MUSSET
Yoquer à chanter et à oublier les tristesses qu'il avait rapportées d'un douloureux voyage à Venise :
a Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux.
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieox.
Viens, tu souffres, -ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur;
Quelque amour Vest venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées.
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;
Partons, dans un baiser, pour un mo^de incpnnu.
Éveillons au hasard les échos de ta vie.
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie.
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où Ton oublie;
Partons, nous sommes seuls, Tunivers est à nous.
Voilà la verte Ecosse, et la brane Italie,
Et la Grèce, ma mère où le miel est si doux,
Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, *
Et Messa la divine^ agréable aux colopibes ;
Et le front chevelu du Pélion changeant ;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans les eaux où le cygne se mire La blanche Oloossone à la blanche Gamyre. Dis-moi, quel' songe d'ornos chants vont-ils bercer D'où vont venir les pleurs que nous allons verser 7 Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière. Quel séraphin pensif, courbé sitr tob chevet^ Secouait des lllas dans sa robe légère. Et te contait tout bas les amour^ qu*il rêvait? Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la Joie ? Tremperons-nous de sang les bataillbps d'acier? Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie? Jetterons-nous au vent l'écume du coursier ?..•.. '>
Le poète répond :
« 0 Muse! spectre insatiable.
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable * A l'heure où passe Taquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que J'en pouirais dire.
Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau. 9
La Nuit cPaoût, composée en 1836, à un moment de verve extraordinaire et dans la plus délicieuse ivresse poétique, nous montre Alfred de Musset tout entier à des pensées sereines, l'esprit guéri, Timagination pleine de sève.
Dans la Nuit d^octobre, nuit plus propice à chanter la douleur, le poète cède au vœu de la Muse. Il prend son luth ; le cœur déborde. Jamais la poésie n'a eu des notes plus élevées et des expressions plus pures.
La Nuit de décembre est une poésie encore plus sombre que la Nuit d'octobre. Un grand désespoir d'amour produisit cette plainte désolée à l'adresse d'une femme qui ne sait pas pardonner, « cette peinture de la solitude, cette création de la pâle figure vêtue de noir, qui ne se montre que dans les moments de souffrance et d'abandon *. »
Ces admirables Nuits de mai, d'août, d'octobre et de décembre marquent chez Alfred de Musset toute une révolution morale : on dirait qu'à l'apogée de son génie le poète veut redevenir, est redevenu chrétien. C'est après la publication des Nuits qu'il écrivit sa magnifique Lettre à Lamartine.
Dans V Espoir en Dieu, H dépeint les douleurs poignantes du doute et du scepticisme et montre combien l'âme humaine a soif de la vérité et de la foi ; il s'écrie :
« Ma raison révoltée
Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétien m'épouvante, et ce que dit Tathée, En dépit de mes sens, je ne puis Técouter. »
Quelle gloire durable et bienfaisante aurait pu acquérir l'auteur de RoUa, de V Espoir en Dieu, d'Une soirée perdue, des Stances à la Malibran, des Lettres à Lamartine^ des Nuits, s'il avait eu une volonté plus énergique, s'il avait dominé des désespoirs indignes de sa noble et généreuse nature, enfin s'il n'avait pas envisagé l'amour comme le but unique de la vie !
Comme emblème de ce poète qui a tant versé de larmes, on pour • rait choisir le saule pleureur, le saule qu'il a donné pour titre à l'une de ses itlus belles pièces, le saule dont il voulait qu'on om brageât sa tombe :
« Mes chers amis, quand Je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère, ^
Et son ombre sera légère
A la terre où Je dormirai. »
Si nous considérons maintenant Alfred de Musset au point de .vue
1 Paul de Musset, Biographie d* Alfred de Musset, p. 15%.