‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 9 sur 106 · DE RAVIGNAN · texte numérisé non relu

DE RAVIGNAN

celle de son corps; car M. de Ravignan a la candeur de se croire jésuite. »

L'illustre conférencier écrivit alors ce plaidoyer mémorable : De Vexistence et de VinstUui des Jésuites, qui devait ramener tant d'esprits prévenus.

Tout est traité, dans cette défense, avec une si généreuse franchise et avec un tel accent de vérité que les Jésuites ne pouvaient plus rencontrer que des ennemis de mauvaise foi. L'impression fut grande. La brochure du P . de Ravignan rallia de nouveaux amis aux Jésuites et força momentanément leurs ennemis à désarmer.

Dix mois plus tard, au mois de février 1844, quand il reparut dans la chaire à Paris, l'illustre apologiste de la Compagnie de Jésus fut salué par un murmure respectueux et sympathique. Le père de Ravignan devenait une puissance avec laquelle la coalition antireligieuse devait compter.

Cependant, les persécutions recommencèrent en 1845, et, en 1846, es noviciats des Jésuites furent supprimés, les pères dispersés dans une foule de maisons où ils ne pouvaient résider qu'en petit nombre. C'est alors que le père de Ravignan dépensa pour la défense de la Compagnie une somme incalculable de force, de talent et d'énergie. Malgré tant de luttes et d'épreuves, il ne discontinua pas l'œuvre.

La station de 1846 fut sa dernière à Notre-Dame. A Liège, quelques mois plus tard, pendant les exercices du jubilé, le célèbre orateur fut atteint d'une extinction de voix, n dut songer au repos. Les eaux et le séjour de Vais lui furent ordonnés.

Mais le repos ne pouvait convenir à cette âme ardente et forte. « L'apôtre épuisé, dit l'auteur de sa Vie, employait les restes de sa voix à former des apôtres. » Il ouvrit à Vais, en faveur de ses jeunes frères appelés à prêcher un jour, un cours d'éloquence sacrée. Ses principes oratoires disent admirablement ce que doit être l'éloquence de la chaire au dix-neuvième siècle.

De 1846 à 1848, le père de. Ravignan, toujours malade, garda un silence absolu. Mais tout à coup la voix lui revint, et l'apôtre zélé ne tarda pas à remonter en chaire. Seulement sa manière ne fut plus la même ; il ne voulut plus d*autre préparation que la prière et la réflexion. Ses discours n'avaient point le même éclat; on trouvait que l'orateur de Noire-Dame ne respectait pas assez son ancienne gloire ; mais il était plus apostolique, plus entraînant. On ne sentait point, d'aOleurs, l'improvisation, tant il restait toujours mesuré.

Dans une seule année, il prêcha plusieurs sermons de charité à Paris, ce qui donna lieu de dire que nul, mieux que lui, ne savait demander et obtenir. Il se fit aussi entendre à Amiens, à Orléans, à Tours, au Havre, à Poitiers. En 1850 et 1851, il reparut dans sa première chaire de Saint-Thomas d*Aquin, tous les vendredis de carême. L'année suivante, il se chargea des homélies du vendredi, à Notre- Dame, et de la retraite des hommes pendant la semaine sainte. Le

père Lacordaire avait alors repris ses immortelles conférences. « Ainsi, dit le P. de Ponlevoy, le fils de Saint- Dominique éclairait les intelligences avec toute la splendeur de son talent, et, pendant la retraite, le fils de Saint-Ignace remuait les cœurs avec toute la puissance de son zèle. »

Nous mentionnerons encore la mission que le père de Ravignan alla prêcher à Londres, pour les Français, pendant la durée de l'exposition universelle, en i85i. Il n'acheva sa carrière de prédicateur qu'en novembre 1857 pso^ la retraite donnée aux carmélites de la rue de Messine.

Peu après, le 3 décembre, jour de Saint-François-Xavier, le saint religieux tomba malade. Sa maladie fut longue et cruelle; il la supporta avec une inaltérable résignation. Il s'éteignit le 26 février 1 858, plein de mérites et de vertus, laissant après lui le souvenir d'une forte et persuasive éloquence.

Ce qu'il y a d'incomplet dans l'expression extérieure de sa pensée s'explique par son dévouement aux âmes : cofnme saint Paul, il n'avait pas le temps de soigner le style ; il allait au plus pressé. Il se dépensait en détail pour le salut des autres, t Sermomeusnonin persuasibilibus humanœ sapientise verbiSy sed in ostenisione spiritus et virtutis, » pouvait-il dire avec l'Apôtre *. Les conquérants écrivent en se battant, <;omme César.

Nous avons fait connaître dans leur vie religieuse et littéraire les grands orateurs sacrés du siècle ; maintenant nous voudrions parler, comme il convient, de quelques prédicateurs contemporains, et en particulier des successeurs de Lacordaire et de Ravignan dans la chaire de Notre-Dame, qui, sans posséder la même force de parole, ont aussi mérité les triomphes de l'éloquence ; nous voudrions signaler à la jeunesse chrétienne les brillantes qualités oratoires des évéques de Tulle, de Poitiers, de Reims, NN.SS. Berteaud, Pie, Landriot, et résumer, pour les faire dignement apprécier, les conférences tant applaudies du P. Félix et du P. Montsabré ; mais ici l'espace nous manque, et nous ne saurions reprendre, même en les abrégeant, ces notices de notre grande histoire.

1 I Cor, y II, 4.

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