DÉRANGER
premier choc de doctrines si diJETérentes entre elles, il n'était pas facile de rester impartial, et de se garder également de l'enthousiasme et du blâme exagérés. Cette impartialité, nous tâcherons de Fobseryer dans l'appréciation que nous allons faire du poète et de l'homme.
Jean-Pierre de Déranger naquit à Paris, rue Montorgueil, le 19 août 1780, dans une maison où son grand-père exerçait la profession de tailleur.
Ses débuts ne furent point des chansons. Après quelques études sérieuses de la langue et des secrets du style, il aborda la poésie sérieuse et élégîaque. Lamartine a conservé l'un de ces premiers essais, Qlycère, dont le ton et la cadence rappellent les élégies d'André Chénier. Déranger composa vers la môme époque le plan et les premiers chants d'un poème épique intitulé Clovis ; puis traita successivement la tragédie, la ballade, l'idylle et le dithyrambe. De ces différentes poésies, il alla définitivement à la chanson et y resta. n s'appliqua à tirer parti de ce genre trop dédaigné jusqu'à lui et dont il comprenait mieux que personne la difficulté comme l'importance :
a La chanson, a-t-il dit lui-même, est un genre très difficile à traiter. Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur grâce au refrain ; mais cette obligation de l'asservira ce même refrain en gène le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace 6te de la clarté à l'expression, il est très difficile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. D faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant. Je crois que la chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter... Il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellant dans la chanson. »
Déranger n'eut plus dès lors qu'une ambition : faire de la chanson ce que la Fontaine avait fait de la fable et y conquérir la première place *. Ses essais furent pénibles : ses ressources pécuniaires étaient restreintes, mais la gaieté de ses vingt ans le consola vite de cette épreuve passagère.
Un emploi universitiaire vint bientôt le délivrer des craintes matérielles de l'existence, n put chanter et rimer à son aise. Napoléon était encore dans toute la splendeyr de ses conquêtes et de sa puissance. Déranger écrivit le Bjoi d'Yvetot, Le conquérant s'amusa beaucoup de cette fine et spirituelle critique de son règue et de sa grandeur. Il ne vit là qu'un chef-d'œuvre d'enjouement inoffensif et n'en sentit point toute la portée politique. Cette petite pièce est parfaite ; (c pas un mot qui ne vienne à point, qui ne rentre dans le rythme et dans le ton ;
1 « J'ai voulu devenir le preniïer dans la chanson, est une phrase que je lui ai entendu répéter souvent. » (Louis Yeuillot^ Odeurs de Paris^ 3* édit., p. 371.)
c'est poétique, c'est naturel et gai ; la rime si heureuse ne fait, en badinant, que tomber d'accord avec la raison ^ »
Encouragé par ce début, qui avait fait dire à Désaugiers : « Je donnerais vingt de mes meilleures chansons pour avoir fait le Boi cPYvetotf » Déranger composa le Sénateur, bouffonnerie un peu vive, raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, dont le succès fut prodigieux et que l'empereur même chanta dans son palais.
La Restauration allait bientôt exciter sa verve satirique. Dès lors, plus de couplets badins, plus de chansons erotiques : la politique et les passions du temps vont devenir la source de toutes ses inspirations. La Requête présentée par les chiens de qualité^ où sont raillis les habitants du faubourg Saint- Germain, et la Censure, dirigée contre les rats-de-caMe littéraires, lui attirent les admonestations de l'Université ; il n'en continue pas moins, sous le couvert de l'anonyme, sa guerre contre les amis du pouvoir, et VEnfant de bonne maison, la Marquise de Pretintaille, le Marquis de Carabas, V Habit de cour, circulent dans toute la France.
En 1821, il fit paraître un recueil de ses chansons, et donna en
même temps sa démission. Dès lors les couplets se succédèrent avec
rapidité ; les odes patriotiques et libérales, les élucubrations du
Moulin-Vert et les attaques au nouveau régime se répandirent avec
« une abondance et un succès qui donnèrent l'éveil au gouvernement.
On envoya le poète devant les juges, sous la triple accusation d'outrages à la religion, aux bonnes mœurs et au roi :
« Mase, voici la grand'salle...
Eh quoi I vous fuyez devant Des gens en robe un peu sale, Par vous piqués trop souvent! Revenez donc, pauvre sotte, Voir prendre à vos ennemis, Pour peser une marmotte, Les balances de Thémis K »
M. de Marchangy, « l'homme aux fougueux réquisitoires ' », était l'accusateur public; M. Dupîn, le défenseur.
La liberté de badinage permise aux chansonniers parut dépassée, et Déranger fut condamné, malgré tout l'esprit de son défenseur, à trois mois d'emprisonnement et à 500 francs d'amende.
Malgré ses succès après 1830, il se hâta de sortir de la Dce. Il se sentait lui-même « au-dessous de la réputation qu'on lui avait faite ^ ». Dès 1833, il prévoyait que sa réputation déclinerait d'autant
i Sainte-Beuve, Causeries, 15 juillet 1850.
< La Muse en fuite, ou Ma première visite au Palais de Justice.
* Eugène de Mirecourt, Béranger,
* Bérangér, Correspondance, Lettre à M. le comte des Fosses, tO aoftt 1837.