LA CHANSON FRANÇAISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
ques, humoristiques, excentriques et patriotiques? « Si peu qu'un individu sache Torthographe, il a bientôt trouvé des rimes telles quelles, accouplé des lignes d'une certaine mesure, et mis ces lignes sur un air quelconque ^ »
Les sujets de ces plates compositions restent invariablement les mêmes, et ces thèmes faciles, les passions populaires, le vin, la mitraille, offrent toujours aux poètes de casinos d'éternels lieux communs à glaner. Parfois une amusante caricature de mœurs, une pièce à succès, se glisse au milieu de ces redites. Qui peut compter alors ce qu'il eu est fait de copies et de variantes?
Les chansons écrites et débitées <c à la cavalière », les chansons déshonnêtes ont la prédilection du public. Les pièces morales sont peu goûtées, et VOuvrier d'autrefois, le Bon Ménage, le Bon Curé, le Charpentier, le Laboureur, de M. Achille du Clésieux, par exemple, seraient mal reçus. A part de rares exceptions, toute la faveur populaire est acquise à ces compositions malsaines où les pures tendresses et les affections légitimes sont toujours présentées sous les couleurs les plus hardies ou l'aspect le plus ridicule.
Ces quelques détails sur la muse foraine et populaire résument le caractère principal de la chanson actuelle. Nous laisserons de côté tant de productions banales^ et, faisant un retour en arrière, nous parlerons seulement des hommes qui surent, en ce siècle, être à la fois chansonniers et poètes .
1 Charles Nisard» Chansons populaires.
DESAUGIERS (Marc)
Celui que la chanson devait rendre si célèbre, le futur président du Caveau moderne, débuta, fort jeune, par le théâtre.
Il composa plus de cent pièces de théâtre de toute espèce : comédies, opéras-comiques, yaudevilles, farces, parodies, soit seul, soit, le plus souvent, avec des collaborateurs pour une moitié ou pour un tiers. Mais là n'était point sa* véritable vocation. Ce gai et vif esprit était fait pour la chanson, la vraie chanson française et gauloise.
Ses premières compositions en ce genre laissent voir quelques tâtonnements, quelques hésitations ; on y sent encore la recherche du mot, du trait d'esprit, de la note amusante. Mais bientôt ses refrains prennent de la force, s'appuient sur une gaieté plus franche, et découlent naturellement d'une verve facile et abondante.
Désaugiers a voulu, dans ses chansons, distraire par les images riantes, réveiller par de piquants souvenirs, exciter par de gais tableaux l'esprit toujours préoccupé de Thomme en place, l'imagination appesantie du vieillard, le cœur incertain des femmes *. Le mérite de ces poésies n'est pas toujours égal. Parfois l'inspiration du chansonnier est courte et peu soutenue : très vive au début, elle fléchit tristement à la fin. Mais quelques pièces ont une haute valeur littéraire. Sainte-Beuve a dit, par exemple, de la Treille de sincérité (1814) : « Composition, détail, expression et facture, elle me parait tout réunir au point de perfection et à ce degré d'art dans le naturel qui, en chaque genre et même en chanson, constitue le chef-d'œuvre. » Béranger a beaucoup vanté, et avec non moins de raison, la pièce ravissante de grâce et d'esprit: Tableau de Paris à dnq heures du matinj et de longtemps l'on n'oubliera ces délicieuses chansons formant contraste entre elles : Ma fortune est faite, le Réformé content de V être,
La gaieté de Désaugiers était sincère, sans conséquence et sans arrière-pensée, folle quelquefois, mais gardant d'ordinaire une décence relative dans l'expression et le respect pour les choses saintes, ce qui lui fit rencontrer indulgence chez le clergé et chez les personnes religieuses. Il a présenté sans amertume une vive peinture du ridicule, faisant <c rire aux dépens de tous, et jamais aux dépens de personne ». Ses vers respirent la candeur, la bonté, la tendresse,
^ Chansons, préface.
GOUFEÉ. 471
accompagnée d'une aimable malice, d'un demi-ton de tristesse, d'une mélancolie répandue dans l'air de ses chansons comme dans leurs paroles *.
Avec beaucoup de Terre, il avait une élégante pureté de style. Il chantait on ne peut mieux, jouait très bien, et faisait admirablement valoir ses chansons. Tant de causes lui procurèrent une vogue immense, lui concilièrent d'universelles syoïpathies. On a presque oublié ses refrains bachiques, ses tin tin tin et ses joyeux flonflons ; mais son nom réveille encore un bon souvenir de franche et spirituelle gaieté.
GOUFFÉ (L.-Armand)
Les divers recueils d'Armand GoufTé ont été publiés sous les titres : Ballon dressai ou Chansons et autres pièces de L.- Armand Gouffé, convive des anciens dîners du Vaudevilley Vun des fondateurs du Caveau moderne, et voilà tout ; Ballon perdu ; Encore un ballon ; le Dernier Ballon, Les pièces qui les composent sont d'une grande richesse de rimes et révèlent un soin toujours égal du style. On y remarque surtout le rare bonheur avec lequel le poète s'est tiré de formes souvent bizarres et difficiles.
Les meilleures compositions d'Armand Gouffé sont animées d'une gaieté doace, sans éclats. Quelques-unes laissent voir beaucoup d'esprit et de délicatesse. V Éloge de Veau est de toutes ces pièces la plus justement connue.
Olivier de Basselin avait dit:
« Qui d'eau fait breuvage N'a point d'entendement *. $
Le même, ou son contemporain Jacques le Houx ', s'était écrié :
« Que l'on fasse cette eau servir Ou à faire le pot bouillir.
Ou à tremper la morue I
Icy n*en entrera ]à.
L'eau le monde submergea» ;
Et la terre en fut perdue. »
< Sainte-Beuve» Portraits»
« Vaux-de' Vire d^Oliiner Basselin, XXI,
» Ibid., XVL
Gouffé, lui, chanta cette eau tant méprisée.
Sa chanson est restée si populaire, qu'elle se réimprime chaque année à des milliers d'exemplaires, et qu'il ne s'est pas encore trouvé un seul chansonnier qui ait osé en refaire une sur le même sujet.
D'autres, où le ton satirique domine, sont pleines de rerve et de saillies. VÉcuelle de bois^ dirigée contre Désaugîers, et longtemps attribuée à Béranger, eut un succès prodigieux.
Aussi ingénieux vaudevilliste que spirituel chansonnier, Gouffé fut surnommé le Panard du dix-neuvième siècle.
BERANGER (Jean-Pikkre >e)
Béranger est un des poètes contemporains qui auront eu à la fois la réputation la plus retentissante et la plus contestée. On a tantôt loué son talent jusqu'à l'exaltation, tantôt déprécié ses meilleures œuvres jusqu'à l'injustice. Proudhon le proclamait un jour le plus grand poète du dix-neuvième siècle, et le lendemain s'ériait : « Aucune qualité propre ne le distingue, si ce n'est peut-être la fatigue et Tobscurité fréquente de ses vers. » Les uns assurent que ses chansons sont empreintes d'une délicatesse de cœur, d'ime finesse d'esprit, d'une chaleur de patriotisme dont il n'y a de modèle ni dans Fantiquité ni chez les modernes. Les autres déclarent publiquement que Béranger n'a été ni un poète de sentiment, ni un poète populaire, ni un poète national. La diversité de ses productions explique, jusqu'à une certaine mesure, ces excès d'éloges et de critiques. L'auteur de Mon àme^ des Oiseaux et des Hirondelles, est aussi l'auteur de Ma grand'mére et des Deux Scsurs de charité; le poète ému des affections légitimes et des sentiments généreux a souvent célébré la débauche et rimpiété; et le chantre inspiré dont la voix a fait retentir les accents patriotiques des Enfants de la France et du Vieux Drapeau, i< le ménétrier dont chaque coup d'archet avait pour cordes les cœurs de trente-six millions d'hommes exaltés ou attendris^ >», a bien des fois jeté au vent des paroles de haine et de révolte. Au
1 Lamartine.