‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 8 sur 106 · DE RAVIGNAN · texte numérisé non relu

DE RAVIGNAN

avait le don de convaincre. L'imagination, la couleur, la mise en scène manquaient; mais il s'appliquait davantage à expliquer solidement le fond du christianisme ; il amenait l'incroyant vaincu et changé aux pieds du prêtre qui absout. L'un inaugura les conférences ; l'autre y ajouta laretraite de la semaine sainte, couronnée, le jour de Pâques, par trois ou quatre mille communions d'hommes. Logicien impitoyable, l'éloquent religieux poursuit le mal dans tous ses retranchements, jusque dans les replis les plus cachés de la conscience humaine. Avec ses raisonnements qui marchent droit au but, avec ses réflexions toujours judicieuses et d'un sens exquis, il confond l'erreur qui se déguise ; il arrache à la passion ses honteux secrets. Il fait retentir à l'oreille du coupable les menaces du châtiment ; mais il a soin de lui montrer aussi la récompense qu'il peut espérer. Toujours, à côté du fouet de la justice inexorable, il place le pardon de l'infinie miséricorde.

Quand on songe aux résultats obtenus, on ne peut nier que le P. de Ravignan n'eût reçu le don de la grande éloquence.» En le lisant, dit le P. de Ponlevoy, on pourrait trouver qu'il manque de littérature et de poésie; on n'y songeait même pas en écoutant sa parole originale et puissante : il prenait le mot qui rendait sa pensée, parlait pour convertir et non pour plaire... Son style était un peu rude et heurté, mais par là même il devenait plus nerveux et plus incisif : il avait de la soudaineté et du trait*. » Il possédait en outre une pleine assurance; un débit dont la chaleur allait toujours croissant et qui, à la fin, s'enflammait et brûlait tous les cœurs; un accent de conviction auquel il était difficile de résister et qui lui constituait une étonnante autorité, a Cette véritable domination oratoire donnait une majesté incomparable à son exposition, et à sa logique une irréfutable puissance '. » L'effet se produisait unanime dans l'assemblée ; l'émotion gagnait de proche en proche, à travers tout l'auditoire, les fibres les plus rebelles.

Les conférences du père de Ravignan ne soulevèrent point, comme celles du père Lacordaire qui, malgré tous les ménagements de sa charité d'apôtre, attaquait de front les idées et les hommes de la société moderne, des critiques amères ou violentes dans les journaux et parmi les écrivains delà libre-pensée. On se bornait à des comptes rendus plus ou moins exacts, et l'orateur fit une fois pour toutes ses réserves à cet égard. Prêtre, le P. de Ravignan exerçait un droit, quand il exposait la doctrine ou qu'il abordait le champ des controverses religieuses ; et ce droit, on le lui reconnaissait. Il pensait, de son côté, qu'il attaquait suffisamment les erreurs et les préjugés du monde, s'il réussissait à faire triompher les doctrines chrétiennes dans les cœurs.

1 Vie dn R, P. de Ravignan^ t. I, p. 220, 221. «/6i(/.,p. 221.

A Tépoque de ses plus grands succès de conférencier, en 1840, le P. de Rayignan eut à prononcer une oraison funèbre, celle de monseigneur de Quélen, archevêque de Paris. Le trait caractéristique de la vie entière du prélat fournit à l'orateur la division de son discours : le premier point est consacré à la force, le second à la douceur, qui distinguaient éminemment Tarchevéque défunt. L'illustre conférencier de Notre-Dame parut alors au-dessous de son talent. Mais on ignorait que sa parole n'avait point été libre ; qu'il avait eu de grandes susceptibilités à ménager, et que même il avait dû soumettre Toraison funèbre à l'examen préalable d'une commission de censure imposée par le gouvernement. Il écrivait, sur ce sujet, à son supérieur : « J'avoue, mon révérend père, que, si j'étais l'abbé de Ravignan, je n'accepterais jamais les conditions du ministre S et j'enverrais immédiatement ma démission à MM. les vicaires capitulaires ; mais le père de Ravignan fera tout ce que vous voudrez. •

Les grandes conférences de Notre-Dame ne suffisaient pas au zèle de cet apôtre. Il se prodiguait dans toute la France et hors de France. En 1837, il prêche l'Avent à Lyon, en 1838 et en 1840 à Bordeaux, en 1839 à Grenoble, en 1841 à Rome, en 1842 à Besançon, en 1844 à Toulouse, en 4845 à Metz, puis à Dijon, à Poitiers, à Angers, à Nantes. On le voit, en i 842, prêcher à Notre-Dame le Carême, suivi de trois retraites simultanées pendant la semaine sainte, puis l'Avent à Besançon, et enfin faire trois mois de conférences dans l'église Saint- Sé vérin.

En dehors des conférences de Notre-Dame, nous ne possédons que celles qui furent prêchées à Besançon.

En province, l'orateur de Paris se transforme avec son auditoire plus croyant. Il y a des différences notables dans le fond et la forme de ses discours ; il faut sans doute une large part à la discussion, mais sa parole est plutôt évangélique que démonstrative. Et l'on peut dire qu'apôtre et missionnaire, le père de Ravignan parait supérieur au grand prédicateur d'apparat. « Les missions, les retraites, écrit son biographe, là fut vraiment sa puissance. » On avait remarqué que dans ses retraites de la semaine sainte, à Notre-Dame, le saint religieux était particulièrement touchant ; tous ses auditeurs sentaient alors, au fond de leur âme, comme une vibration sympathique.

Mais tandis que, du haut de la chaire, le père de Ravignan attaquait avec tant d'ardeur l'incrédulité et les passions humaines, il dut descendre dans l'arène pour d'autres combats. Il s'agissait de la suppression légale des Jésuites en France. Le complot avait été merveilleusement ourdi; toutes les haines étaient amassées, toutes les calomnies préparées ; le pouvoir et la presse marchaient d'accord. Un homme seul gênait leurs desseins. « Vous n'y entendez rien, disait M. Royer-Gollard ; il faut séparer la cause de cet homme d'avec

^ M. Testo, ministre des cultes et garde des sceaux.

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