BÉRANGER
plus vite qu'elle avait été nécessairement fort exagérée par l'intérêt de parti qui s'y était attaché. Défiant de ses forces et le cœur plein d'amertume, il dit un jour : Adieu, chansons !
« Pour rajeunir les fleurs de mon trophée, Naguère encor, tendre, docte ou railleur, J^allais chanter, quand m*apparut la fée Qui me berça chez le bon vieux tailleur. « L'hiver, dit-elle, a soufïïé sur ta tète : Cherche un abri pour les soirs longs et froids. Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix Qui n*a chanté qu'au bruit de la tempête. » Adieu, chansons 1 mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait : l'aquilon a grondé. »
Ce furent, en effet, les derniers accents qu'il fit entendre au public. Nous ne dirons rien de son recueil posthume, sinon que les pièces qui le composent sont pour la plupart froides et monotones. La vieillesse avait glacé le rire sur les lèvres du chansonnier.
Le talent de Déranger s'est révélé sous des faces hien diverses. Après la vraie chanson représentée par le Roi d'Yvetot; après les flonflons bruyants et les couplets égrillards ; après la chanson bachique et licencieuse, ce sont les romances gracieuses et sentimentales, Si j'étais petit oiseau, Souvenirs d'enfance, les Rossignols, empreintes d'une douce émotion et d'une pureté irréprochable; après les accents énergiques et retentissants de l'ode patriotique, ce sont les pointes satiriques, les refrains acres et mordants ; et parmi tout cela, comme une dernière éclosion de son génie « savant, délicat et laborieux^ », les ballades philosophiques comme le Temps ou les BoJUmiens, socialistes comme les Contrebandiers ou le Vieux Vagabond,
Par cela même qu'il visait à faire plus que des chansons, Béranger a beaucoup soigné la forme. Ces pièces, qu'on pourrait croire produites d'un jet, sont lentement et péniblement travaillées. Il écrivait ses vers avec calme, sans enthousiasme, et trouvait, dans cet équilibre de l'inspiration, le mot absolu, le trait railleur. La pensée, lentement conçue dans son esprit, mûrie par la méditation, était aiguisée à loisir. « Il y a tel de mes couplets, avouait-il, qui m'a coûté des semaines de réflexions '. » — « Il ne s*en cachait pas, dit à ce sujet Lamartine, il ne se donnait pas pour un improvisateur, comme nous fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par cette loterie de l'inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs honheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de génie et de patience; chacune de ses chansons est une combinaison ache-
1 Sainte-fieuve, Causeries, 15 juillet 1850.
'Béranger, Lettre à M. Hippolyte Fortoul, 27 avril 1836, t. II, p. 321.
yée et réussie de facture, une miniature de patience ^. » II voulut être élégant tout en restant un éci^ivain populaire. Il composa pour la foule « avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan ». — « Son talent, dit un critique, fut de renfermer dans un cadre étroit une idée claire, bien définie, aisément compréhensible, et de l'exprimer par des formes simples. Il pensa aux illettrés qu'oublient trop en France les poètes, punis de ce dédain par une réputation circonscrite '. » Il a une diction à lui. Le principal secret de cette diction est d'employer les formules, les mots les moins recherchés pour exprimer les idées les plus hautes, et au contraire, de revêtir les pensées les plus ordinaires des plus riches ornements de la poésie et de l'harmonie. La clarté lui platt encore plus que l'élégance; il vise à « une forme précise, ennemie de Tindécision ». Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, la langue de ce chansonnier qu'on appela le dernier des classiques manque, en bien des endroits, de limpidité, de clarté ; elle est souvent contournée, obscure, incorrecte '. La pensée trop abondante est étouffée ou amoindrie dans Tespace trop resserré du couplet. La rime le gêne et rend parfois son vers vague et inexpressif. La concision à laquelle il s'est attaché avec excès est souvent pénible^ et le travail est trop marqué. Sans être un critique d'un puriâme pointilleux, on pourrait relever par centaines les incorrections dans le recueil de ses chansons. Parfois aussi sa poésie languit et rampe, ou tombe dans le mauvais goût. Le goût, chez Béranger, n'était d'ailleurs ni bien sûr ni bien fin. « Moi, je lis tout, éctit-îl, Paul de Kock et Aristote \ » 11 lisait beaucoup, en effet ; mais, qiioi qu'il ait dit dans ses lettres ' de la facilité avec laquelle il aurait traité la critique littéraire, ses jugements étaient faibles et ses vues étroites* Croiraiton qu'il ne distinguait pas la manière d'André Chénier d'avec celle de Latouche 7
La chanson de Béranger n'est pas, comme celle de Désaugiers, essentiellement gaie. Ses biographes racontent qu'il commença par être profondément mélancolique, et qu'il ne chassa de son sein
1 Lamartine, Cours de littérature. Entretien XXI.
> Théophile Gautier^ Moniteur ^ 12 octobre 1857.
' Sainte-Beuve; qui a beaucoup reproché à Béranger son obscurité, en donne comme exemple particulièrement curieux ce couplet de VÉpée de DamocièSf où le poète s'attaque à Louis XVIII dans la personne de Denys le Tyran :
« Tu crois du Finde ayoir conquis la gloire, Quand ses lauriers^ de ta foudre encor chauds, Vont à prix d'or te cacher à l'histoire, Ou balayer la fajige des cachot*,,* ■
Ce couplet, comme dit l'auteur des Causeries du lundi (17 Juillet 1850), reste à Tétat de pur logogriphe.
* Lettre à M«« Cauchois-Lemaire, 19 avril 1837.
* Corresp.f t. I.