‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 72 sur 106 · MUSSET · texte numérisé non relu

MUSSET

purement ^ttéraîre, nous Terrons qu'il prête à plusieurs critiques grayes et présente de grands contrastes.

n pèche d'abord par la composition ; ses poésies sont souvent décousues et semblent faites de pièces et de morceaux.

En outre, ce poète de premier ordre a les défauts des poètes vulgaires : rincorrection^ les négligences et toutes sortes de rimes douteuses, les hiatus prémédités, les enjambements voulus.

Musset rachète, il est vrai, quand il le veut, ces défauts systématiques par un sentiment rare du bon et durable français, par une verve débordante, un esprit étincelant, un style séduisant de grâce originale, de jeunesse et de force, une rondeur satirique, une imagination brillante et mobile, une tendresse passionnée, et un instinct merveilleux du trait, de la couleur et du pittoresque. Ce poète, d'un caractère tout à fait à part dans notre littérature, professait une égale admiration pour Racine et pour Shakespeare, ces deux génies si différents.

Mais un scepticisme tout rempli de noire mélancolie et le cynisme souvent éhonté de situations et de peintures immorales rendent la lecture de ses attrayantes poésies extrêmement dangereuse. Même dans les productions les plus suaves et les plus nobles, comme Octave ^ le Saule, les Nuits, VÉpitre à Lamartine, VEspoir en Dieu, on retrouve toujours plus ou moins l'auteur deDonPaèz dans lequel Musset semble s'être incarné. Quelques-uns ont dit qu'il y avait chez lui deux hommes, le poète qui, blessé au fond de l'âme, laisse aller sa plume au gré de sa pensée sublime, et l'écrivain qui s'évertue â plaire au public par des fantaisies de bas étage. Non, chez Musset le poète et l'écrivain se confondent toujours en un seul homme ; un homme d'un grand esprit, mais d'un cœur léger et d'une âme flottante, un homme toujours esclave de ses impressions et de ses entraînements. Son imagination l'emporte quelquefois dans des régions plus sereines ; mais il ne peut s'y maintenir longtemps ; les chutes se succèdent lourdes et terribles, et le poète dit alors de luimême avec dégoût :

« ... Il n'existe qu*an être Qae je puisse en entier et constamment connaître, Sar qui mon jugement puisse au moins faire foi, Dn seul!... je le méprise. — Et cet être, c'est moi. Qu'ai-je fait? qu*ai-je appris?. .. »

Il n'y a pas eu deux hommes non plus dans la vie privée de Musset. Tout en déplorant, à l'âge mûr, les écarts de sa jeunesse, il n'en avait aucun repentir. Leur souvenir l'attirait encore très souvent vers eux. Il s'est toujours cru permis d'offrir à son cœur brisé toutes les consolations et à sa tête affolée tous les caprices et tous les étourdissements. C'est à ces excès physiques et moraux qu'il dut, sans doute, de mourir encore jeune et inconsolé dans le fauteuil des Immortels.

GUTTINGUER (Ulric)

Ulric Guttînguer, dont lé père était tribun sous le consulat, naquit à Rouen en 178o. C'est un des poètes du commencement de ce siècle qui ont pris le plus de part au réTcil de la poésie française. Admirateur et disciple de Millevoye, il fut un des premiers à applaudir aux glorieux débuts de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, et resta toujours lié avec les grands poètes de notre renaissance littéraire. Victor Hugo lui dédia une ode, Sainte-Beuve lu adressa des vers, à lui et pour lui ; Alfred de Musset lui dit, en 1829, dans ses Contes d'Espaffwe et dltaUe :

a Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré Tabime, Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur clme^ Gomme un soldat vaincu brise ses javelots. Ainsi nul œil, Ulric, n*a pénétré les ondes De tes douleurs sanit borne ; ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tète, et dans ton cœur deux mondes, Quand le soir, près de moi, tu viens triste et courbé* Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Gomme un enfant craintif se penche sur les eaux, Toi, si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi, si jeune, enviant ta blessure et tes maux. »

Dans une Épître k Victor Hugo, Guttinguer peignait ainsi Tidéal du poète élégiaque :

t n est aussi^ Victor, une race bénie

Qui cherche dans le monde un mot mystérieux.

Un secret que du ciel arrache le génie,

Et qu*aux yeux d'une amante ont demandé mes yeux. »

En 1824 il fit paraître un volume de Mélanges poétiques avec une épllre de Latouçhe pour introduction. Ge qui distingue les poésies comprises dans ce recueil, ce n^est point l'accent de la passion, mais plutôt la douceur du sentiment et la langueur de l'expression qui donnent à l'ensemble une sorte de tendre monotonie.

GUÉRIN (Maurice et Eugénie 'de)

Bien que la plus grande partie de leurs œuvres n'appartienne point à la poésie, et que leur talent offre des nuances assez tranchées, nous ne séparerons point ces deux écrivains si intimement unis par Famour fraternel pendant leur vie, et par le souvenir qulls ont laissé de celte liaison après leur mort.

D'une nature également modeste, doutant d'eux-mêmes et de la valeur de leurs inspirations, retraçant leurs impressions sans espérance et sans désir de gloire, Maurice et Eugénie de Guérin laissèrent quelques écrits dispersés que des amis dévoués réunirent et jugèrent dignes d'une réputation posthume.

Le 15 mai 1840, lai Revue des Deux Mondes publiait un article de Georges Sand sur un Jeune poète entièrement inconnu, Maurice de Guérin, mort l'année précédente, à Tâge de vingt-neuf ans. En 1835 *, M. Barbey d'Aurevilly, sans les mettre dans le commerce, faisait discrètement connaître les Reliquiœ d'une muse ignorée, dont le nom allait bientôt, comme celui de son frère, exciter la plus vive curiosité. En i86i, l'éditeur Trébutien faisait parsdtre avec éclat les œuvres de Maurice, précédées d'une étude importante par Sainte- Beuve *. De nombreuses réimpressions des deux recueils sous des titres nouveaux les classèrent en quelques années parmi les productions importantes de l'époque.

Maurice de Guérin fut plus particulièrement un paysagiste ; les compositions d'Eugénie de Guérin appartiennent davantage i la pojôsîe lyrique*

Né au château de Gaylac, enfant du Languedoc, Maurice vint jeune encore en Bretagne. C'est à la Chênaie, dans la retraite même de Lamennais, sous, un ciel brumeux et devant la nature du nord, cette nature pleine dforiàges et de tempêtes, qu'il ressentit ses premières impressions poétiques et traça les premières pages de son. journal, pages intioçies, ravissantes de naturel et de fraîcheur, qui rappellent les plus suaves descriptions de Bernardin de Saint-Pierre, les plus Umpides tableaux des lakistes. Songeur et mélancolique, « malade d'infini ' », H ouvrait son âme â toutes les émotions, aux sensations calmes de la nature comme aux rêveries orageuses du cœur, et,

1 Caen, 1855, in-32. '

' Reliquiœ, Paris, 1861, 2 vol. in- 16. ^ Amédée Renée, Heures de poésie f 1841 .

s'étonnant alors d'être impressionnable autant que les enfants et les vieillards, de vivre ainsi de la vie des choses, il s'arrêtait et s'écriait : «f Mon Dieu ! comment se fait-il que mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents! » Attendrissement, hélas ! plus physique et plus sensuel que moral et idéaliste 1 Une de ses notes, prise au hasard, montrera mieux que toutes ses pièces de vers les véritables sentiments de ce jeune rêveur appelé par ses amis l'André Ghénier du panthéisme :

« Il vient de pleuvoir^ la nature est fraîche ; la terre semble savourer avec volupté Teau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie ; leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre à merveille dans Tair devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, lea merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. DMnnombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige ; les cerisiers, aussi tout blancs, se dressent en pjramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

« Les oiseaux semblent viser parfois à eee effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une molle harmoaie.

« Si Ton pouvait s'identifier au printemps, forc«r cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout Tamour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité,'que serai^ce de moi ? Il y a des moments oà, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela i. »

Ces sentiments éclatent davantage encore dans son œuvre pnocipale, le Centaure, dont Sainte-Beuve a dit : « Rien n'est plus pui99iiit que ce rêve de quelques pages, rien n'est plus accompli et plus cla»» Bique d'exécution *. »

La poésie de Maurice de Guérin, égale à sa prose comme sentiment, lui est inférieure comme expression. On y reconnaît quelques qualités de naturel, de facilité, de verve et' d'abondance ; mais la forme est défectueuse ; on n'y rencontre pas cette science indispensable du rythme, de la coupe et de la cadence* Ce sont des vers inachevés.

Eugénie de Guérin fut supérieure à son frère au point de vue poétique ; elle eut aussi plus d'âme.

Gomme lui, elle avait connu les heures de défaillance et de mélancolie plaintive ; mais elle gardait toujours en elle le sentiment profond des consolations religieuses; elle triomphait de ces affaissements de Tintelligence par un acte de volonté vaillante. Aussi que de craintes, que de sollicitude inquiète, lorsqu'elle le voyait « errant et vagabond dans le pays du vide », savourant « l'amère volupté des rêveries dissolvantes • I » « Gela dépend de toi d'être heureux, lui écrivait-elle, non pas de ce bonheur qui ne touche pas du pied la terre, comme tu

* Trébutien, 1861, t. !•».

* Étude biographique et liitéraire, etc.

' Gustave Meriet, les Femmes et les Livres.

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