‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 86 sur 106 · LE SONNET · texte numérisé non relu

LE SONNET

infinité d'autres à son imitation » ; le sonnet d'Olivier de Magny , Dtalogue entre Vautheur mort d* amour et Caro le nautonnier infernal^ lequel fut très prisé et « passa pour un ouvrage si charmant et si beau qu'il n'y eut presque point de curieux qui n'en chargeât ses tablettes ou sa mémoire » ; le sonnet de Desportes, Diane et Hippolyte, pour lequel Henri lY donna 30,000 livres à l'auteur ; celui d'AcheUini sur la prise de La Rochelle, que Richelieu paya 3,000 livres ; le sonnet admirable de Desbarreaux sur la Pénitence ; ceux de Voiture et de Malleville, imités du fameux sonetto d'Annibal Caro Sur le réveil de sa maîtresse ; l'amusante parodie de Paul Scarron, Le pourpoint troué par le coude ; et surtout les sonnets de Voiture et de Benserade, qui divisèrent la cour et la ville, formèrent deux ' partis, les Uranins et les JobelinSy occasionnèrent de véritables émeutes, et firent écrire sonnets, gloses ^ et dissertations.

Le sonnet, qu'avait effleuré Corneille, diminua rapidement d'importance vers la fin du dix-septième siècle et disparut au dix-huitième. Le dix-neuvième siècle devait amener sa renaissance.

L'école romantique réhabilita cette forme tant aimée au seizième siècle, et Sainte-Beuve donna l'exemple.

Bientôt, parmi les délicats, ce poème servit, comme au seizième siècle, à interpréter tous les caprices, toutes les fantaisies ;et Joachim du Bellay, publiant cinquante sonnets à la louange d'Olive sa maîtresse, fut dépassé par un romantique, Philoxène Boyer, ciselant sur ce rythme un recueil entier de pièces amoureuses, et le faisant ensuite imprimer à un seul exemplaire sur papier rose *,

Le goût du sonnet, véritable épidémie, gagna de proche en proche. On se rappela le vers de Boileau ; une même pensée d'émulation excita dans le domaine de l'art les forts et les humbles, les penseurs et les impuissants ; chacun voulut trouver ce « sonnet sans défaut », cet oiseau rare, ce sonnet phénix, dont nous n'avons pas encore d'exemple ; chacun voulut, renfermant son inspiration dans un cadre inflexible et circonscrit, créer un chef-d'œuvre, un médaillon unique,

« Sublime seulement par sa perfection *. »

Puis on se lassa de ces patientes ciselures, de ces longs travaux d'émailleur; ce rythme ne fut plus qu'un exercice, une habitude, une forme toute faite applicable aux sentiments les plus mesquins, aux descriptions les plus banales, et les sonnets furent lancés par volumes à la publicité. On eut des sonnets mystiques, des sonnets capricieux, <ies sonnets hiératiques, des sonnets héroîqws^ des

i Sarrazin, Glose à Jf. Esprit sur le sonnet de M. de Benserade, ' s A. de Pontmartin, Univers illustré, 23 nov. 1867. > Amédée Pommier, Mon utopie.

sonnets parisiens, des sonnets russes, des sonnets humouristiques, des sonnets fantastiques, des sonnets de tous genres. « La bande des sonneurs de sonnets, a dit un critique, est si nombreuse et si loquace qu'on ne sait auquel entendre ^. » Il y eut entre les poètes rivalité pour le nombre comme pour la valeur des sonnets. Boulay-Paty en écrivit quatre cent quinze ; Joseph Autran trois cent deux ; Edmond Arnould deux cent quatre-vingt-quatre j Fr. de Grammont deux cent soixante-treize ; Jules Lacroix cent quatre ; Arsène Houssaye cent un ; Joséphiri Soulary cent soixante-douze. On vit des publications importantes, de volumineuses anthologies exclusivement formées de ces poèmes : les Sonnets et eaux- fortes, œuvre à laquelle prirent part quarante-deux sonnettifites appartenant presque tous à l'école parnassienne ; le journal le Sonntttisle, dirigé par M. Paul Yibert ; et surtout VAlmanach du Sonnet, représenté, par plus de deux cents collaborateurs, parmi lesquels se distinguent : François Coppée, Sully- Prudhomme, Théodore de Banville, Anatole France, Paul Demeny, Armand Sylvestre, Arsène Houssaye, Antony Yalabrègue, José-Maria de Heredia, Raoul de Bonnières, Francis Pittié, Frédéric Plessis, Emmanuel des Essarts, Joséphin Soulary, Auguste Barbier, Louisa Siefert, Aicard.

Presque tous les poètes du siècle ont sacrifié à ce genre à la mode; seuls parmi les plus élevés, Lamartine et Victor Hugo Tont négligé ou dédaigné.

On regarde généralement comme les meilleurs sonnettistes ' : Joséphin Soulary, Edmond Arnould, Boulay-Paty, José Maria de Heredia, Jules Lacroix.

•Plusieurs autres écrivains célèbres à des titres différents, Sainte- Beuve, Antony Deschamps, Auguste Barbier, Alfred de Musset, Louis Yeuillot, Gérard de Nerval, Joseph Autran, Arsène Houssaye, M. de Grammont, Baudelaire, Albert Mérat, ont traité ce genre d'une manière trop importante pour être passés sous silence.

Théodore de Banville, Sully-Prudhomme, François Coppée ont encore donné d'excellents exemples du sonnet régulier. ^

Le sonnet a eu, dans ce siècle, ses apologistes et ses adversaires.

Charles Asselineau, un érudit en cette question, a écrit : o Le sonnet est un symptôme en histoire littéraire. On ne le trouve cultivé, et florissant qu'aux époques de forte poésie \ »

Un autre critique, envisageant le môme symptôme d'une façon toute différente, et regardant ce poème de très haut, en a fait l'amusette des sociétés jouant aux petits jeux de la littérature \

Sainte-Beuve a comparé le sonnet à une goutte d'essence enfermée

* Georges Lafenestre, la Poésie française en 1872-1873.

* Au seizième siècle, les auteurs de sonnets s'appelaient ^des Sonnetieursm (CoUetet, Hist, des poètes fronçais^ J. Marot.)

3 Charles Asselineau, Monographie du sontiet.

* Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les Hotnmes*

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dans une larme de cristal ; Joséphin Soulary, le sonnettîste par excellence, a dit : « S'il n*est pas la forme des puissants du rythme, il est au moins le rythme des soucieux de la forme ^ »

M. Barbey d'Aurevilly s'est écrié : «Rîfen n'est grand, rien n'est élevé que l'espace ; le génie dans les petites choses n'est plus le génie '. »

En jugeant le sonnet plutôt dans ses effets que dans sa nature, en l'examinant plutôt dans ses résultats acquis que dans son essence lyrique, les différents auteurs qui se sont prononcés sur ce poème ont rarement évité les appréciations exagérées. Les uns, frappés seulement de l'usage abusif que tant de rimeurs en ont fait, ont perdu de vue les avantages de sa structure ingénieuse et délicate. Les autres, pleins d'enthousiasme pour sa forme incomparable, ont légitimé l'appropriation d'un même rythme à tous les caprices, à toutes les fantaisies. Les uns ont méprisé sou cadre restreint et soutenu qu'il étouffe la pensée. Les autres, s'appuyant de l'exemple de du Bellay ^, d'Edmond Arnould*, et de Sully-Prudhomme ^, ont démontré qu'il est applicable aux sujets les plus étendus. D'un côté le sonnet est interdit à outrance, de l'autre recommandé jusqu'à l'excès.

M. Georges Lafenestre, se tenant dans une juste mesure, a finement indiqué la destination véritable et la valeur de ce poème : « Soit pauvreté, dit- il, soit impuissance, quantité de rimeurs l'ont adopté, par la seule raison que le cadre est tout fait, de petite dimension, qu'avec un peu d'exercice on le remplit toujours vaille que vaille, et qu'on n'a point ainsi la peine de chercher, pour chacune de ses fantaisies, la forme logique qui s'y devrait adapter. Le sonnet est un trop beau cadre pour qu'on l'applique indifféremment à ces mille sortes de poésies courantes et faciles, qu'on appelait au dix-huitième siècle Poésies fugitives. Ce goûfde l'uniforme appliqué à toutes les inspirations révèle plus de pauvreté dans l'invention que de tenue dans l'esprit ; l'intelligence du poète qui aie malheur de se condamner à cet emprisonnement quotidien finit presque toujours par s'étioler et se rfi^etisser, au point de ne pouvoir plus respirer à l'air libre le jour où elle veut rompre avec ses habitudes casanières. Oter au sonnet le mouvement, l'élan, le cri, c'est méconnaître absolument sa nature, c'est le mutiler, c'est le tuer*. » *

Nous ajouterons quelques réflexions.

On a beaucoup exagéré les difficultés de ce poème, ces entraves qui rendaient sceptiques Boileau et l'évéque de Vence, mais qui ne sont rien auprès des complications de la ballade et de la double bal-

* Louis de Veyrières, Monographie du sonnet.

« Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les Hommes , 3 ostvm^ Soulaiit. ' Songe ou vision sur Romef poème en sonnets.

* Edm. Arnould a formé des poèmes de vingt-quatre et de vingt-cinq sonnets.

> La Justice. Voir ci-dessus l'article sur ce poète.

< Georges Lafenestre, /a Poésie française en 1872-1873.

lade. Le sonnet n'en reste pas moins supérieur à tous les poèmes à forme fixe, car il représente mieux qu'aucun autre, dans la disposition de ses strophes et la combinsdson de ses vers, Funité de pensée et le mouvement lyrique. Un sonnet parfait est une création. Le sonnet doit être le moule d'une idée complète et forte. Suivre cette idée fermement conçue, la développer dans les treize premiers vers, et la faire éclater souveraine, irrésistible, inattendue au quatorzième, telle doit être la marche de l'inspiration dans ce poème. Le sonnet ne souffre point de médiocrité, sa construction réclame un savoir-faire exquis. Ces exigences d'une œuvre où toutes les défectuosités de langage et de rythme ne peuvent être tolérées expliquent le petit nombre de pièces véritablement remarquables éparses dans les innombrables recueils de sonnets publiés au dix-neuvième siècle.

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