‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 70 sur 106 · ANTONY DESCHAMPS · texte numérisé non relu

ANTONY DESCHAMPS

Tout jeune, Antony Deschamps vécut dans un milieu littéraire et fut en relation avec ses plus célèbres contemporains : Soumet, Pichat, Perseval, Alfred de >^gny, Victor Hugo venaient se réunir autour du fauteuil de son père et causer poésie.

tt Les plus Jeunes vantaient Bjrron et Lamartine Et frémissaient d'amour à leur muse divine ; Les autres, avant eux amis de la maison, Calmaient cette chaleur par leur froide raison, Et savaient chaque jour tirer de leur mémoire Sur Voltaire et Lekain quelque nouvelle histoire. »

Antony écoutait silencieux et charmé et sentait l'instinct de la poésie s'éveÛler en lui au choc de ces récits attrayants, de ces paroles éloquentes. Mais le jour où il voulut, lui aussi, chanter, sa vie devint

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un supplice cruel et permanent. Le germe morbide que lui avait légué un mauvais lait commença à se déyelopper et ât du malheureux poète un personnage étrange, une sorte de fou lucide ayant parfaitement conscience de son état mental.

C'est de i 831 à 1S35 que sévit la crise aiguë de sa maladie. Aussi les Dernières Paroles (1835), où se fondirent quelques publications faites précédemment, notamment les Satires politiqiieSf sont littéralement coupées de gémissements poétiques et retentissent d'exclamations douloureuses où récrivain n'épargne môme pas au public le bulletin de ses maux, les détails d'une médication qui le torture. Dans ce recueil dédié à son frère Emile, Antony se montre supérieur à sa réputation.

Si Antony Deschamps est le poète de la douleur intime et inguérissable, sa pensée affligée s'élève souvent vers Dieu avec un élan qui émeut. Les quelques vers adressés à Lamennais sont d'un vrai poète et d'un vrai chrétien :

« Qui deecend donc ainsi sur la place publique, Jetant un peuple entier à l*hydre politique ? Au lieu de ses devoirs lui parler de ses droits I Prêtre de Jésus-Christ, parle-nous de la croix ; Parle-nous de la croix, de cette croix austère Que ton maître a portée au sommet du Calvaire, Que porte le vulgaire et que porte le roi,

Que tu portes toi-même, et que Je porte, moi. s

Sa souffrance est vraie, ses élans sont sincères. Le malheureux poète pense, prie, pleure en vers.

Ses Dernières Paroles méritaient de vivre, comme tout ce qui est vrai, senti, réel ; et les expressions impropres ou faibles, les rimes pauvres ou inexactes qu'on peut lui reprocher ne justifient pas l'oubli presque complet où il est tombé aujourd'hui.

TURQUETY (Édouakd)

Disciple de Lamartine, mais plus ferme que lui dans ses convictions religieuses, Turquety voulut formuler d'une manière précise la pensée chrétienne trop souvent chancelante ou dégénérée en vague reli-

giosité chez le maître. Il rêvait de ramener complètement la poésie au catholicisme, qui devait être, selon lui, la seule inspiration du poète des temps futurs. Dans cet esprit, il composa d'abord, en 1829, les Esquisses poétiqties, qu'il appela Ptimavera, parce que c'était comme le premier éveil de son àme de poète. Ce livre d'un inconnu se fraya lentement sa route; cependant il obtint dès suffrages élevés. Le 20 janvier 1830, dans la plus éclatante ded revues de l'époque^ le Globe, M. Gerusez écrivait sur l'auteur des Esquisses ces paroles : u On dirait le fils légitimé d'André Ghénier. » • -

Les Esquisses poétiques furent' suivies à* Amour et Foi (i833), dont le but est complètement religieux ; toutes les pièces qu'il renferme se rapportent au môme objet. Le Christ, toujours le Christ, YoUà Tidée première^ Tidée unique de cet ouvragé éù l'auteur fit preuve de bonnes intentions plus que de talent. Cependant il fut très favorablement jugé par des esprits sérieux, par Nodier entre autres^.

Turquety fit paraître quelque temps après les Poésies catholiques (1836). Ce recueil contient plusieurs pièces à la Vierge qui sont toutes ternes et fades.

Ce faible recueil renferme cependant une pièce qui, par rélévation des pensées et pai; l'ampleor du style, est tout à fait digne d'un disciple de Lamartine et d'un contemporain de Victor Hugo : Mes poètes.

Faisant quelques pas de plus dans la route où il était entré le premier, il donna en 1839 ies Hymnes sacrés comme un complément nécessaire de ses deux ouvrages antérieurs, Amour et Foi et Poésies catholiques, ,. .. .

Nous n'y avons pas trouvé une seule pièce tout à fait belle : ce que Turquety a peut-être produit de meilleur^ ce sont les quelques morceaux profanes qu'il a glissés dans ses premiers recueils*, comme, par exemple, Aurore, dans Amour et Foi, On y retrouve quelque chose de la mélodie tendre et poétique des Méditations.

Le Sommeil de la jeune fille, Heures d'amour, Regrets d!'autrefoiSi Mélancolie, la Beauté, la Chasse ^ot/iîgue, appartiennent à la même inspiration ^,

1 Voir Bulletin du bibliophile, t. XX, p. 1251.

« Poésies catholiques, p. 13-14.

8 Voir Œuvres d'Edouard Turquety : Amour et Foi ; Poésies catholiques Hymnes sacrés; b* édit., augmentée d'un grand nombre de pièces, et précédée d'une étude sur Tauteur, par Emile Souvestre. Paris, 1857, in-12.

MOREAU (Hégésippe)

Hégésippe Moreau, non moins célèbre par ses malheurs que par son talent» est un digne élève et le continuateur, dans les ïambes^ d'André Ohénier qui, « sur des pensers nouveaux, voulut faire des vers antiques ». C'est aussi un disciple et un imitateur de Barthélémy dans la satire et de Béranger dans la chanson. Car cet esprit original, gai et mélancolique, bienveillant et caustique, léger et réfléchi^ a essayé tous les genres, odes, élégies, poésies légères, chansons, poèmes didactiques,; satires, chantç reiligieux, poésie dramatique ^ Il ne se croyait pas un grand poète, mais il disait avec l'aecent d'une conviction pro£on<ie ; « Bîeu m'est témoin que je suis un vrai poètô. » Il ajoutait : « Malheureusement, je ne suis que cela*. » Vrai poète, en effet, pour la verve, pour la fraîcheur, pour l'imagination, il aurait pu devenir un grand poète^ s'il avait mieux su dominer sa souffrance et s'il s'était mieut prêté aux efforts des amis qui, comme Béranger, Lebrun et plusieurs autres, firent tout pour lui être utiles et lui assurer une position douce. Ce jeune homme frêle et maladif, vraie nature de fenune, aima mieux s'abandopner, se laisser mordre au désespoir et maudire la destinée :

« Tai bien maudit le jour qui m'a vu naître ; Mais la nature est brillante d'attraits, Mais chaque soir le vent à ma fenêtre Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir^ Obi quel bonheur I oh I que la vie est douce I... Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir 3 1 »

[ Pour n'avoir voulu se laisser ni apprivoiser ni secourir *, le malheureux poète finit de phtisie dans un hôpital de Paris, sa ville natale.

1 a Je travaille à un drame que J'espère remplir de douleur et de passion. » (Lettre à M»» *♦*. Paris, 1829.)

Ce drame, qui n'a jamais paru, était, dit-on, une pièce sur Marie Staart.

« Depuis mon séjour à Paris, j'ai composé plusieurs petites pièces, dont l'uno €8t en répétition. » (Lettre à M*"* Favier, à Provins. Paris, 30 juin 1830.)

* Lettre à sa sœur.

* Souvenir à Vhôpital,

^ Voir la CotTespond. de Béranger, t. m, p. 4. Lettre à M. Gindre de Mancy, 13 février 1837.

Malgré tout ce qui peut lui être reproché, le souvenir qu'on garde d'Hégésippe Moreau est doux et sympathique. Son nom est inscrit des premiers au martyrologe de Tart, et son front reste éclairé d'une auréole de souffrance. Ses graves écarts, ses attaques injustes et violentes contre la religion et les prêtres trouvent presque une excuse à nos yeux dans ses malheurs.

n serait dangereux cependant de se laisser entraîner à une indulgence exagérée, et, tout en plaignant Tinfortuné poète trop faible pour lutter contre la destinée, on serait coupable de ne pas condamner énergiquement sa conduite et les principes contenus dans la majeure partie de ses écrits.

Ce désespéré, cet homme aigri par la souffrance, ce chantre de la haine^ tendre et gracieux à ses heures, nous a laissé des poèmes pleins d'une émotion douce et communicative, d'une délicatesse presque féminine où Ton sent, suivant l'expression d'un critique, comme une larme trembler au fond d'un sourire. Parfois même un éclair de gaieté traverse ces strophes plaintives, ainsi que Tarc-en-ciel, un jour d'orage, coupe en deux le ciel noir. Mais la brume couvre vite ce rayon passager et ordinairement le rire ébauché s'achève en sanglot.

Qui ne connaît la Fermière, presque aussi populaire qu'une chanson de Béranger ? Et cet autre délicieux poème qui joint à toute la fraîcheur de l'idylle un sentiment de rêverie ineffablement triste : la Voulzie ? La Youlzie, c'est-à-dire ce petit ruisseau clair dans lequel le poète revoit, comme un mirage, son passé, les naïves confiances de l'enfant, les ambitions du jeune homme déçues par la vie, et l'ombre des visages aimés qui lui sourient mélancoliquement à travers la mort.

Hégésippe Moreau, ce poète nerveux et malade, tendre^ charitable et passionné, si souvent différent de lui-même, était vraiment un des rares élus que Dieu marque au front du signe de la poésie.

Hélas ! ils s'en vont, ils sont partis, la plupart des poètes de notre siècle qui mettaient leur âme et leur cœur dans les créations de leur art, considéraient la forme seulement comme le vêtement de la pensée, et savaient rester purs et corrects sans sacrifier les idées aux mots et la poésie au vers.

NODIER (Charles)

D'une imagination très vive et très mobile, Nodier, qui dans la prose avait traité avec un égal succès les genres les plus différents, a multiplié aussi en vers les preuves de son talent facile.

« Volez de fleur en fleur, comme dans un verger

L'abeille qui butine et Jamais ne se pose;

Ce n*est qu'en amitié quMl ne faut point changer ^. »

La poésie fut la plus chère de ses occupations. Jeune, il essaya ses forces dans Tode et le dithyrambe. « En avançant dans la vie, il modula sur un ton plus humble des inspirations plus charmantes*, » et montra dans ses fables, contes, romances, élégies, beaucoup d'esprit, de grâce et de sentiment. Ses élégies surtout sont ravissantes. Disons en passant que ce genre aimable de composition est resté bien négligé depuis André Ghénier, et qu*à part un certain nombre de pièces sur l'enfance d'une assez médiocre valeur^ Nodier, Lefèvre, W^^ Tastu, Béranger, Guttinguer, Emile Deschamps, Reboul sont les seuls poètes qui l'aient encore touché avec quelque grâce et quelque déticatesse ^.

La poésie de Charles Nodier, émue ou enjouée, laisse toujours une douce impression dans Tâme, et l'intérêt le plus tendre s'attache à ces révélations d'un esprit charmant. Elle témoigne en outre d'une grande habileté rythmique et d'une vive souplesse d'imagination. Qui ne connaît les stances A Musset, toutes charmantes par l'harmonieuse légèreté du rythme et la grâce spirituelle des pensées, qui font de cette pièce une poésie parfaite ?

1 Sonnet à Emile DeBchamps,

* Philoxène Boyer.

8 Voir Sainte-Beuve, Vie, poésie et pensées de Joseph Delorme, 1861, p. 170.

MUSSET (Alfred de)

Alfred de Musset est issu d*uQe ancienne famille de laTouraîne. SeSf études furent brillantes. Il les termina dans sa dix-septième année^ à Paris, où il remporta le grand prix: de philosophie. Trois ans plus tard, il débuta dans la poésie, avec Victor Hugo et Charles Nodier pour conseillers et pour parrains.

Dès sa première jeunesse, Alfred de Musset a déjà le mal de notre siècle^et^ jusqu'à hi fia de sav^ie» tout vient aggraver ealui ce mal dont il filera par mourir »> Doué d'un grand et fécond esprit, d'une imagination vive et brillante et d'un cœur ardent^ îl se sent poussé, et pour ainsi dire précipité à des audaces dangereuses» à des égarements^ à des excès de toute sorte. Son éducation, le but de ses premiers travaux^ ses succès même, ?on entourage, ses liaisons, les nouvelles lectures, . innombrables et s^ns choixi dans, lesquelles il cherche la voie pour son talent, toiut contribue à réunir en lui, à un degré rare, les.traits qui, caractérisent son temps, à faire de lui un homme de doute et d'abus. . ? .

Les Contes d'Espagne et d'Italie (1830) sont le fruit de ses premières lectures, trop abondantes au début px)ur avoir été sainement digérées. Les qualités: d'un véritable poète se dégiagc^aient déjà de ces pièces malsaines.

En résumé^ les Contes d'Espagne. et d'Italie, comme tous les premiers essais d'AUDred de Musset, ne sont, pas encore des œuvres sérieuses. Il les appelle lui-même des jeux d'enfant; mais dans ces jeux il y a déjà de l'homme et du poète. Près d'une moitié de ce premier bagage poétique restera pour maintenir à flot l'autre moitié.

En 1831 Musset publia Octave, Rafaël. Ce nouveau recueil grandit de beaucoup sa réputation. L'enfant devient jeune homme, l'esprit est plus ferme, le cœur plus chaud, le talent plus mâle, la forme ellemême plus précise, plus énergique et plus colorée.

Les Nuits, composées après la désespérante poésie de jRo/2a, révèlent le génie entier d'Alfred de Musset. Toutes les ressources de l'esprit, les plus grands efforts de i'ima^nation, les délicatesses infinies de l'art, les couleurs les plus vives et les mieux harmonisées, les mouvements de passion les plus profondément sentis et exprimés, en un mot, tout ce qui a pu être donné du poète par le poète est là splendidement rayonnant.

Écoutons la muse qui, par une magnifique Nuitdemai, le vient pro-

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