BANVILLE
tiellement française *,laballade, illustrée par François Villon, reprise avec succès par Clément Marot, délaissée dès le dix-septième siècle, et dont la Fontaine avait le dernier fait usage.
Les lois de la ballade sont restées fixes et « inviolables * » ; mais le poète a rajeuni ce rythme en faisant entrer dans son cadre archaïque des sentiments modernes. Celte restauration d'un poème gracieux, dont rallmre indépendante se prèle également à toutes les inspirations, méritait un bon accueil.
Les Exilés re nferment quelques poésies assez remarquables : le Sanglier^ Une femme de Bubens, Érirma, le Cher Fantôme, A Georges Bochegrosse. MalheuFeusement ces pièces mêmes ne sont pas exemptes des abus de rimes, dlmages bràlaiites et d*épithètes vagues, sur lesquels nous aurons à revenir dans notre appréciation d'ensemble.
En f87i, furent publiées les Idylles prussiennes.
Écrites dans un jouraal^ sous la pression des événements, composées au jour le jour, sous la dictée des faits, ce sont essentiellement des poésies de circonstance. La physionomie du siège s'y trouve retracée dans ses moindres détails. Les souffrances physiques et morales de toutes sortes, les revers continuels, la faim, le bombardement, toutes ces misères et tous ces sacrifices, y sont racontés en vers quelquefois émus, souvent railleurs. Certaines idylles ont une allure plus forte, plus solennelle. La poésie s'élève, le vers prend de l'ampleur et de la véhémence, la' strophe éclate comme un cri vengeur :
« Frères I sous le canon qui tonne Entendez frémir nos bourreaux.
Il dit, rennemi qui s'étonne :
a Quel est ce peuple de héros !
Trahi, vaincu dans les fumées, Il ressuscite vigilant ; Il se relève, les armées Jaillissent de son cœur sanglant I »
Les Idylles prussiennes renferment d'heureuses inspirations. Le «ouvenir de la façon hâtive dont elles ont dû être composées nous dispense d'en indiquer les nombreux défauts de détail.
La ressemblance est si parfaite entre las Odes funambulesques et les Occidentales, qu'il serait oiseux d'en séparer l'étude. Le premier de ces recueils est, comme le second, une parodie lyrique. Dans l'un €t dans l'autre se retrouvent la môme souplesse de style, mais aussi le même, dévergondage d'imagination et souvent la même absence de pensée. Dans l'un et dans Vautre se remarque un amour égal de la poésie compliquée, matérielle et mécanique, une recherche égale de la rime sonore, bruyante et vide.
* Trente-six ballades joyeuses, avant-propos..
* Charles Asselineau, Histoire de la Ballade.
Le délicat imitateur de la poésie grecque a délaissé la Muse de ses premières œuTres pour les mauvais calembours et les plais quolibets du dix-neuvième siècle. Du vers harmonieux des Stalactites et du Sang de la eoupe^ le poète est descendu aux plaisanteries de carrefour, à la farce grossière.
Les Odes funamlmlesques et les OeddentaleSfCea volumes « de rythme forcé et de pensée atone ^ », révèlent chez leur auteur une adresse extraordinaire dans Fart d'amener à la fin du vers des sons presque identiques ; mais cette perfection de la rime est un obstacle à la franchise de l'idée» à la soudaineté du trait d'esprit. Quelques épigrammes assez fines, quelques détails amusants animent ces deux recueils ; mais on renccontre, à côté de ces saillies, bien des strophes banales, bien des plaisanteries communes.
Le dernier recueil de M. de Banville est terminé par XXIV RondeU composés à la maniéne de Charles d^Orléans. Nous donnerons, en citant le Matiriy un exemple de ces petits poèmes à l'allure vive et légère, et dont les vers symétriques, harmonieusement disposés^ en rendent la lecture des plus agréables.
Le Matin.
Lorsque s'éveille le matin Au Luxembourg encor désert.
En chantant dans le gazon vert Les oiselets font leur festin.
Les feuilles sont comme un satin Des larmes de la nuit couvert, Lorsque s'éveille le matin Au Luxembourg encor désert.
Le moineau du quartier Latin, Pour qui se donne le concert, A des miettes pour son dessert, Et folâtre comme un lutin Lorsque s'éveille le matin.
La Terre, le Café, la Paix doivent aussi être signalés parmi les rondels les plus gracieux.
Nous avons suivi M. de Banville dans toutes ses œuvres. Nous nous sommes efforcé de faire connaître en détail leur esprit et leur importance ; il nous reste à généraliser ces appréciations.
Disciple et émule de Théophile Gautier, M. de Banville représente
< Barbey d*Aarevilly, les (Euvres et les Hommes, 3* partie. Chez Amyot.
toute une école, celle de la poésies plastique ». L*auteur àesStalac* tites est un fin ciseleur et fouilleur de vers, un sculpteur en fait de style, un ouvrier de mots extraordinairement habile, un artiste très ingénieux à rendre dans ses rythmes^ selon Texpression de Sainte- Beuve, des copies et presque des moulages de l'art grec ; mais ce n'est pas un vrai poète. Ses premières compositions, tout imprégnées d'une chaleur juvénile, quelques pages élevées du Sang de la coupe, ne suffisent pas à lui faire donner ce titre. Car il n'a écrit, le plus souvent, ni pour exprimer un sentiment vrai, ni pour répandre une émotion sincère, mais pour réaliser une forme visible et sonore, mais pour donner raison à cette pensée, la règle unique de ses inspirations : « La rime est tout^. » Quel que soit son talent d'artiste littéraire, de linguistCi de rythmique, de métrique.', M. de Banville devait s'attendre, dans sa préoccupation exclusive de l'assemblage des mots et des assonances, à manquer souvent de variété, à répéter les mêmes images, à retomber dans les mêmes effets.
En relevant ces diverses fautes nous avons voulu faire connaître surtout les excès de la poésie plastique, de la poésie des mots. Mais ces défauts ne doivent pas nous faire oublier les qualités exceptionnelles de M. Théodore de Banville. Nous reconnaîtrons donc qu'il a montré dans un grand nombre de compositions beaucoup d'abondance lyrique et descriptive, d'éclat sculptural et musical, et qu'en ses imitations ou ses rénovations des rythmes anciens, il a donné de fréquents exemples d'épanouissement heureux et doux. M. de Banville aurait pu devenir un maître, s'il avait joint plus de sentiment à ses remarquables facultés poétiques.
— Né en 1839 —
M. Sully-Prudhomme, un poète I d'une haute et sérieuse valeur, dont chaque œuvre est le résultat d'une impression vraie ou d'une étude profonde, naquit en 1839. Examinons chacune de ses œuvres dans l'ordre de leur publication .
Son recueil des Stances et Poèmes renferme des pièces charmantes, pleines de détails frais et gracieux, bien qu'empreint|9s de quelque
1 Mimes dorées. A Gabriel Marc.
s « Je ne suis qu'un métrique. » Trente-six ballades joyeuses, XXVI.
subtilité. Les impressions fugitives, leâ images flottantes comme des rêves y sont souvent traduites avec une propriété d'expressions qui leur donne une grande originalité.
M. Suljy-Prudhomme a parfois des sentiments d'une subtilité étrange. Sa pensée n'est d'abord qu'un songe indécis, qu'une vapeur indéfUiissable; il sent que les désirs qu'elle exprime ne se réaliseront pas et sont impossibles ] et cependant il caresse cette image chimérique, il lui donne une forme et des contours, il la fixe, il la précise ; cette fumée se condense, devient une figure radieuse, entralnaQte ; elle l'attache^ et le captive comme une apparition ; il est heureux, p croit en la certitude de ce bonheur, et quand cette ombre si légère et si fluide disparait, il en éprouve autant de regrets que s'il perdait un bien véritable. Ma Fiancée est un exemple de ce tour de force d'î^nagination.
Quelques pièces ont une vigueur réelle. Le Galop est écrit en vers prompts, heurtés, comme la course effrénée d'un cheval. Le Lion révèle aussi unq grande énergie ; ^lais ce poème, en.différents passages, pèche par une exagération de force qui touche de bien près à Tenflure. età.la iredondance.
Les mêmes qualités et les mêmes défauts, joints à une originalité plus piquante, se. ri^tTOuyent dans les Épreuves (1866). Ce recueil de sonnets est divisé en quatre parties : Amour, Boute, Rêne, Action.
Le ton de souffrance répandu sur toutes ces poésies jette dans Vâme une profonde fatigue.
Les Écuries d'Augias font diversion . Ce poème antique montre le talent de M. Sully-Prudhomme sous une face nouvelle et révèle un grand mérite de narration. Dans cette pièce sobre, énergique et hardie, chaque mot est l'expression d'une idée, chaque vers est l'expression d'un fait. La majesté de la force calme, tranquille, sûre d'ellemême du héros grec, apparaît là entière et sans altération. La puissance de la poésie est digne de la vigueur d'Alcide.
Après s'être ainsi essayé dans la poésie lyrique et narrative, M. Sully- Prudhomme aborda le genre descriptif. Ses Croquis italiens (4869) contiennent d'heureifsès esquisses, à la fols fortes et exactes. LVtiste a longuement examiné avant de peindre ; le poète a longuement regardé avant d'écrire ces petits tableaux pleins de contrastes des ruines grandioses et des rues souillées de Rome, de ses palais d'autrefois et de ses taudis d'aujourd'hui. Ses croquis d'un panneau, d'un groupe, d'un marbre mutilé ;'ses portraits des belles Transteverines et des marchandes de Isl Pescheria, toutes ces œuvres révèlent une étude consciencieuse et un talent réeliM-. Sully*PrudhQmme a montré aussi un véritable mérite de descripteur dans son tdbleau du Cygne, une des pièces les plus- remarquables de son recueil des SolUudes,
Les Solitudes (1869), que M. Sarcey a comparées avec quelque raison aux Feuilles d^ automne de Victor Hugo, portent l'empreinte d'une grande sensibilité. Là surtout le poète découvre toute la délicatesse
de ses pensées. Ses meiUeùres productions sont nées quelquefois d'une impression vagiie, éphémère et recueillie arec amour. M. SuUy-Prudhomme a connu la solitude du coeur dans une maison étrangère, dafis une auberge, et il a écrit la fantastique rêverie : Effet delune ; la solitude de Tâme au milieu d'une foule bruyante, et il a composé l'éloquente satire : le Peuple s'amuse. C'est ainsi qu'il a mêlé aux notes les plus attendries les accents les plus énergiques. La Damnation, les Couples maudits, les Combats intimes sont autant de nobles pensées revêtues d'une forme large et vigoureuse. Leur effet est saisissant, ail milieu d'un- grand nombre de pièces dont la subtilité n'est pas exempte de mièvrerie.
M. Sùiry-PrudhOttimône montre' une véritable supériorité que lorsqu'il cède à un mouvement d'enthousiasme nettement déterminé. Ainsi, ses impressions sur la guerre (iSl%) manquent de l'énergie que le sujet réclamait. Sa muse, habituée jusqueJà aux images vaporeuses du sentiment, a peu compris la précision cruelle des champs de bataille. Le patriotisme, réel dans l'âme du poète, manque de chaleur dans l'expression, M. Sully-Prudhomme a atteint cependant un certain degré d'élévation dans quelques-uns de ses sonnets sur la Erance, publiés en 1874-
Vers la môme époque, il donnait au public les Destins et la Révolte des fleurs.
' Les jyestîns' [i^l^) sont une oeuvre philosophique remarquable sous le rapport de la poésie, et défectueuse au point de vue de la pensée. C'est la -question du mal débattue et jugée en dehors de toutes les solutions chrétiennes.
Nous n'appuierons point sur le caractère irréligieux de ce poème. M. Sully-Prudhomme, en faisant de l'instinct la base de toutes lesrésolutiotis humaines et en s'écartaht d'une façon aussi complète de la doctrine consolante du libre arbitre, a touché de bien près à la théorie du fatalisme ; mais il était conduit à te principe par l'inspiration même de l'œuvre : les Destins sont l'histoire dé la création sans créateur.
La Révolte des fleurs (1874) , est une fiction gracieus)e, où le poète s'attache à faire ressortir rutilité des fleurs et la douce influence que leur spectacle exerce sur l'âme et sur les sens^
M. Sully-Prudhomme a eu le talent de traiter ce siget délicat avec un charme sans fadeur.
L'année suivante parurent les Vaines Tendresses, Ce recueil se résume en une longue aspiration vers l'infini et vers les amours sans bornes. Mais pourquoi ces tendances idéales sont-elles si souvent assombries par le doute et le découragement? Heureusement d'aimables poésies, dont l'inspiration est douce et familière, viennent reposer l'âme de ces peintures attristantes.
Toutes les pièces sont écrites avec un soin remarquable et un sentiment exquis de la cadence ; elles sont partagées en stances courtes
458 LES POÈTES DU DIX-NEUVIË»f£ SIÈCLE.
que termine presque toujours la chute prompte, frappante, d'un petit vers de deux ou de trois pieds, de quatre au plus ; quelques-unes ont des effets inattendus d'harmonie et présentent les idées les plus suaves et les plus gracieusea.
Le recueil des Vaines Tendresses formerait un recueil excellent, s'il n'y avait pas entre ses différentes parties des inégalités fâcheuses. Les raffinements de la pensée, dans certaines poésies, sont poussés à un degré fatigant d'exagération. La sincérité de ces délicatesses de sentiments n'en cache point les fadeurs et les insignifiances. Le goût manque quelquefois au poète, il lui fait même entièrement défaut daus les Parfums anciens.
La pièce Au Zénith, publiée dans le Parnasse contemporain (1876), marque un progrès immense dans le talent du poète. Fortement inspiré par cet héroïque exemple de l'amour de la science, M. Sully-Prudhomme s'est élevé au faite delà grande poésie.
La dernière strophe est sublime. Cette pièce Au Zénith serait une œuvre presque parfaite, si là encore le poète ne s'était laissé entrdner par sa funeste tendance à philosopher à tout propos et hors de propos. Des attaques inopportunes contre la religion viennent singulièrement amoindrir cette composition puissante et priginale.
La production la plus importante de M. Sully-Prudhomme est sa publication récente, la Justice (1877).
Avide de vérité et de certitude, le poète sentit un jour le besoin de donner un but déterminé à ses rêveries. Abandonnant les investigations idéales, il ramena ses observations vers l'homme* A défaut de joies religieuses, il chercha la justice ; à défaut de la perfection céleste, il chercha la perfection du bien sur la terre.
Mais comment connaître la raison des lois, le vrai sens des choses? Où trouver la justice? Existe-t-elle sur terre dans les relations entre les espèces ?... les espèces ne subsistent qu'aux dépens les unes des autres, par une incessante immolation des faibles.
Dans l'espèce ?
« ... L*appétit seul, qu'un plus beau nom déguise^ Règle de tous les cœurs les vœux et les élsns. »
Dans les rapports des États entre eux ?
« Partout mettant la force aux ordres de la ruse, Le dragon de la guerre a rougi ses anneaux. »
Dans l'Etat ?... On n'y voit que luttes et ambitions, contenues non par un sentiment de raison équitable, mais par un intérêt de réciprocité :
c L*égoi8me entre égaux veille à la paix commune' ; L'être le plus féroce épargne alors autrui, Parce qu'il reconnaît sa propre vie en lui. Et fait sur lui Tessai de sa propre fortune. »
Au delà de la terre ? panmi les inondes célestes ?. . • L'identité de la matière et celle de ses lois dans Funivers ne permettent pas de croire que leur constitution morale soit différente. — Ainsi la justice n'existe pas dans la nature physique, l'étude de la terre et des planètes ne la révèle pas. M. Sully-Prudhomme se tourne soudain, par un mouvement sublime, vers le monde intérieur * :
c Comment donc se fait-il que mon cœnr répudie Les absolutions de ma raison hardie ?
Âurait-il des raisons qu'elle ne comprit pas ? Elle informe, elle instruit; Berait*ce lui qui Juge? Que dis-Je ? la Justice, au lieu de fuir mon pas, N'aurait-elle qu'en moi, dans mon cœur, son refuge ? »
Refoulé de tous côtés en lui-même, le poète en revient au témoignage irrécusable de sa conscience, et déclare qu'il n'est de tribunal sûr et sacré qu'en l'âme.
n songe alors qu'il peut exister entre les planètes et l'homme des rapports intimes, et que la pensée communique par tous les points avec rétendue. Cette réflexion sur la grandeur de Fâme lui fait reconnaître que la Justice même est le respect de l'homme pourl'homme. Du respect de l'individu au respect de la société le passage est prompt. La sympathie, qui seule peut faire naître ce sentiment de mutuelle considération, estdonc la condition essentielle de la justice. La science, c'est-à-dire la connaissance exacte de l'homme ; l'estime, c'est-à-dire l'affirmation de ses qualités, créent et développent la sympathie. La justice est par conséquent le terme idéal de la science étroitement unie à Tamour.
Ainsi M. Suliy-Prudhomme prend pour base de la justice les penchants primordiaux du cœur humain, et, dans sa théoriCi la raison fait place à l'instinct. Après les exagérations pessimistes du début, après les sombres généralisations des premières veUles, on reste bien étonné d'une telle conclusion. Elle est si complètement en désaccord avec le but et les résultats de la science moderne^ qu'on a peine à comprendre par quel caprice intellectuel le poète a placé un sentiment irréfléchi et arbitraire, au-dessus de cette compagne née du progrès de l'homme par l'homme, la raison. Considérée à ce point de vue, « son œuvre, dit un critique distingué *, nous laisse mal satisfaits. Elle mécontentera également les sévères observateurs de la réalité et les penseurs qui ont placé leur idéal plus haut que l'instinct et que le sentiment. Le poète semble avoir lui-même éprouvé quelque malaise, et pour étayer sa première théorie, il en a émis une seconde, qui se rapproche beaucoup des idées de Proudhon, et qui fait consister la justice dans le mutuel respect de la dignité hu-
1 Jules Levallois, Vlmtructiim publique^ 37 avril 1S78. sid., t6<d., 4 mai 1878.
maine. d Mais que devient ee respect de la dignité de Tâme, si l'âme n'est pas immortelle ? « A-t-on jamais parlé de la dignité d'une bulle de savon*? » La théorie de M. Sully-Prudhomme est singulièrement hasardée ; mais, il faut le dire, son esprit a conservé dans le poème de la Justice une tendance profondément marquée vers les nobles aspirations, et une généreuse répugnance contre les doctrines de découragement et d'abaissement du positivisme. Son Invocation à la Justice renferme un certain nombre de vers d'une grande élévation de pensée :
<r...Je te rends ma foi. Qa'un captieui génie
Wextirpe des aveux que mon insUnct renie,
Je ne livrerai 'plus au peu (^ue je conçois
Tout le vrai que je sens pour douter que tu sois!
En vain me prouvât-on contre tes voix intimes.
Que la tombe est la même aux bourreaux qu*aiix victimes,
En vain mes appétits de leurs iniquités
Par le droit au bonheur se diraient acquittés.
On ne croit jamais bien ce qu'on rougit de croire,
Et Teffet sur la vie en demeure illusoire ;
Un témoignage en nous, moins subtil et plus fort,
Donne à la preuve infâme invinciblement tort ! »
La forme adoptée par l'auteur de la Justice démontre un extraordinaire talent de versification, mais n'est pas appropriée à ee sujet de longue haleine, de haut vol philosophique \ le sonnet et la triple strophe invariablement alternés, ces rythmes savants et compliqué^ revenant toujours méthodiquement, ont nui à la variété comme à la souplesse; de l'allure. D'un autre côté, M. Sully-Prudhoi^Qme, dans ses développements des théories positives, a laissé trop de place aux abstra,ctions pures. Quelquefois vague, indéterminé, son poème est en général d'une difficulté de lecture redoutable. On voudrait y voir moins de raisonnements, et plus d'animation^ plus de vie, plus de couleur. Ces réserves faites, la Justice doit être regardée comme une œuvre grande et énergique, où l'auteur a révélé, sinon des convictions justes, du moins une puissance de sincérité pleine à la fois d'éclat et d'intérêt. Parfois même quelques vers émouvants viennent rappelpr toute la sensibilité poétique de M. Sully-Prudhomme. Telles, le$ premières pages de la Huitième veilky où son âme a de nouveau montré combien elle s'intéresse à tous les mouvements de la natujre, avec quelle exactitude et quelle profondeur elle reflète toutes les impressions des hommes. Ce poème est d'une beauté calme, rigide, Composé presque entièrement de sonnets réguliers uçis entre eux par l'idée toujours nette et suivie, il atteste une persévérance et une force de travail étonnantes . Nous ne relèverons pas les inégalités et les obscurités qui se rencontrent dans un certain nombre de vers : les qualités hautes et viriles de l'ensemble ne permettent point de s'arrêter sur ces défauts de détail.
^ Jules Levallois, Vlnstruclion publique, 27 avril 1878.