LA POESIE DESCRIPTIVE
La poésie descriptive s'était soudainement développée au dix-huifième siècle. L'amour de la campagne, des bergers et des bergères était devenu généraL Rosset, Saint*Lambert, Boucher, Delille, Caste], Lemierre, chantèrent longuement les douceurs champêtres, le calme des bois, le charme des vallons et des prés. La poésie descriptive semblait briller d'un vif éclat; et'cependant cet enthousiasme, si nouveau en France, pour les spectacles extérieurs, n'enfanta que des œuvres languissantes, froidement méthodiques et d'une composition tout artificielle. La langue appauvrie du dix-huitième siècle demeurait impuissante à rendre la grandeur de la nature. Le respect exagéré du style noble, l'éternel emploi des périphrases incolores lui défendaient dépeindre, dans leur sobre vérité, les travaux, les mœurs, 2e bonheur et la simplicité de la vie rustique. L'abus de la mythologie rendait communes les plus douces images; le mélange des abstractions didactiques communiquait aux plus riants tableaux une insupl^ portable aridité.
Attachés comme leurs prédécesseurs au culte exclusif de Flore, de Pomone, des Sylvains ou des Nymphes, les poètes champêtres de l'Empire reproduisirent dans leurs monotones descriptions tous les défauts du siècle précédent. Une soudaine métamorphose provoquée par un homme de génie se fit à l'aube de la Restauration. « Hauteur d'accent, largeur de coup d'œil, grandeur d'imagination, profondeur de sentiment : voilà par où débute la poésie de la nature au commencement du dix- neuvième siècle ; voilà ce qu'apportent au monde ébloui et ravi les premières Méditations de Lamartine. L'évolution est complète et décisive. On entre de plain pied dans des sphères nouvelles, inconnues jusqu'alors ou réputées inaccessibles ^ » Disciple littéraire de Jean-Jacques Rousseau, unissant comme lui le paysage à l'expression du sentiment, l'auteur du Lac, cet admirable ressouvenir, allait enfin donner à la poésie descriptive la vie, la chaleur, l'é motion. « L'enchanteur avait trouvé moyen de peupler la nature, no^ pas en y multipliant, comme ses prédécesseurs, les dryades, les nymphes et les faunes, mais en y introduisant les deux acteurs qui lui donnent sa valeur morale et sa sublimité en ramenant l'homme et Dieu qu'on en avait écartés systématiquement. » Élevant sa pensée par le sen-
^ Jules Levallois, Étude littéraire^ en tète d'une Idylle normande par André Lemoyne.
timent religieux, le grand poète allait répandre dans tous ses tableaux les effusions lyriques dont son âme débordait en face de la nature .
Les continuateurs de Lamartine, d'après leurs aspirations particulières^ firent subir quelques changements à sa manière de concevoir et de peindre le paysage. Victor de Laprade est, en,tre tous, celui dont les idées et les sentiments, la forme et la cadence du vers, se rapprochent davantage de la poésie lamartinienne. Comme le chantre d'Elvire, il aime de préférence les sommets nuageux, les cimes superbes -,. et les impressions que ces grands spectacles lui causent, il les rend avec la même ampleur mélodiçuse. De ces hauteurs où la poésie devient quelquefois abstraite et vague, Leconte de Liste nous ramène à des tableaux purement terrestres. Il nous transporte sous la zone torride et décrit froidement, sans passion, les spectacles les plus étranges de cette nature exubérante. Plus coloré que Laprade, plus ému que Leconte de Lisle ^, M. Lacaussade est le représentant le plus fidèle et le plus élevé de la tradition lamartinienne. Les mêmes qualités descriptives, mêlées d'une grâce délicate et d'un charme tout musical^ se reconnaissent dans les poésies champêtres de Joseph Autran.
Avec André Lemoyne et André Theuriet, le paysage littéraire est entièrement transformé. Les plus exacts des poètes descriptifs de Tancienne école s'étaient contentés d'exprimer la vérité d'ensemble ; les autres n'avaient reproduit la nature que sous des formes vagues, sans ^précision. <t Chez Lemoyne, dit Jules Levallois, tout est à son plan,, reçoit la lumière qui lui convient, observe Tallure et l'attitude qui lui est propre, porte le nom qui lui appartient. Avec lui, point d'arbres abstraits, mais des peupliers, des saules, des trembles ou des bouleaux ; point d'animaux quelconques, mais la belle vache rousse, qui ne s'effraye point des rigueurs de l'hiver, ou la voyageuse hirondelle, chère elle-même au voyageur, ou le loriot jaune, cet artisan sans égal dans la fabrication des nids. » André Theuriet a merveilleusement senti le charme de la poésie populaire et compris- qu'il y avait dans le sol même du pays natal une source bien autrement vivace et rafraîchissante que les traductions grecques, romaines ou anglosaxonnes où s'étaient alimentés successivement les classiques et les romantiques.
Les paysagistes de la nouvelle école ont ainsi introduit dans leurs peintures un élément nouveau, l'élément national. Ils ont fait connaître à la France les beautés pittoresques de la patrie. S'appliquant surtout à la justesse des couleurs, à la précision des lignes, ils ont donné à la poésie descriptive un charme de détails qu'elle n'avait pas encore possédé. Malheureusement on a fait, dans ces dernières années, un abus excessif de la description. De nombreux ri- ' meurs, des poètes citadins, sans aptitudes spéciales, ont rendu faux ou factice ce genre où, chez eux, l'imitation ingénieuse supplée en quelque sorte à la stérilité de l'esprit et du cœur.
1 Jules Levallois.
FONTANES (Louis, marquis de)
Celui qu'on a nommé le dernier parent de Badne pourrait prendre place parmi les auteurs du dix- huitième siècle aussi bien que parmi ceux du dix-neuvième ; la plupart de ses poésies étaient en effet composées et publiées avant 1800 ; il avait pu connaître Voltaire et J.-J. Rousseau et il vécut dans la société de Ducis, Dorât, Delille, d'Alembert et la Harpe.
Fontanes, dans des vers qui caractérisent parfaitement l'homme et le poète, avoue qu'il n'avait pas le goût du travail ; il devait déplorer plus tard cette heureuse paresse agréablement chantée. En 1802, il écrivait à l'un de ses amis :
« Travaillez, méditez, faîtes valoir tous vos talents dans la jeunesse, mon bon ami. Ne soyez pas aussi paresseux que moi. J'ai perdu quinze ans de ma vie à des niaiseries et à pis encore. Le passé m'offre des regrets, l'avenir de faibles espérances *. »
La postérité doit* elle joindre ses regrets à ceux de Fontanes, et l'auteur de la Chartreuse de Paris et du Jour des Morts occuperait- il une place plus élevée dans la hiérarchie des poètes s'il s'était appliqué davantage au développement de son talent ? Nous ne le croyons pas, car les qualités qui s'acquièrent, la correction du vers et la pureté racinienne du style, Fontanes les possédait ; il lui manquait précisément ce que ne peut donner l'étude : la force et la couleur.
S'il ne posséda pas le génie, il sut du moins l'admirer chez les autres ; mais, fait étrange, quoiqu'il « aimât l'espérance et la jeunesse, il ne sentit pas Lamartine naissant et ne l'apprécia point à sa valeur '. »
Les vers de Fontanes sont élégants et châtiés comme sa prose, mais sans imagination, sans feu. Cet homme, au cœur si chaud pour ses amis, n'avait pour le public, selon l'expression de Chateaubriand, qu'une plume refroidie. Par compensation, « ses pensées et ses images ont, comme le dit le même écrivafn, une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. » Tout ce qu'il a fait est agréable, mais il y manque le souffle et l'élévation. D'ailleurs il ne se surfaisait pas à lui-même sa valeur littéraire, et il savait bien que sa haute situation politique n'était pas étrangère à sa renommée. Ajoutons à son
1 Lettre à M. Philibert Guesneau de Mussy, 1802.
* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt,, 31* leç., 1. 11^ p. 13é.
honneur, qu'au milieu de ses emplois et de ses fonctions officielles, il ne cessa de cultiver les lettres : grand maître de l'Université, il leur donnait toujours quatre heures avant d'ouvrir son cabinet
Un autre mérite jeta beaucoup d'éclat sur sa personne : c'était le charme de sa conversation vive, animée, soudaine, pittoresque, fertile en heureuses citations, mais quelquefois assez éloignée du goût pur et sévère qu'il avait toujours en écrivant.
• Quand Je pense, dit ChônedoUé, ce fervent admirateur de Fontanes, aux promenades délicieuses que nous avons faites en 1807, au bois de Boulogne, au bois de Yincennes, et qui étaient pour moi une suite d'études poétiques où Je trouvais tout ce qui pouvait me fortifier et m'encbanter, critique fine et piquante, instinct poétique admirable, goût rapide et infaillible, mémoire imperturbable, citations variées à Tinfini et toujours à propos, abondance intarissable dlmages, d'expressions créées et de vers improvisés, faits de verve et de génie... »
Chénedollé dit dans un autre endroit :
« Nous avions surnommé Fontanes, Chateaubriand et moi, en riant, le Sanglier dCErymanthe^ et cela peignait à merveille sa brusquerie et sa verve. »
Sainte-Beuve, qui se montre toujours un peu partial dans son appréciation sur Fontanes, fait sur le même sujet la réflexion suivante:
. « Il y aurait à s'étendre, si c'en était le lieu, sur cette opposition piquante du plus poli, du plus mesuré des écrivains, et d'un causeur si franc et môme si cru. »
Bien que les poésies de Fontanes soient d'un genre un peu passé, elles n'en méritent pas moins d'être maintenues, suivant l'expression de Sainte-Beuve, dans la suite des tons et des nuances de la poésie française ^.
CHÉNEDOLLÉ (Charles-Julien Lioult de)
Charles-Julien Lioult de Chénedollé est un de nos bons poètes descriptifs. Après des voyages en Italie, en Allemagne, en Suisse» accomplis pendant les années les plus orageuses de la Révolution, il
* Chateaubriand et son groupe litt.^ 21«leç., t. U, p. 1Î3, note.