombre, A l'univers qui penche et que Paris défend. Sa bénédiction par un petit enfant. »

V Avenir, où le poète républicain peint le lion de Waterloo, est vraiment splendide.

L'Avenir.

Un jour, moi qui ne crains rapproche d'aucun spectre,

J'allai voir le lion de Waterloo. Je vins

Jusqu'à sa sombre plaine à travers les ravins.

C'était l'heure où le jour chasse le crépuscule :

J'arrivai, je marchai droit au noir monticule.

Indigné, j'y montai ; car la gloire du sang,

Du glaive et delà mort me laisse frémissant.

Le lion se dressait sur la plaine muette;

Je regardais d'en bas sa haute silhouette;

Son immobilité défiait l'infini :

On sentait que ce fauve, au fond des cieux banni,

Relégué dans l'azur, fier de sa solitude.

Portait un souvenir afl*reux sans lassitude ;

Farouche, il était là, ce témoin de l'affront;

Je montais, et son ombre augmentait sur mon front.

Et tout en gravissant vers l'âpre plate-forme,

Je disais : Il attend que la terre s'endorme ;

Mais il est implacable ; et la nuit, par moment

Ce bronze doit jeter un sourd rugissement ;

Et les hommes, fuyant ce champ visionnaire.

Doutent si c'est le monstre ou aï c'est le tonnerre .

J'arrivai jusqu'à lui, pas à pas m'approchant....

J'attendais une foudre, et j'entendis un chant.

Une humble voix sortait de cette bouche énorme.

Dans cette espèce d'antre effroyable et difforme

Un rouge-gorge était venu faire son nid ;

Le doux passant ailé, que le printemps bénit,

Sans peur de la mâchoire affreusement levée.

Entre ces dents d'airain avait mis sa couvée.

Et l'oiseau gazouillait dans le lion pensif.

Le mont tragique était debout comme un récif

Dans la plaine jadis de tant de sang vermeille.

Et comme je songeais, pâle et prêtant l'oreille,

Je sentis un esprit profond me visiter,

Et, peuples, je compris que j'entendais chanter

L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère,

Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

{L'Année terrible, III.)

La pièce adressée à Henri V renferme des vers dignes de tout éloge :

J'étais adolescent quand vous étiez enfant;

J'ai sur votre berceau fragile et triomphant

Chanté mon chant d'aurore; et le vent de l'abîme

Depuis nous a jetés chacun sur une cime.

Car le malheur, lieu sombre oil le sort nous admet,

Étant battu de coups de foudre, est un sommet.

Le gouffre est entre nous comme entre les deux pôles.

Tous avez le manteau de roi sur les épaules

Et dans la main le sceptre éblouissant jadis ;

Moi, j'ai des cheveux blancs au front et je vous dis :

C'est bien. L'homme est viril et fort qui se décT'^'^

À changer sa fin triste en un fier suicide ;

Qui sait tout abdiquer, hormis son vieil honneur,

Qui cherche l'ombre ainsi qu'Hamlet dans Elseneur,

Et qui se sentant grand surtout comme un fantôme.

Ne vend pas son drapeau, même au prix d'un royaume.

Le lis ne peut cesser d'être blanc. Il est bon,

Certes, de demeurer Gapet, étant Bourbon ;

Vous avez raison d'être honnête homme. L'histoire

Est une région de chute et de victoire,

Oîi plus d'un vient ramper, où plus d'un vient sombrer.

Mieux vaut en bien sortir, prince, qu'y mal entrer.

Nous ne suivrons pas Victor Hugo dans ses plaidoyers malsains, A qui la faute ? les Fusillés, où l'on trouve des inventions abominables, comme celle-ci :

c Des femmes cependant, hors des vertes allées,

Douces tètes des fleurs du printemps étoilées,

Charmantes, laissant pendre au bras de quelque amant

Leur main exquise et blanche où brille un diamant, '

Accourent, a Ohl Tinfàmel on le tient! quelle joie! »

Et du manche sculpté d'une ombrelle de soie,

Victor HUGO. 395

Frais et riants bourreaux du noir monstre inclément, Elles fouillent sa plaie avec rage et galment i. »

Nous aimons mieux terminer en signalant encore répilogue, le Vieux Monde, dont quelques parties sont très belles, quoiqu'il finisse par cette pensée terrible où tout l'esprit révolutionnaire est résumé :

« Tu me crois la marée, et je suis le déluge. »

Six semaines après la publication de la Nouvelle Légende des siècles, sur laquelle nous n'avons pas à revenir ici, VArt d'être grandpère vint attester la fécondité du génie du poète presque octogénaire. Ainsi que le dit un critique distingué, M. Paulde Saint- Victor : « Tout pousse à la fois, comme dans une forêt, dans le génie de V. Hugo, la haie riante et le noir taillis, Thysope au pied du grand cèdre. Vous aviez eu la futaie des chênes, voici maintenant le buisson de fleurs. »

Ce livre, qui par le titre et aussi par le sentiment inspirateur pourrait, malgré bien des contrastes, faire le pendant du Livre d'un père de M. de ï aprade, ce livre est presque entièrement rempli du charme de l'enfance. < C'est, selon la pensée de M. Paul de Saint-Victor, une des gloires poétiques de V. Hugo, et sa gloire la plus pure, que d'avoir fait entrer l'enfant dans le cadre si grandiose de ses créations, d'avoir prêté son ciseau de Michel-Ange à ces fresques enfantines, et de leur avoir fait .enfin une part très large et très belle dans ses œuvres» np*^ Ori^içiles aux Légendes des siècles y de Notre-Dame de Paris à Quatre-vingt-treize y l'enfant est partout dans son œuvre. Le père avait révélé l'enfance au poète : il avait ajouté cette corde à la lyre, la sentant si tendrement tressaillir en lui ; le génie s'était inspiré du cœur. Les années ont passé, l'adversité est venue. Une fille s'était déjà envolée ; la mort enleva ses deux fils au proscrit sur le seuil de la patrie recouvrée. Mais un petit-fils et une petite-fille lui restaient, et l'amour paternel, si cruellement mutilé, guérit et rajeunit dans l'adoration de l'aïeul pour Georges et pour Jeanne. La source de tendresse, tarie d'un côté, rejaillit de l'autre aussi vive. Le chêne frappé par la foudre ne berce et n'entend que mieux les nids que porte encore son tronc écimé. »

Si trop souvent on est attristé en retrouvant dans ce poème des déclamations violentes, des sorties philosophiques et antichrétiennes, ^es apologies solennelles et emphatiques de choses mauvaises, on peut du moins reposer souvent ses yeux sur des tableaux frais et riants.

La nature, de tout temps et en tous lieux, a inspiré V. Hugo. C'est 4e l'exil, à Guernesey, où il a écrit tant de pages violentes et vengepresses, qu'il a aussi tracé ces vers si doux, si pacifiques, si cléments :

a Ce coin de terre est humble et me plait, car l'espace Est sur ma tète, et Tastre y brille, et Taigle y passe,

* V Année terrible , p. 314.

Et le vaste Borée y plane éperdument.

Ce parterre modeste et ce haut firmament Sont à moi; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe M^aîment, et je sens croître en moi l'oubli superbe. Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais Pour me souvenir, moi, l'hôte de ces forêts, Qu'il est quelqu'un, là- bas, au coin de cette terre, Qui s*amuse h proscrire, et règne, et fait la guerre, Puisque je suis là seul devant l'immensité. Et puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été, Où le vent souffle avec la douceur d'une lyre, J'entends dans le jardin les petits enfants rire.

Elle fait au milieu du jour son petit somme;

Car l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme.

Cette terre est si laide alors qu'on vient du ciel I

L'enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,

Ses camarades, Puck, Titania, les fées.

Et ses mains, quand il dort, sont par Dieu réchauffées I »

La Sieste est encore une charmante et calme poésie. Jeanne dort dans son berceau, nuage fait avec de la dentelle :

« On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là, Voir une lueur rose au fond d'un falbala ; On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse, Et c'est un astre, ayant de plus la petitesse ; L'ombre, amoureuse d'elle^ a l'air de Tadorer, Le vent retient son souffle et n'ose respirer. Soudain, dans l'humble et chaste alcôve maternelle, Versant tout le matin qu'elle a dans sa prunelle. Elle ouvre sa paupière, étend un bras charmant, Agite un pied, puis Tauire, et si divinement, Que les fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre. Elle gazouille. — Alors, de sa voix la plus tendre, Couvant des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner. Cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner A sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère : — Te voilà réveillée, horreur I lui dit sa mère. »

Ce dernier trait, charmant de naturel, indique chez Y. Hugo le véritable sentiment des choses de Tenfance et des mille formes de l'amour des mères et des grands-parents. Il faut avoir senti profondément ces impressions, pour les rendre sous cet aspect intime et pénétrant. Toute une série de petits drames, le Fot cassée Une iape^ •la Cicatnce, le Pain sec, méritent d'être signalés. Dans la dcatrke^ Jeanne, grondée par son grand-père pour avoir arraché la peau de son bobo, se met à pleurer ; ce que voyant le bon papa dit :

c Faisons la paix, je rends les armes,

Victor HUGO. 397

Jeanne» à condition que tu me souriras.

Alors la douce enfant s'est jetée eu mes bras,

Et m*a dit^ de son air indulgent et suprême :

a Je ne me ferai plus de mal, puisque Je t*atme. »

Et nous voilà contents, en ce tendre abandon,

Elle, de ma clémence, et moi, de son pardon.

De la petite main sort une grosse tape.

« Grand-père, grondez-la I Quoi! c'est vous qu'elle frappe I

Voua semblez avec plus d*amour la regarder I

Grondez donc I » L'aïeul dit : «c Je ne puis plus gronder.

Que voulez*vous ? Je n'ai gardé que le sourire ! »

Le pardon, quel repos I Soyez Dante et Caton Pour les puissants, mais non pour les petits. Va-t-on Faire la grosse voix contre ce frais murmure ? Va-t-on pour les moineaux endosser son armure? Bah ! contre de l'aurore est-ce qu'on se défend ? »

Le Pain aer n'a point à subir de mutilation pour être franchement classé par. ni les plus délicieui petits poèmes enfantins :

a Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir, ^ J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture, Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité. Repose le salut de la société S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :

(K Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;

Je ne me ferai plus griffer par le minet. »

Mais on s'est récrié ? — « Cette enfant vous connaît ; Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. A chaque instant

L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se défend.

Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête;

Vous démolissez tout. » Et j'ai baissé la tête,

Et j'ai dit : « Je n'ai rien à répondre & cela.

J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là

Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu'on me mette au pain sec. — Vous le méritez certe,

On vous y mettra. » Jeanne alors, dans son coin noir.

M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l'antorité des douces créatures :

« Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures. ».

Gela dépasse de beaucoup, en \'érité, en fraîcheur, en naturel, la poésie enfantine et réaliste de M. de Lnprade.

Le Pot cassé a le même mérite de vérité, de naturel, de simplicité. Mariée etmére^ Chanson du grand-père^ sont encore de cette bonne et saine inspiration.

Dans un genre plus élevé, nous signalerons les Enfants pauvres, Jeanne endormie, ce touchant récit, où la petite fille rêve tout en tenant la main de son grand-père. Il ne la retire pas de peur de l'éveit 1er. Pendant ce temps, il lit des attaques violentes dirigées contre lui, et, comme si Tenfant devinait dans son sommeil que son grandpère a besoin de sa naïve tendresse, il sent la petite main de Jeanne qui presse doucement la sienne.

Dans le poème du Jardin des Fiantes, la partie intitulée Ce que dit le public est charmante : c'est un dialogue pris sur le vif et rendu dans toute sa naïve lé. Citons encore parmi les délicieuses chose» enfantines une ronde que M. Paul de Saint-Victor trouvé avec raison i< digne de faire tourner les elfes de Shakespeare, dans la prairie bleuâtre, autour de ces cercles d'herbes réservées que la brebis ne mord pas ». En voici quelques couplets :

c Dansez, les petites Ailes,

Toutes en rond.

En vous voyant si gentilles

Les bois riront.

Dansez, les petites reines,

Toutes en rond.

Les amoureux sous les frênes

S*embrasseront.

Dansez, les petites belles,

Toutes en rond.

Les oiseaux avec leurs ailes

Applaudiront. »

Mais la plus belle pièce de ce recueil, la plus lyrique, celle qui révèle le mieux le génie du poète, c'est YÉpopée du Uon, un conte fait pour Georges et Jeanne.

Victor Hugo excelle à peindre le fier roi des foréls ; celui dont il raconte l'histoire à ses petits-enfants est tout à fait légendaire ; c'es un digne pendant du fameux lion d'Androclès, mais il a plus grande figure encore. C'est un roi absolu qui vit dans son antre, en indomptable et indompté conquérant: tout frémit autour de lui. II a dérobé un enfant, le fils d'un roi, et a résolu de le garder dans son palais sauvage.

Le roi n'a pas d'autre héritier, seule une petite fille de deux ans lui reste.

« Un héros qui passait

Dans le pays fit halte, et dit : « Qu'est-ce que c'est ? » On lui dit Tayenture ; il s'en alla vers l'antre, n

Mais la hardiesse et le courage du preux qui vient redemander Tenfant font sourire le lion :

Victor HUGO. 399

Ne faites pas sourire un lion I Le duel

S'engagea comme il sied entre géants, cruel,

Tel que ceux qui de Tlnde ensanglantent les jungles ^.

L'homme allongea son glaive, et la bête ses ongles.

On se prit corps à corps, et le monstre écumant

Se mit à manier Thomme effroyablement :

L'un était le vaillant et Vautre le vorace I

Le lion étreignît la chair sous la cuirasse ;

Et, fauve et sous sa griffe ardente pétrissant

Ce fer et cet acier, il fit jaillir le sang

Du sombre écrasement de toute cet armure,

Gomme un enfant rougit ses doigts dans une mûre.

Et puis, l'un après l'autre il ôta les morceaux

Du casque et des brassards, el mit à nu les os ;

Et le grand chevalier n'était plus qu'une espèce

De boue el 'de limon sous la cuirasse épaisse.

Et le liop mangea le héros ; puis il mit

Sa têtu sur le roc sinistre, et s'endormit.

Alors se présenta un ermite qui ne fut pas dévoré, mais chassé pur le lion. Une armée vint cerner l'antre du terrible ravisseur; un formidable rugissement mit les agresseurs en déroute. Le lion victorieux, resté seul, monta sur la cime d'un mont, et

Comme le semeur Jette sa graine au loin, prolongea sa clameur, De façon que le roi l'entendit dans sa ville : « Roi, tu m'as attaqué d'une manière vile. Je n'ai point jusqu'ici fait mal à ton garçon Mais, roi, je t'avertis, par-dessus l'horizon, Que j'entrerai demain dans ta ville à l'aurore, Que je t'apporterai l'enfant vivant encore ; Que j'invite à me voir entrer tous tes valets ; Et que je mangerai ton fils dans ton palais. »

La nuit passa, laissant les ruisseaux fuir sous l'herbe Et la nuée errer au fond du ciel superbe. Le lendemain on vit dans la ville ceci : L'aurore ; le désert ; des gens criant merci. Fuyant, faces d'effroi bien vite disparues, Et le vaste lion qui marchait dans les rues.

1 Ce mot se prononce jongles.

Comme il Tavait promis par-dessus la montagne, Le monstre, méprisant la ville €omme un bagne, Alla droit au palais, las de voir tout trembler, Espérant trouver là quelqu'un à qui parler. La porte ouverte, ainsi qu'au vent le jonc frissonne, Vacillait. Il entra dans le palais.

Personne I Tout en pleurant son fils, le roi s'était enfui, Et caché comme tous, voulant vivre aussi, lui, S'estimant au bonheur des peuples nécessaire. Une hôte féroce est un être sincère, Et n'aime point la peur : le lion se sentit Honteux d^être si grand, l'homme étant si pelit. Il se dit, dans la nuit qu'un lion a pour âme : « C'est bien, je mangerai le fils. Quel père infâme ! » Terrible, après la cour prenant le corridor, Il se mit à rôder sous les hauts plafonds d'or : Il vit le trône, et rien dedans; des chambres vertes. Jaunes, rouges, aux seuils vides, toutes désertes I

L'effrayant marcheur fauve cherche un lieu commode pour son i^epas. Soudain il aperçoit dans un berceau de mousseline une petite fille souriant et chantant :

« Xi entra dans la chambre, et le plancher trembla. »

Mais l'enfant a reconnu son frère dans la gueule du lion :

a Elle se dressa droite au bord du lit étroit Et menaça le monstre avec son petit doigt.

Alors près du berceau de soie et de dentelle Le grand lion posa son frère devant elle, Comme eût fait une mère en abaissant les bras, Et lui dit : a Le voici I La, ne te fâche pasi »

La menace d'un enfant avait désarmé la colère d'un lion.

Cela est aussi beau que Petit Paul et l'idylle du Vieillard, dans la

seconde Légende des siècles, La Mise en liberté est une vérilable affirmation de l'immortalité

sous une très poétique allégorie :

a Je suis soni de la volière, Tenant toujours Toiseau ; je me suis approché Du vieux balcon de bois par le lierre caché. O renouveau I soleil! tout palpite et tout vibre, Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main : « Sois libre l »

Victor HUGO. 40i

L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants Et dans rimmensité splendide du printemps, Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme Dans cette clarté rose où se môle une flamme ; Dans Tair profond, parmi les arbres infinis, Volant au vague appel ries amours et des nids, Planant éperdument vers d'autres ailes blanches. Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches, Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis, Avec Tefiarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence, Regardant cette fuite et cette délivrance. Et le pauvre être ainsi disparu dans le port, Pensif, je me suis dit : « Je viens d*ètre la mort. »

Le livre se termine par VAme à la poursuite du vrai» On trouve dans cette grandiose inspiration tous les défauts et toutes les qualités que nous avons si souvent signalés chez l'illustre poète.

Dans ce recueil, il n*a point voulu faire de la morale en vers, mais peindre Fenfance telle qu'elle est, telle qu'il l'aime, telle qu'il la voit tous les jours avec ses dons particuliers, ses grâces, son charme vainqueur et ses défauts adorables. Hugo seul sait faire parler les rois, les bandits, les lions et les enfants.

Pourquoi ne s*est-il pas arrêté sur cette œuvre dont quelques parlies au moins sont dignes de lui ?

Le délire de la passion antireligieuse vient de lui faire écrire une œuvre détestable par l'inspiration et dont pas une page ne rappelle l'illustre poète : le Pape-

Jamais il n'a autant visé à l'effet, ne s'est autant évertué pour frapper, pour bouleverser l'esprit. Jamais il n'a étalé avec une aussi stérile abondance les vers sentencieux, déclamatoires et énigmatiques, jamais moins d'éclairs de génie n'ont sillonné tant de ténèbres. On chercherait en vain dans ce poème cette puissance de lyrisme, cette force d'expression, cette hauteur de pensée qui l'ont fait si grand parmi les poètes ; on ne rencontre, au lieu de ces qualités radieuses, entraînantes, qu'exagération, étrangeté, obscurité. A chaque page des images où sont confondus les trois règnes de la nature, des métaphores à faire dresser les cheveux, des antithèses à donner le vertige, des répétitions et des longueurs à lasser la plus robuste patience; et quel style, quelle langue I

Arrêtons-nous sans entrer dans l'analyse d'un livre dont la donnée seule confond la raison, et concluons cette longue étude par une appréciation générale du talent de Victor Hugo.

Sentant la nécessité de sortir des formes littéraires du siècle de Louis XIY, qui enchaînaient trop la pensée, Victor Hugo eut raison de proclamer que « l'art n'a que faire des lisières, des menottes, des

bâillons ^ » Mais il n'aurait pas dû oublier qu'il y a des règles éternelles supérieures à toutes les conventions, qu'il n'est jamais permis d'enfreindre. Tout ce qui gênait sa fantaisie, il l'a constamment foulé aux pieds. C'est le poète du caprice désordonné. Mais ce défaut est brillamment racheté par toutes les qualités qui font les grands poètes ; puissance surprenante de création, imagination vigoureuse etlarge, et avec cela la variété, la verve, l'entrain, le brio, le coloris. Il possède surtout au plus haut degré le don suprême de l'écrivain, l'originalité. Sa conception et son exécution sont fières et hardies. Il étonne, il éblouit, il passionne ; sa poésie exquise ou superbe renferme toutes les tendresses et toutes les énergies. Son vaste génie embrasse tous les genres et tous les sujets. Il a réalisé sa magnifique définition de la poésie, qu'il comparait dans les 0)^ntales à une vieille ville espagnole où Von trouve tout. « Fraîche promenade d'orangers ; larges places ouvertes au grand soleil pour les fêtes ; rues étroites, tortueuses, où se tiennent les unes aux autres mille maisons de toute forme, de tout âge; palais^ couvents, casernes... marchés pleins de peuple et de bruit... — Au centre, la grande cathédrale gothique, avec ses hautes flèches taiUées en scies, sa large tour du bourdon, ses cinq portails brodés de bas-reliefs... Et à l'autre bout de la ville, cachée dans les sycomores, la mosquée orientale, aux dômes de cuivre et d'étain, avec son jour d'en haut, ses grêles arcades, ses versets du Coran sur chaque pilier, et la mosaïque de son pavé, et la mosaïque de ses murailles... »

Seulement Victor Hugo a abusé de ce don merveilleux de tout voir et de tout reproduire en donnant « asile et rendez-vous dans le vaste giron et la compréhensive enceinte de sa poésie à toutes les idées, à toutes les croyances, à toutes les erreurs, à toutes les théories qui vivent ou ont vécu dans les sociétés humaines. »

Il a rassemblé dans ses œuvres toutes les affirmations et toutes les négations, tort grave au point de vue artistique comme au point de vue philosophique et moral.

c Dans une épopée, dans un drame, dans un roman on conçoit que toutes les croyances, tous les systèmes puissent trouver naturellement des organes et se mouvoir sans confusion. Il est possible que le spectacle complexe et la confusion pittoresque d'une grande cité du moyen âge soient un symbole applicable à une large épopée. Il faut pardonner au peintre de ne se priver d'aucun de ses moyens d'effet. Mais la composition lyrique a d'autres lois. Une œuvre où ne figure qu'un seul acteur, et d'où ne peuvent sortir qu'une seule voix et une seule pensée, la voix et la pensée du poète, ne saurait admettre des convictions contradictoires, des professions de foi opposées, l'Ëvangile et le Coran, le panthéisme et le spiritualisme, la foi et le doute *. »

Comme il avait réformé la poésie, Victor Hugo, de concert avec

1 Gh. Magnin, Revue des Deux Mondes^ 1840, p. 734. «Id., t6id.,p. 735.

Victor HUGO. 403

plusieurs grands écrivains du dix-neuvième siècle, a renouvelé la langue.

« L'opération s'est accomplie, dit-il, on le voit bien maintenant, selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachions pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or, ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies. D'autres, tombés en banalités et détournés de leur vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre.

a De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les idées particulières à ce siècle (car ce sont les idées qui sont les vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue qui certes aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas; une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée, langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la n»iveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures et la phrase à grands plis comme au dix- septième, le calme, l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième ; langue propre à ce siècle qui résume trois formes excellentes de notre idiome, sous une forme plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau, penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu i. »

Dans une poésie dont nous avons déjà cité une partie, il s'écrie :

« Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !

J'ai, contre le mot noble à la longue rapière.

Insurgé le vocable ignoble, son valet,

Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.

Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.

J'ai pris et démoli la bastille des rimes.

J'ai fait plus : j'ai brisé tous les carcans de fer

Qui liaient le mot-peuple et tiré de l'enfer

Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;

J'ai de la périphrase écrasé les spirales,

Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel

L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;

Et je n'ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot délivre la pensée *. »

Mais, en poussant à Textrême la liberté de la pensée, il s'est malheureusement laissé aller à une invention déréglée que son génie seul peut lui faire pardonner.

* Littérature et philosophie mêlées^ préface. — Mathieu (Auguste), peintre français, né à Dijon, vers 1812, mort en 1861. « Contemplations^ 1. Vil, p. 34. Janvier 1831.

On a beaucoup comparé la diction de Victor Hugo à celle de nos grands auteurs du dix-septième siècle, en laissant naturellement l'avantage à ceuK-ci. Chez eux, en effet, point de couleurs brisées et rompues, tout est habilement fondu et nuancé. Cette sobriété de couleur, celte correction élégante, Racine la possédait môme à un bien plus haut degré que Corneille. L'auteur du Cid, des Horaces et de Polyeucte avait à certains moments la brutalité du sublime. Et qu'eût été le grand Corneille, s'il avait vécu hors de cette époque où Ton n'avait pas assez « d'entraves, de menottes et de bâillons» pour garrotter l'art ?

Victor Hugo a souvent franchi l'étroite barrière des règles ; mais la plupart des grands poètes se sont accordé cette licence ; et la perfection n'appartient à aucun. Nous nous inclinerions de tout cœur devant celui qui joindrait à la force de conception d'Homère le charme et la science de Virgile ; à la rêverie sombre et grandiose de Shakespeare le langage noble et mesuré de Racine, et qui, doué du génie poétique et réformateur de Victor Hugo, ne verserait jamais dans aucun excès. Malheureusement cet homme extraordinaire n'est jamais apparu au genre humain, et en attendant Tavènement de ce Messie littéraire, il est permis d'admirer des poètes incomplets tels que Dante, Shakespeare et Victor Hugo.

Au reproche d'incorrection que l'on a fait à Victor Hugo est venu se joindre celui d'obscurité. Cette dernière accusation est réfutée dans la préface des Rayons et des Ombres :

a Les personnes qui veulent bien lire ce qu'il é6rit, dit-ii (en parlant de lui-même à la troisième personne, selon son habitude), savent depuis longtemps que, s'il admet quelquefois, en certains cas, le vague et le demi jour dans la pensée, il les admet plus rarement dans l'expression. Sans méconnaître la grande poésie du Nord représentée en France par d'admirables poètes, il a toujours eu un goût vif pour la forme méridionale et précise. IX aime le soleil. La Bible est son livre. Virgile et Dante, sont ses divins maîtres. Toute son enfance, à lui poète, n'a été qu'une longue rêverie mêlée d'études exactes. C'est cette enfance qui a fait son esprit ce qu'il est K »

Le plus souvent, en effet, le dessin de la phrase de Victor Hugo, qui n'est pas un musicien comme Lamartine, mais un peintre, ou plutôt un sculpteur, est nettement et vigoureusement arrêté : la pensée s'en dégage presque toujours avec une lucidité suffisante pour qui sait prendre la peine de comprendre.

Nous ne cherchons pas à le dissimuler, l'excès dans les idées et dans la forme, le parti pris de l'antithèse, la recherche constante et trop marquée des effets, le tour de force prosodique remplaçant trop fréquemment le mérite de la pensée, le secret calcul du poète qui avant tout veut étonner, principalement dans ses dernières œuvres, ces défauts divers propres aux époques de décadence viennent

» Les Rayons et les Ombres, 4 mai 1840.

«louveDt compromettre la merveilleuse beauté de certaines pièces et de certains ouvrages de celui qui si jeune ambitionna la gloire d'un réformateur et d'un innovateur de génie ; mais, tout en faisant ces réserves, il faut déclarer que Victor Hugo est le premier poète lyrique non-seulement de la France, mais de toutes les nations anciennes et modernes.

SAINTE-BEUVE (Charles- Augustin)

Sainte-Beuve, si justement célèbre comme critique, est aussi un poète fort distingué, un des plus marquants parmi ceux de la génération littéraire de la Restauration.

Sa part a été notable dans Tœuvre des jeunes écrivains qui s'appliquèrent alors avec tant d'ardeur à briser les barrières étroites de notre vieille littérature, pour ouvrir à la poésie contemporaine des chemins plus larges. Mais il n'a pas eu assez d'originalité dans la pensée et dans la forme pour devenir l'un des maîtres de l'école romantique.

En 1829, il débuta, à i'abri du pseudonyme, par la publication d'un recueil intitulé Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme.

Dans ce premier essai, le poète présente le tableau, dont on a tant abusé en littérature et en poésie, du jeune homme blasé et désespéré avant d'avoir véritablement aimé et vécu ; rêvant un monde meilleur, et n'ayant pas encore fait un pas dans celui-ci ; repoussant l'idée de Dieu parce quil l'a trouvée généralement admise, et poursuivi par le tœdium vitœ dès le maillot, pour ainsi dire. Ainsi se présenta Alfred de Musset ; mais celui-là s'est fait plaindre, on a pleuré avec lui : Joseph Belurme fait naître des sentiments différents. Il surprend par la nouveauté ; il étonne par le cachet d'une individualité si prononcée et si ferme ; mais il ne trouve pas le chemin du ccBur, il n'ouvre point le canal des larmes. « Ces défaillances de la raison, comme les a appelées M. Magnin, ces vertiges de l'âme, ces cris de l'homme perdu dans le vide du monde, cette poignante ironie qui a l'air de se reprendre à la terre, et cette effrayante volupté du désespoir » ont besoin de passer par la tête d'un homme de génie pour produire l'effet terrible qu'on s'en propose : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, trouvent la note sensible ; Joseph Delorme demeure tout simplement un excellent peintre de détails.

D'ailleursle genre désolé, absolument désolé, n'était nouveau qu'en France. Tous nos Saintes-Beuves ou tous nos Delormes avaient puisé dans la littérature et dans la poésie anglaises le mal qu'ils ont inoculé à notre siècle ; et c'est ainsi que le spleen a passé des brouillards au soleil.

Joseph Delorme fut à la fois sifflé et applaudi. Les délicats trouvèrent le mets trop épicé ; le grand monde éprouva les dégoûts des classiques ; mais les partisans de la nouvelle école littéraire, unis aux classes moyennes, battirent des mains à cette poésie née au pied de Téchafaud d'André Ghénier, « et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Emile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage ^ »

Ambitionnant d'être compté à la suite de ces noms illustres, Sainte- Beuve s'applique à être sévère dans la forme, et, pour ainsi dire, religieux dans la facture. En traçant ses peintures d'analyse sentimentale mêlées de paysage, de petite dimension, rendues au vif et d'un ton franc, il s'est permis de rajeunir ou de refrapper quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique.

En écrivant sous l'impression du moment toutes ces pièces très variées, il laisse le lyrisme aux métaphores retentissantes de V. Hugo et de Lamartine pour un tour plus simple et plus pénétrant.

Joseph Delorme^ ou plutôt Sainle-Beuve, avait une théorie^ et il voulait en faire l'application.

Pour relever le style de la poésie lyrique ^si tristement déchue, il ne conseillait pas d'imiter Ronsard et les autres poètes du seizième siècle, soit dans la forme et dans la langue, soit dans l'ordre des idées. Ce qu'il recommandait et essayait de faire pour son propre compte, c'était d'enrichir sa palette de quelques tons agréables à l'œil, d'ajouter quelques notes aux accents connus, quelques nombres et couplets aux rythmes en usage ^. Il a eu tort de manquer parfois de mesure. Il s'est complu un peu puérilement aux difficultés ; il a multiplié à plaisir les césures aventurées, les enjambements et les inversions hasardés, les tours de force de versification, les crudités trop gauloises d'expressions, les bizarreries voulues. Enfin, son système pittoresque est quelquefois trop réaliste, et les situations morales, comme les états physiques qu'il nous présente, sont souvent trop particulières et trop en dehors de l'art. « Par un profond raffinement d'égoïsme poétique, comme a dit M. Magnin, il s'attache à décrire certaines situations morales tellement particulières, tellement éloignées de l'état commun « que nous sommes presque obligés de le plaindre sur parole, et n'avons pas suffisamment conscience de ce qu'il décrit. C'est bien [pis quand, mêlant souffrances morales

* Vie de Joseph Delorme •

s Voir la Causerie da 18 octobre 1865.

et physiques , il écrit sous cette double et funeste inspiration. » Gustave Planchei plus sévère encore, disait de son côté :

« Joseph Delorme se déclare franchement incapable d'aimer d'an amour constant et dévoué. En rêvant les plas doux triomphes, il rêve le désenchantement et l'abandon. Si ce n'est pas une calomnie, comme j*aime à le penser, c'est à coup sûr un étrange aveu. La jeune fille ignorante et naive, la jeune femme liée au bras d'un vieil époux, excitent en lui la même ardeur, la môme curiosité ; mais que Tune des deux se prenne à l'aimer et se livre, malheur à elle, car, son désir à peine assouvi, il prévoit qu'il détournera les yeux et ne gardera pas môme le souvenir de leur nom i. »

Th. Jouffroy, dans une lettre à Fauteur, a une charmante ma« niëre de lui faire entendre qu'il n*y a qu'une pièce du recueil qui lui ait paru bonne :

« La plus sobrement écrite de toutes les pièces de votre recueil : Toujours je la connus pensive et sérieuse,,,.^ est, dit-il, celle que j'aime le mieux. »

Un autre critique lui reproche de ne produire véritablement son héros qu'à la quinzième pièce sur cinquante-six que le volume renferme. Et voici comment il s'exprime sur cette pièce intitulée Bonheur champêtre :

« Le vieux lyrisme du moment, jeune alors, mais connu, usé, poncif à présent, y couvre partout la voix neuve, la note unique qui tout à coup çk et là y vibre. »

M. Barbey d'Aurevilly a voulu relever Sainte-Beuve des critiques d'hommes qu'il a osé appeler « les bégueules du romantisme. Mesdemoiselles Jouffroy et Charles Magnin. » Il choisit pour réfuter ces appréciations une des meilleures pièces : la Muse. Il accorde néanmoins qu'elle n'a ni la puissance ni la beauté de la Mélancolie d'Alfred Durer, qu'elle n'a pas des ailes à vaste envergure. Il la traite môme de « Muse à pied, Musapedestris, pauvre jeune fille rêveuse au bord d'une mare verdâtre, accroupie sur le talon de ses sabots,» mais pourtant si bien peinte par Sainte-Beuve, « qu'il est impossible d'oublier cette petite» maigre, laide, rechignée et souffrante que l'auteur, bravant le dégoût, a donnée dans sa réalité, comme jamais réalité ne l'a fait et ne le fera. »

La pièce vaut mieux que cet éloge emphatique et boursouflé, qui donnerait si peu envie de la lire :

La Muse.

••«Quand seule, au bois, votre douleur chemine. Ayez-vous vu là-bas, dans un fond, la cbaumine

t Revue des Deux Mondes ^ t. XI, p. 17.

SousTarbre mort?... Auprès un ravin est creusé. Une fille en tout temps y lave un linge usé. Peut-être, à votre vue, elle a baissé la tète, Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête ; Elle eût pu comme une autre, en de plus heureux jours, S'épanouir au monde et fleurir aux amours, etc.

Mais le ciel dès Tabord s'est obscurci sur elle,

Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle ;

Elle file, elle coud et garde, à la maison,

Un père vieux, aveugle et privé de raison.

Si, pour chasser de lui la terreur délirante.

Elle chante parfois, une toux déchirante

La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri.

Et lance les graviers de son poumon meurtri.

Une pensée encor la soutient : elle espère

Qu'avant elle, bientôt, s'en ira son vieux père.

C'est là ma muse^ à moi I

A part quelques fautes de style et des images un peu forcées, il y a là certainement de Toriginalité et des couleurs neuves habilement employées.

La pièce intitulée le Calme rappelle le faire des Harmonies, On y sent comme un souffle de vraie poésie ; il manque à cette inspiration la puissance.

Dans le genre simple et sans prétention, le recueil de Joseph De* lorme offre de charmants morceaux ; telle est TépUre à Paul Lacroix :

Mes Livres.

« Nunc vctcrura libris. • .

(HOBÀCB.)

J'aime rimer, etjaîmelire aussi.

Lorsqu'à rêver mon front s'est obscurci,

Qu'il est sorti de ma pauvre cervelle,

Deuxjours durant une églogue nouvelle,

Soixante vers ou quatre-vingts au plus,

Etqu'au réveil, lourd encore et l'âme ivre,

Pour plus d'un mois je me trouve perclus,

0 mes amis, alors je prends un livre,

Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent;

Non les meilleurs, Byron le magnanime.

Le grand Milton ou Dante le puissant.

Mais tous Anas * de naissance anonyme Semés de traits que je note en passant. C'est mon bonheur. Sauriez-vouspas, de grâce, En quel recoin et parmi quel fatras 11 me serait possible d'avoir trace Du long séjour que lit à Garpentras Monsieur Malherbe;, ou de quel airMénage Chez Sévigné jouait son personnage ?

Monsieur Conrart savait-il le latin Mieux que Jouy ? consommait-il en plumes Moins que Suard ? Le docteur'Gui Patin Avait-il plus de dix mille volumes ?

Problèmes fins, procès toujours pendants, Qu'à grand plaisir je retourne et travaille I

Joseph Delorme n'obtint pas un grand succès, malgré son incontestable caractère de nouveauté et d'originalité. Ce qu'il y aie plus à louer dans cette œuvre, c'est le talent merveilleux avec lequel l'auteur a remanié et renouvelé le sonnet. Son exemple n'a pas été perdu, et ce genre agréable et commode a reparu avec honneur dans notre littérature.

Environ un an après Joseph Delorme j en mars 1830, dans les derniers mois de la Restauration, et comme un dernier fruit de cette époque d'activité, de loisir et de rêverie, Sainte-Beuve donna, encore sans nom d'auteur, les Consolations.

Ce livre ouvre, selon lui, « une veine plus mystique, plus idéale, plus religieuse et morale, plus élevée peut-être. » La religion de Sainte-Beuve n'a jamais été d'une couleur bien tranchée, et Ton sait que sur la fin de sa vie il n'en restait plus la moindre trace.

Le nouveau poème fut généralement bien accueilli. On en trouva l'inspiration plus naturelle que celle du premier. L'auteur s'était k peu près défait du guindé de sa facture et de son rythme. Il avait acquis par le travail, l'étude et la lecture, un style plus souple, plus gracieux et plus facile.

Ce qui remplit ce second recueil, ce sont les aspirations religieuses, les effusions d'un mysticisme à moitié philosophique et à moitié chrétien, les pensées d'art, les souvenirs d'enfance, les chants dictés par l'amitié, surtout l'amitié pour le poète à qui le volume est dédié, pour Victor Hugo qu'il admire, qu'il aime, dont il a voit avec orgueil grossir le diadème, » qu'il révère comme un inspiré sortant du sanctuaire, à qui il souhaite dé garder toujours ces auréoles pures qui brillent sur

1 L'Académie française ne met pas d'^ au pluriel de ce mot.

son front, tandis que lui, pâle et triste, il garde dans son âme impure le signe honteux du plaisir ^

Quoique les Consolations soient dédiées à Victor Hugo et présentées comme une émanation de son génie, elles sembleraient plutôt dériver des Méditations et des Harmonies que des Odes et Ballades et des Orientaîes> Sainte-Beuve est ici, comme Ta dit un des critiques que nous avons cités *, « un Lamartine à plusieurs Elvires, dont la chair veut chanter comme chantait Tâme de l'autre. »

Dans la pièce à M. Viguier, le poète a pourtant des traits bien à lui, et comme un commencement de fougue qu'on voudrait voir se prolonger, mais qui se ralentit bien vite et disparait dans la gêne de Timitation de ses deux modèles, ce qui fait qu'il n'est ni eux ni luimôme :

« Tous mes sens révoltés m*entralnaient plus rapides

Que le poulain fumant qai s'effraye et bondit,

Ou la mule sans frein d'un Absalon maudit I

Oh I si c'était là tout, on pourrait vivre encore

Et croupir du sommeil d'un être qui s'ignore I

On pourrait s'étourdir, — mais aux pires instants

L'immortelle pensée, aux sillons éclatants,

Gomme un feu des marais jaillit de cette fange.

Et, remplissant nos yeux, nous éclaire.., et se venge! b

Malgré des différences essentielles entre sa première et sa seconde production, le poète des Consolations a souvent puisé l'inspiration au môme foyer d'où jaillit Joseph Delorme. Sa muse, quoique très modifiée, reste la muse des sentiments personnels, ramenés à un sentiment qui les domine tous, l'amour, et à cet état particulier de l'amour, ainsi défini dans le roman de Volupté :

« L'embarras paralysant d'une nature née pour le bien, d'une jeunesse qui s'est prise au piège en voulant illégitimement aimer, et qui ne sait plus aboutir en vertu franche ni en désordre insouciant et hardi. »

En effet, le poète, dont l'esprit est tourné au mysticisme, se débat sans cesse, dans les Consolations, entre cet état de son esprit et l'ardeur physique de la jeunesse. Le sensualisme de Sainte-Beuve se trahit môme dans les pièces les plus chastes en apparence. Le niysticisme a le pas, il est vrai ; l'accent de l'amour s'est épuré, le poète n'aime plus qu'en Dieu; mais on sent qu'il s'aime encore plus luimôme que Dieu : la note religieuse veut paraître aiguë ; mais elle détonne partout.

Sainte-Beuve n'est vraiment naturel que lorsqu'il parle de lui à ses amis. Il le fait avec une grande délicatesse. L'ami est tellement flatté

1 Voir la pièce xvi.

s Barbey d'Aurevilly, le Pays, 14 mai 1S61.

dans Tépltre, qu'il prend même pour lui le peu que l'auteur y glisse h sa propre adresse.

La pièce A madame Victor Hugo est un modèle en ce genre :

o Notre bonheur

N'est qu'un malheur plus ou moins consolé. »

(Dccis.)

c Ohl que la vie est longue aux longs jours de Tété,

Et que le temps y pèse à mon cœur attristé I

Lorsque midi surtout a yersé sa lumière,

Que ce n*est que chaleur et soleil et poussière ;

Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir,

Vers trois heures, souvent j*aime à vous aller voir :

Et là, vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse !

Et vos enfants au loin épars sur la pelouse.

Et votre époux absent et sorti pour rêver,

rentre pourtant ; et vous^ belle et sans vous lever,

Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence

 vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,

Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,

Et vous me répondez par des mots d'amitié ;

Puis, revenant à vous, vous si noble et si pure,

Vous que, dès le berceau, Tamoureuse nature

Dans ses secrets desseins avait formée exprès, ''

Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais,

Douce comme un parfum et comme une harmonie ;

Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie... »

On revient yolontiers aux accents religieux du poète. Sincères et profonds ou légers et de simple surface, les Consolations leur durent ce qu'elles ont de plus sentimental, de plus poétique et de plus honnête que Joseph Delormey et leur durent aussi un meilleur accueil de la part du public.

C'est Victor Hugo, paralt-il, qui avait converti Sainte-Beuve, ou du moins qui l'avait convaincu qu'il n'y a rien à faire de grand, de solide, de durable sans Dieu ; et que bâtir sur la chair et le sang, c'est bâtir sur un plancher qui recouvre un gouffre. Dans une lettre à son grand ami, Sainte-Beuve lui dit :

c Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde» et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord» et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation : car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver :

Voici la vérité qu'au monde je révèle :

Du ciel dans mon néant je me suis souvenu,

O mon Dieu I La brebis vient quand l'agneau l'appelle :

J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ; Ma tige a reverdi de sève et de verdeur; Seigneur, Je vous bénis I à ma lampe mourante Votre BOuMe vivant a rendu sa splendeur.

0 Dieu donc et toutes ses conséquences ;Dieu, Timmortalité, la rémunération et la peine ; dès ici-bas le devoir, et Tinterprétation du visible par Tinvisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et Tâme qui une fois y a pris goût peut bien souffrir encore, mais non plus retomber. »

Ils ont tous deux, par la suite, préféré retomber et ne plus souffrir.

Du reste, Sainte-Beuve a-t-il été, même un moment, en possession de ridéal religieux dont il parle plus haut ? Un homme qui avoue n'avoir jamais aimé d'amour sans mensonge a-t-il bien pu gravir Féchelle mystérieuse qui de la terre monte au ciel ?

Déranger, un autre ami de Sainte-Beuve, ne s*est pas trompé sur la conversion du poète. Il tient à lui dire finement qu'il n'y croit point.

a Vos touchantes Consolations, lui écrit-il, m'ont pénétré l'àme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot Seigneur, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse. »

Le chansonnier populaire termine sa lettre par une pensée de critique qui a aussi beaucoup de justesse : « L'éloge commun à Joseph Delorme et aux Consolations , éloge qui restera, dit-il, c'est de nous offrir un genre de poésie nouveau en France : la haute poésie des choses communes de la vie. »

Sept ans s'écoulèrent entre les Consolations et les Pensées d'août (1837). Ce troisième recueil, dont le titre est tiré de la première pièce, exprime la disposition habituelle où se trouvait l'auteur et sa prétention de créer un genre qu'on pourrait appeler moyen. Le poète aurait désiré ne pas trop rester poète et ne pas devenir trop prosaïque non plus. Il entremêle, en conséquence, le récit domestique et moral de chants inspirés par l'amitié et « d'épîtres à denai critiques ». Déjà il avait touché à ce genre dans la pièce IX des Consolations, John Rirhby, Il y entre pleinement dans l'épllre à MM. ViUemain et Patin. Par j'épttre A BoUeau et par l'anecdote de Maria, ajoutées à la seconde édition des Pensées d'août, il est tout à fait dans cette double pensée, et, selon ses propres expressions, il offre « un échantillon final très net de ce qu'il aurait voulu ».

Mais Sainte-Beuve n'a pas réussi dans ce troisième recueil ; il n'a

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pas créé son mezzo termine ; le poète a cessé de grandir. Le lettré absorbe désormais toirt en lui.

Dans les Pemées d'août l'affectation étouffe le naturel, robscurité rend la pensée énigmatique. Le style fourmille d'impropriétés dans les termes, d'incohérences dans les images et de déplorables oublis des lois de la syntaxe. A part quelques pièces d'un sentiment vrai, profond, humain, et d'une exécution supérieure, les Notes et Sonnets , qui continuent les Pensées d'août, sont médiocres.

M. Barbey d'Aurevilly attribue cette décadence de la poésie de Sainte-Beuve à quelque funeste influence des littératures étrangères, tf Les Pensées d'août, dit-il, attestent plus vivement que jamais cette influence mortelle à toute vie propre et à toute personnalité. »

L'auteur des Pensées d'août n'est souvent qu'un faible imitateur de Goldsmith, de Gray et de Crabbe.

Somme toute, quelle impression reste-t-il du poète ? C'est qu'on a rencontré un ingénieux versificateur, mais un esprit trop sérieux pour se jouer avec la muse. L'imagination ne fait pas défaut, mais elle a sa mesure, qu'elle ne dépasse point. Elle est élevée, mais captive dans son vol. Sainte-Beuve n'a pas l'étoffe du grand poète; c'est l'homme de la fine nuance, du mouvement par secousses, du détail heureux et de l'observation exacte ; mais, chez lui, le génie ne point jamais.

« Ni par l'imagination, ni par le style, Sainte-Beuve ne s'est montré poète : le choix des sujets, la manière de les traiter, et quelques autres particularités trahissent toujours le critique ^ » Sa poésie trop savante, trop cherchée, est souvent au-dessus de l'intelligence commune ; son analyse minutieuse des . mouvements les plus cachés du cœur demande quelquefois une trop forte attention ; mais aussi il a de charmants côtés de poésie intime, privée, domestique, familière, et l'on gardera la mémoire de ses « tentatives d'art sévère en des cadres limités * ».

Sainte-Beuve n'est pas un écrivain pur et correct. Lui qui a toujours si sévèrement traité les défauts de style chez autrui est tombé, bien souvent, dans les plus étranges fautes de langue et de goût.

Toutes ces négligences voulues, cette affectation prétentieuse, ces fautes de goût et de versification ont été justement critiquées par Lamartine, disant, dans une pièce qui se termine par un éloge trop pompeux :

« Tes vers où l'hyperbole, effort de la faiblesse. Enflait d'un sens forcé le vide ou la mollesse, etc. »

Malgré tout, et quoique Gustave Planche ait dit que « Sainte-Beuve fuit nombre dans la troupe des lyriques, » nous estimons que l'auteur

1 Vattiep, Corresp, littéraire^ t. V, p. 124. 8 Œuvres complètes de Sainte-Beuve, préface.

de Joseph Belorme, des Consolations et des Pensées d'août mérite uDe place distinguée parmi les poètes de son Âge par sa profonde individualité et par la simplicité élégante, familière et sentimentale qui donnent un cachet tout particulier à ses bonnes pièces.

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