‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 83 sur 106 · DUPONT · texte numérisé non relu

DUPONT

la tristesse que par une violence de raison, vers trente ans. La nature première reprit souvent le dessus, et elle a laissé son empreinte dans toutes ses œuvres. Sa gaieté n'est pas une gaieté de tempérament ; elle manque d'entrain et d'abandon. La tristesse va mieux que la joie à son génie ; ce que Chateaubriand a poétiquement exprimé quand il a dit : « En général, M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes. » Cette tendance d'esprit du poète doit être signalée, car elle a produit les Hirondelles. Rien de supérieur, dans son recueil, à cette élégie ravissante, où les plus doux sentiments de Tâme et du cœur sont exprimés dans un langage simple et harmonieux.

Mais quelques-unes de ses chansons n'ont pas seulement cette teinte mélancolique des HirondeUeSy elles sont profondément tristes. L'esprit de misanthropie railleuse qui les a dictées affecte douloureusement. Béranger, en écrivant le Jour des Morts et le DeprofundiSj avait une gaieté factice.

Ce qui convient surtout à son talent, c'est la satire qui s'adresse en haut plutôt que celle qui s'adresse en bas, la satire qui attaque les institutions plus encore que les individus. Son esprit sarcastique et frondeur, toujours prêt à se ranger du côté de l'opposition, a tiré un parti tout nouveau de la chanson, cet instrument si sûr et si actif de propagande. Nombre de ses chansons sont des pamphlets rimes, et il est peu de pamphlets en prose qui aient eu une influence aussi grande et aussi étendue. D'autres révèlent un observateur et un penseur assez profond ; Chateaubriand, qui avait été chanté par lui et qui le paya d'un très large retour d'éloges, a pu en signaler plusieurs : k Vieux Caporal, l'Akhimiste^ le Juif cirant, comme des chefs-d'œuvre de philosophie K

DUPONT (Pierre)

Les chansons de Pierre Dupont ont eu un très vif et très légitime succès au moment de leur apparition, et, bien que l'éphémère instant de leur vogue soit déjà loin de nous, il en est quelques-unes que l'on chante encore, que l'on chantera toujours ; car elles unissent

1 Chateaubri&nd & Béranger^ 7 août 1S83.

au sentiment poétique le plus délicat une verve toute française et une piquante originalité.

Une pièce, Mes Bœufs, fit d'un seul coup sa réputation populaire.

Sous ce titre collectif, les Paysans, cinq autres chansons suivirent immédiatement les BcBufs : la Fête du village^ le Braconnier^ les Louis d'or, la Musette neuve et le Chien du berger.

Le succès de Pierre Dupont allait toujours croissant. « Le mérite de ces chansons est discutable, disait en 1851 un critique peu favorable au chansonnier ^, mais non la vogue de popularité qu'elles ont obtenue. Ces chansons ont ét^ bruyamment chantées dans la rue et accompagnées sur les élégants pianos des salons de Paris. Le jeune poète a fait coup double, et a conquis à la fois la popularité et^la mode. »

Le même critique, après avoir conseillé à Fauteur de la. MiAse populaire de ne pas s'endormir sur ses trop faciles succès, lui reprochait de prêter ses couplets aux banalités socialistes.

« Qa*il ne s*abase pas, disait-il, au point de croire qae ses chansons ont quelque chose de patriotique et de national { elles sont composées pour certaines factions et chantées par des factieux. Ces chants sont du reste son crime et, un jour ou l'autre, seront son châtiment. Que de vers admirables et de flots de poésie faudrait-il pour effacer le souvenir de cet appel à la révolte et à l'indiscipline intitulé le Chant du soldat ! »

Le même esprit anime bien d'autres pièces : Chant des nations. Chant du vote, Chant des transportés. Chant des étudiants, Chant des paysans, etc. Dans ces compositions violentes, Dupont reate toujours inférieur àlui-mémè et ne s'élève guère au-dessus du médiocre Nous ferons exception pour les Journées de juinj où l'émotion est vérî|jdile, l'accent de douleur sincère et la poésie digne du sujet :

« Quatre jours pleins et quatre nuits, L'ange des sombres funérailles. Ouvrant ses ailes sur Paris, A soufflé le vent des batailles.

O république au front d*airain, Ta justice doit être lasse ; Au nom du peuple souverain, Pour la première fois, fais gr&ce, »

Ces vers sont beaux en eux-mêmes, mais Pierre Dupont n'est pas là sur son terrain. «Sa muse, dit Eugène de Mirecourt, n'est pas une euménide coifiTée de couleuvres que Ton doive rencontrer, hurlant un jour d'émeute, au coin des carrefours : c'est une nymphe des prés et des bois, une douce hamadryade, qui vit de la sève des arbres et

1 Emile Montégut, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1851*

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