‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 88 sur 106 · CHÊNEDOLLÉ · texte numérisé non relu

CHÊNEDOLLÉ

publia, en 1807, le Génie de V Homme. Dans ce poème philosophique et descriptif, il montra Fhomme d'abord étudiant les cieux ; ensuite cherchant à connaître le séjour qu'il habite ; puis se repliant sur luimême, et s'efforçant de deviner sa propre nature ; enfin se considérant comme être social, et cherchant quelle forme de gouvernement donne la plus grande mesure de bien, et présente la moindre quantité de mal.

Cette dernière partie de ses œuvres est particulièrement remarquable par la grandeur et l'énergie des pensées. Fortement pénétré de la valeur intellectuelle et morale de l'homme, le poète a fait ressortir avec beaucoup de chaleur le néant des doctrines de J.-J. Rousseau dans le Contrat socialj et montré la distance immense qui sépare la civilisation de l'état naturel, l'esprit de la matière, la justice de la force brutale, et la sagesse de l'imprévoyance.

Ce lY* chant du Génie de Vhomme est le plus soigné , cependant il s'y rencontre encore beaucoup de faiblesses et d'inégalités. Aussi fut-on longtemps avant de reconnaître la valeur poétique de cette oeuvre philosophique.

Le talent descriptif de Chênedollé ne fut pas apprécié comme l'avait été celui de Delille et d'Esménard. « La réputation du Génie de i'Aomme, nous dit-il lui-même, s'est faite lentement; elle a eu à triompher de nombreux obstacles ^. »

Le public n'accueillit pas non plus avec une grande faveur trois livres d'odes et de petits poèmes donnés en 1820, sous le titre d'Études poétiques. Chênedollé avait composé ses poésies lyriques en Allemagne, auprès de Klopstock; leur publication, faite au milieu des débuts de Lamartine et de Victor Hugo, fut tardive et inopportune. Plusieurs des petitspoèmes ajoutés aux pièces anciennes témoignaient d'un rare talent. « Le dernier Jour de la moissonj le Tombeau du jeune laboureur j la Gelée d*avril, étaient des inspirations nées de la vie des champs, et qui gardaient en elles comme une douce senteur des prairies normandes *. »

Dans le Dernier Jour de la moisson, l'enthousiasme de Ja poésie lyrique est joint d'une façon très heureuse à la fraîcheur de la poésie idyllique.

Le Clair de lune de mai ^st un petit chef-d'œuvre de calme et molle rêverie.

Chênedollé, disciple d'André Chénier, dont l'un des premiers il <^onnut et goûta avec enthousiasme la poésie, fait très bien le vers et possède un style correct, harmonieux, une facture personnelle, n a dit de lui-même qu'il était le Girodet de la poésie : c'était le peintre avec lequel il croyait avoir le plus de rapports. Chênedollé a

1 Lettre du 21 mars 1821, dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, s Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe Hit., Chênedollé, t. II, p. 306.

dans les Ters, comme Girodet dans la peinture, une imagination brillante et rêveuse, un coloris animé, une pureté constante ; mais Girodet est plus original comme peintre que Ghénedollé comme poète. L'invention, chez Fauteur du Génie de Vhomme^ n*est pas grande, et Ton rencontre dans ses vers beaucoup trop de réminiscences.

Ghénedollé vécut habituellement loin de Paris : quelques-unes de ses compositions s*en ressentent ; — cependant il y forma d'illustres amitiés, avec Rivarol, Ghateaubriand, Fontanes. Ges relations influèrent considérablement sur sa manière d'écrire et sur l'inspiration même de ses ouvrages. Rivarol lui suggéra l'idée de son poème du Génie de Vhomme. Les images saisissantes que Tauteur des Disputes avait employées dans une conversation sur le mouvement des astres et la grande économie des cieux lui firent entreprendre, pour compléter ses idées, « le poème de la nature, poème qui avait été manqué deux fois dans notre langue, par Le Brun et Fontanes '. » Chateaubriand lui donna d'excellents conseils ; Fontanes l'aida avec beaucoup de bonté, de patience et de scrupule poétique à corriger le Génie de Vhomme et quelques-unes de ses Odes. Selon les propres expressions de Ghénedollé, il ne laissait point passer un vers faible sans le tourner et le retourner, jusqu'à ce qu'il fût aussi bien qu'il l'eût désiré pour lui-même.

Ghénedollé avait médité pendant de longues années une grande épopée : Titus ou Jérusalem détruite. On n'a pu en retrouver plus tard que des ébauches. L'auteur avait maintes fois, dans ses dernières tentatives, désespéré de l'exécution en vers. « Il songeait à en faire, au pis aller, un poème en prose comme les Martyrs* Au milieu de ces revirements, la mort le surprit *. »

AUTRAN (Joseph)

Autran est essentiellement un poète descriptif; nous aurions pu néanmoins le nommer parmi les poètes lyriqueiï et même parmi les poètes épiques, comme nous l'avons nommé parmi les dramatiques.

Autran restera surtout célèbre comme poète de la mer. Or l'idée de faire un volume de poésies exclusivement maritimes avait germé dès

1 Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire ^ t. II, p. 178. « Id., ibid.

cette époque dans le cerveau du jeune Marseillais. Lamartine approuva vivement le projet qui lui en fut communiqué dans une promenade en mer.

Un premier essai parut en 1835 sous le titre de la Mer, qui devait faire place plus tard au titre plus modeste de : Poèmes de la mer.

Nous n'avons à nous occuper ici que des deux ouvrages qui feront le miteux vivre le nom de Joseph Autran : ses Poèmes de la mer et la Vie rurale.

Voici, diaprés l'auteur lui-même, comment germa en lui la pensée du poème de la Mer, dont, nous dît-il, il ébaucha les premières pages aux plus fraîches heures de l'adolescence. La demeure paternelle s'élevait autrefois dans la partie la plus antique de Marseille, à l'extrémiié môme du rivage. Sans être marin de profession, son père avait accompli dans sa jeunesse plusieurs grands voyages ; ni l'Inde ni les Amériques ne lui étaient inconnues. Quoique redescendu de bonne heure au rivage, il avait gardé de ses excursions lointaines une sympathie constante pour les gens de mer et de nombreuses relations parmi eux. Sa maison fui longtemps le rendez-vous de ses anciens compagnons de voyage, la plupart capitaines, quelques-uns simples matelots. Le jeune Autran recueillait les propos des hôtes paternels avec l'attention passionnée du premier âge. Bientôt la muse s'éveilla chez lui, et tout naturellement elle le porta vers la mer, qui occupait autour de lui toutes les pensées, qui résonnait dans toutes les paroles, ^t qui était aussi l'éternel et unique spectacle de ses yeux. Sans cesse regardée, admirée sous ses mille faces, elle fut pour lui — c'est toujours lui qui parle — quelque chose d'assez semblable à une première passion de la vie. Dès lors, il aurait voulu recueillir dans les livres de nombreuses images de l'objet sur lequel se fixaient ses contemplations. Mais nulle part il ne découvrait ce qu'il aspirait à découvrir, une œuvre poétique uniquement et exclusivement inspirée par la mer, suite de tableaux pris sur nature, et toujours d'après ce modèle si «niforme en apparence, en réalité si changeant et si mobile.

Sa jeune ambition rôvà de composer le livre qu'il n'avait pu trouver. Sans soupçonner l'immensité de la tâche qu'il entreprenait, il se promit de justifier autant que possible le titre qu'il donna à une première ébauche publiée en i 835, la Mer, titre si ambitieux sous son apparente simplicité, pour employer ses propres expressions.

Dix-sept ansplustard, lorsque, sans s'être laissé séduire par l'accueil flatteur que la critique et le public avaient fait à son essai, il eut remanié son travail et largement développé sa pensée première, il exprimait, dans une très intéressante et solide préface, son étonnement de ce que cette œuvre n'eût pas été faite avant lui. U ne comprenait pas que la mer n'eût pas encore son poète.

« La mer, chose singulière 1 disait-il, a fait naître toate une nombreuse école de peinture qui se glorifie de nommer les Backuysen, les Guyp, les

Ruisdaei, les Joseph Yernet et cent autres ; elle n'a donné le jour à aucune école poétique. La mer a eu, dans ces derniers temps, des romanciers, des chroniqueurs, écrivains d'un talent plus ou moins brillant ; elle n'a jamais possédé son poète, son chantre spécial, exclusif. Depuis soixante siècles que la muse se promène à travers le globe, cherchant partout un thème à ses inspirations, demandant de toutes parts des phénomènes à décrire, des merveilles à raconter, des travaux, des douleurs, des héroismes à célébrer, la mer n'a jamais obtenu d'elle qu'un regard fugitif, que de courtes et passagères admirations.

« Ouvrez les poètes des anciens jours, feuilletez ceux des siècles nouveaux, à peine si les premiers donnent par intervalle une mention à cette mer qui leur apparaît sous les traits farouches ou riants d'un masque mythologique, et il est rare que les seconds, amenés par hasard sur le rivage, s'y arrêtent plus de quelques instants. Anciens et modernes chantent volontiers les vallons, les buis, les ruisseaux; ils s'appliquent avec toute sorte de complaisances à peindre, dans leur ensemble et dans leurs moindres détails, les mille scènes de la nature terrestre ; mais autant ils manifestent pour elle d'amour et d'admiration, autant ils témoignent pour la nature maritime d'indifférence et d'éloignement; de telle sorte. que la poésie, qui, par instinct, aime l'immensité, qui, en sa qualité d'esprit ailé, musa aies, demande le grand air et le libre espace, qui est une constante et ardente aspiration vers l'infini, néglige précisément, dans la création de Dieu, le vrai domaine de l'immensité, les seuls royaumes de l'air libre et de l'espace sans limite, la grande et véritable image de l'infini, la mer. »

Aulran est à louer d'avoir voulu que la mer formulât enfin sa poésie dans un type qui lui fût comme personnel, de môme que chacune des principales scènes de la nature terrestre avait donné naissance à une poésie propre, à une forme de poème spécial; de même que le vallon avait produit TÉglogue, que la prairie avait produit l'Idylle ; que la campagne, dans son ensemble, avait produit les Géor» giques; que les champs de balaille avaient produit l'Épopée; que les forêts mystérieuses, les ruines^ les vieux châteaux, avaient produit la Ballade; queles villes avaient produit la Satire, l'Épitre, TÉpigramme, le Madrigal, la Chanson; que les temples avaient produit l'Hymne et le Cantique ; que les palais avaient produit ie Drame ; que les cimetières avaient produit l'Élégie ; que les merveilles réunies de la terre et du ciel avaient produit TOde.

L'auteur des Poèmes de la mer n'a pas eu la présomptueuse pensée d'apporter au public le livre des Harmonies de la mer, que l'on demanderait vainement aux lettres antiques et modernes qui n'offrent que des détails isolés, des peintures fragmentaires, où quelques-uns des principaux aspects des flots sont admirablement décrits. Son livre, nous dit-il avec une modestie simple et vraie, n'estpasle poème de l'Océan tel qu'il l'avait rêvé parfois et tel qu'il l'aurait voulu tenir de quelque magistrale main. « Ce livre est tout simplement un recueil d'esquisses maritimes, une collection d'études, écrites par intervalles sous l'inspiration tenace d'une même pensée, et réunies entre elles'

plus ou moins étroitement, par le lien d'une commune origine. »

Ces études, au nombre de plus de quatre-vingts, représentant presque autant de scènes différentes, de tableaux esquissés à grands traits, sont classées sous trois titres généraux : Océarit Méditerranée^ Côtes de Provence. « C'est en vain que H. Autran inscrit en tôte de la première partie du poème : « Océan ! » l'Océan n'y est pas. Même lorsqu'il décrit un voyage imaginaire aux mers glaciales, môme lorsqu'il nous montre dans une ode admirable les corps des naufragés roulés sans fin d'un pôle à l'autre, c'est encore et toujours la Méditerranée qui l'inspire; et par le tour et la sérénité de ses pensées, par les grâces môme de son langage, on voit bien que, pour lui, la mer par excellence, la vraie, là seule... c'est ce lac classique, où s'est mirée toute l'antiquité grecque et latine, et qui n'a jamais connu, en fait de monstres, que celui d'Hippolyte i. »

Familiarisé avec la mer dès l'enfance, inléresse-t-elle le poète pour elle-même? Non, « la mer ne l'intéresse que dans ses rapports avec l'homme ; ce qu'il décrit surtout, c'est le travail, les soufiPrances des pauvres gens, marins ou pêcheurs, toujours en lutte avec les flots. Cette préoccupation des petits, des humbles, domine toute son œuvre «. »

Comme l'a remarqué son successeur à l'Académie française, Autran procède des maîtres de Tantiquité, Virgile, Homère, Théocrite, Horace, par la précision des idées et surtout par l'élégance de la forme. « Son hexamètre est sonore et bien rythmé ; sa phrase, toujours musicale, se déroule largement, avec une noblesse de contours qui fait penser aux volutes antiques. Mais le naturel surtout, voilà son plus grand mérite peut-être ! Tel il est, tel il se montre, c'est-àdire un rêveur aimable à la mélancolie tranquille^ qui cause avec vous simplement et sans emphase ^ »

Si tout n'est pas égal dans ce volume, quelques parties au moins, sous la forme dernière que le poète leur a donnée dans sa révision suprême, seront toujours admirées. Les pièces intitulées Circumna" vigation, Falaises de Normandie, les Nauft^agés, Migrations, la côte d^ltalie, la Chanson d'un Triton , la G7*oUe Bordighiera, la Mer Morte , la Calanque, Stella maris, Endoume, le Lit de sable, mériteront de rester classiques, cette dernière pièce surtout, le Lit de sable, où la personnalité humaine est associée à la description d'une manière particulièrement remarquable, où, malgré ceriain découragement peu chrétien, Ton trouve un sentiment doux et vrai de la jeunesse, de la vie, des changements incessants de l'homme en face de l'inaltérable nature.

L'auteur des Poèmes de la mer publia en 1856 un petit livre intitulé la Vie rurale, qui, dit-il lui-même, eut une fortune singulière pour un

* Surdon, Discours de réception à V Académie française, 23 mai 1878. s Id., ibid.

3 Id., ibid»

simplerecueildevers. Cinq mille exemplaires s'écoulèrent en quelques semaines ; cependant le poète, mécontent de son œuvre, malgré son succès, coupa court à sa publicité, afin de pouvoir, avec plus de loisir, la refondre et l'amplifier.

Depuis lors il écrivit un grand nombre d'autres poésies, inspirées comme les premières par le spectacle des champs et par une vive sympathie pour le peuple qui les cultive. Dans Tédition définitive, Autran a réuni les nouvelles et les anciennes ; et il a formé de ces divers petits poèmes tout un ensemble qui, dit-il, a son ordre et en quelque sorte sa logique.

Cet ensemble est composé de trois parties poétiquement dénom^ mées : 1° Pendant que la terre est en fleurs ; 2» Pendant que les moissons mûrissent ; 3® Pendant que les arbres s'effeuillent.

Selon les expressions de l'auteur même, c( le volume de i85() est devenu un recueil assez semblable à un journal de campagne, où seraient reproduites au jour le jour, sous une forme à la fois lyrique et familière, les impressions changeantes de la vie rustique. Il s'ouvre avec les premiers beaux jours^ se continue sous les soleils d'été, et s'achève à l'époque où commence le sommeil de l'hiver. U comprend, en un mot, toute la période annuelle que passent d'ordinaire à la campagne ceux qui ne fout pas profession d'agriculture. De cette division résulte une sorte de poème des saisons qui n'a rien de la gravité didactique et se rapproche, au contraire, le plus possible des libres mouvements de la nature. »

Pour montrer que Tauteur nous donne une juste idée de son poème, nous allons rapidement en parcourir les diverses parties.

Dans une des premières pièces, Autran s'adresse aux Paysans, U les adjure de ne pas quitter leurs champs, de ne pas se laisser séduire par les trompeuses promesses des cités dont il leur dépeint les sombres réalités, les misères mille fois plus effrayantes que celles des campagnes. Cette pièce se recommande par la force et par la mora« lité des pensées ; beaucoup d'autres méritent d'être signalées pour la grâce des descriptions, pour le charme des détails champêtres, pour les traits de philosophie — philosophie ordinairement triste et désenchantée — qui se mêlent presque toujours, chez Autran, à la description et au récit. Nommons: Ce que dit l'hirondelle, Un jour de vacancey A une vieille haie, la Porte du presbytère. Prière du matin, le Verger, V Hospitalité, enfin les Chèvres, cette pièce si poétique et si harmonieuse.

La seconde partie est chaude de ton comme la saison qu'elle peint. C'est VÉté qui se présente triomphant et ardent :

« Je suis rÊté riche et superbe, Le possesseur du champ vermeil Jusqu'au genou plongé dans Therbe, Je me couronne d'une gerbe Et des rayions de mou soleil.

Je viens, et la gatté s'allame, Je la fais naître d'un coup d*œil :

Et tout s*en va comme récume.

Au ciel ce qui restait de brume, Au cœur ce qui restait de deuil.. • »

C'est la Treille déjà mûrissante qui attire les petites mains arides d'un charmant enfant blond ^ c'est l'époque de la Saint-Jeany où quand

« Vient la nuit, cette nuit faite à moitié d'aurore, Qui dans le vaste ciel, joyeux de son retour, D'une main sème Tombre et de l'autre le jour, u

le fermier s'asseoit pour respirer devant sa porte ; c'est la Moisson active et joyeuse, mêlée d'autant de plaisirs simples que de rudes fatigues.

La troisième partie n'est pas moins riche en belles pièces que la seconde ; mais elles sont toutes imprégnées, comme l'Automne, de mélancolie.

La Chanson d^octohre^ les B.éves et les Nuages^ les Dernières feuilles, rendent avec une émotion poignante l'amertume des regrets, la fuite de la joyeuse espérance ; c'est bien réellement l'âme humaine symbolisée par la nature, et jamais Autran n'a mieux réussi k identlGer sa pensée avec la forme matérielle du vers.

Notre poète craint que, dans ta Vie rurale, on lui reproche certaines familiarités de ton, certains oublis de gravité, qu'il s'est permis de propos délibéré, çà et là, au courant des pages, particulièrement dans celles qui contiennent de simples récits. La justification qu'il présente est parfaitement acceptable. La familiarité n'a jamais été trop ennemie de notre poésie; quand le siècle tend de plus en plus à la prose^ ce n'est pas le momenjt de s'isoler superbement sur les hauteurs du lyrisme, u S'il est une muse enfin^ à qui certaines franchises doivent être accordées, c'est apparemment la muse agreste, celle qui va causant avec le bûcheron à la lisière du bois, avec la faneuse au bord du pré, et qui mettrait volontiers sa gloire à être écoutée des paysans de sa vallée auxquels elle s'adresse tout particulièrement. »

Joseph Autran dédie la Vie rurale au paysan, et c'est à lui qu'il parle de préférence. L'exhortant au travail sans le bercer de chimères, il le suit depuis le berceau jusqu'à la tombe ; jeune, il le menace, s'il émigré vers les grandes villes, du mal du pays, de la contagion du vice et de la misère; vieillard, il lui vante la beauté morale d'une vie couronnée de sublimes espérances. Peu d'ouvrages sont mieux appropriés que ce poème aux besoins de l'heure présente. Gomme le dit l'auteur,

« Il est des temps infortunés où la poésie aime à se réfugier aux champs . Désespérant alors de réveiller dans les cœurs les énergiques sentiments, les

vieilles croyances, les saintes et viriles passions qui en étaient la vie, elle peut du moins encore essayer d*y faire renaître Tamour des joies de la nature, des émotions paisibles de la solitude^ des simples drames de la famille champêtre. Le désenchantement des esprits et leur lassitude semblent même favoriser ce retour aux contemplations et aux travaux de la vie rurale. G*est alors un besoin, c^est un devoir pour le poète de montrer un lieu de retraite aux âmes fatiguées et désabusées, d'ouvrir un asile aux naufragés des grandes crises sociales, de dire enfin à tant d*existences agglomérées au foyer corrupteur des villes : a Sortez de cet air vicié, venez vivre dans une atmosphère « plus saine ; venez voir fleurir la terre, venez la cultiver. Le pays y gagnera, « et votre corps et votre âme s'en trouveront mieux. »

c Telle est la mission que s'imposait la muse latine à Taspect des défaillances de Tantique vertu romaine. L'ancien monde tremblait encore sur ses bases, quand Virgile tailla son premier pipeau. »

On avait plusieurs fois signalé, dans les anciennes publications d'Autran, un certain nombre de négligences; on l'avait invité à ne pas tant se fier à sa facilité naturelle, à ne pas tant se contenter des bonheurs de « rimprovisation, qui, comme il le dit lui-même dans FAvant-propos de ses Œuvres complètes, a été le fléau littéraire de ce temps; » à travailler plus patiemment, à se relire davantage, quand, selon ses propres expressions, il avait saisi la pensée au vol, écrivant dans une matinée ce qui eût demandé à être longtemps mûri et médité.

Il donna pleine satisfaction aux légitimes exigences de la critique. Lorsque Theure fut venue d'offrir à ses contemporains, toujours si sympathiques pour lui, le monument de sa vie, le poète sut s'astreindre à tous les remaniements et à toutes les retouches nécessaires pour transformer Tébauche en œuvre définitive. II s'efforça coQSciencieusement d'éloigner de ses différentes productions tout ce qu'un travail trop hâtif y avaitlaissé de négligences et d'incorrections. Il mit à cette tâche difficile tout le soin du vanneur qui s'occupe à séparer le froment de l'ivraie. Chaque volume de l'édition définitive nous offre une œuvre entièrement transformée et renouvelée. Opposant sa méthode à celle des écrivains qui ont pour système de ne jamais revenir sur l'œuvre une fois mise au jour, Autran avait dit : <c Moi que tourmente sans cesse la passion ou la maladie de l'idéal, je reviens sur mon œuvre ancienne, je la reprends, je la refonds; je donnerais vingt arpents de terre pour modifier dans un sens heureux quatre vers d'un poème qui ne sera peut-être jamais lu. » L'auteur des Poèmes de lamereide la. Vie rurale a glorieusement suivi l'exemple des msdtres anciens.

LACAUSSADE (Auguste)

— Né en 1817 —

M. Lacaussade, comme Lamartine, est un peintre d'imagination. 11 ne copie pas la nature, mais Tidéalise en la décrivant.

Les Poèmes et paysages célèbrent ies richesses luxuriantes de Tlle- Bourbon, son pays natal. Ce livre s'ouvre par une invocation pleine de chaleur et d'harmonie :

« 0 terre des palmiers, pays d*Êléonore, Qa'emplissent de leurs chants les mers et les oiseaox ! Ile des bengalis, des brises, de l'aurore I Lotus immaculé sortant du bleu des eaux I

Muse natale, muse au radieux sourire, Toi qui dans tes beautés, jeune, m'appris à lire, A toi mes chants I à toi mes hymnes et ma lyre, O terre où Je naquis 1 ô terre du soleil I »

Le poète a vu fuir les dernières années de sa jeunesse, il jette un regard en arrière, et par la force du souvenir il peut contempler encore les lieux qu'il a depuis longtemps quittés, qu'il admirait adolescent. Mélancoliques évocations du passé qui réveillent dans son ftme bien des regrets et lui rappellent bien des déceptions 1 Derniers rêves d'un cœur enthousiaste qu'il faudra bientôt abandonner sur le seuil d'une existence nouvelle et positive 1 «Ce livre, nous dit- il avec émotion, écrit entre les années heureuses de l'adolescence et les années éprouvées d'une jeunesse qui finit, ce livre est le livre de mes pensées, de mes impressions et de mes sentiments. Il marque, dans ma vie, cette balte mélancolique où l'homme, avant de s'éloigner pour toujours de son passé, en recueille les feuilles éparses, les dépose comme un souvenir ou un jugement de lui-même sur la borne du chemin, et, après les avoir saluées d'un long et dernier regard, âe détourne pour entrer dans la voie désormais plus sérieuse de sa maturité. 9 Ame tendre ouverte à toutes les affections, M. Lacaussade a trouvé dans une inspiration sincère des vers émus et sympathiques. Ses deux plus importants poèmes sont: le Champbome et le Bengali. Dans son dernier voyage à l'ile natale, l'auteur a voulu voir encore et décrire les terres fertiles du Champbome, la patrie des oranges et de la jamrose :

tt Champborne, lieux simés si chers à mon enfance, Lieux sans cesse entrevus et pleures dans Fabsence, Vallon de ma jeunesse, ô mes champs I ô mes bois I Salut à vous, salut pour la dernière fois.

J*ai voulu te revoir, ô chaumière isolée!

J'ai voulu te revoir, ô ma chère vallée I

J'ai voulu vous revoir, beaux lieux de mes beaux jours,

Avant de vous quitter sans doute pour toi^ours I

Combien tout est changé I... »

Ces lieux mêmes ont été ravagés par le temps. Le poète rapproche alors avec amertume de ce dépérissement des objets les tristes vestiges de ses affections éteintes. Les vers de cette description élégiaque sont douloureusement sentis.

Le Bengali, né, comme le Champborne, d'une pensée mélancolique, offre, en diverses parties, des tableaux plus riants,' plus animés. M. Jules Levallois le résume ainsi dans une étude remarquable : « Par une belle matinée de brouillard et de neige, un bengali, de son aile grelottante, vient frapper à la fenêtre du poète ; celui-ci s'empresse d'accueillir et de réchauffer son compatriote ailé. En le voyant si durement traité par notre rude atmosphère, si malheureux sous notre ciel inclément, il se sent amené peu à peu à faire un retour sur sa propre destinée ; comme le brillant oiseau que notre hiver transit et rend muet^ il se trouve isolé, déshérité de sa vraie terre et de son vrai soleil. Alors il s'adresse au pauvre petit voyageur devenu pour un instant son camarade d'asile, et aussitôt, sobrement éclairé par la tendre et discrète lumière du souvenir, se déroule devant son regard en extase l'éblouissant panorama de la contrée maternelle *. »

Les Voèmes et paysages sont remplis de doux et vivants souvenirs. On pourrait seulement reprocher au poète d'avoir quelquefois apporté trop de réserve dans ses expansions, et de n'avoir pas toujours cédé librement aux attendrissements de son cœur. M. Lacaussade rappelle, en général, les qualités de Lamartine : l'ampleur et l'harmonie du vers, mais parfois aussi les défauts du maître: le vague des idées, Fincertitude de l'expression*

^ Moniteur du 19 septembre 1859.

LECONTE DE USLE

•- Né en 1820 —

Leconte de Lisle est le meilleur poète descriptif de son époque. La sérénité dans la force, tel est le caractère distinctif de ses œuvres, indépendantes de toute influence étrangère. Seule une communauté de genre unit cet écrivain à l'école descriptive des Parnassiens, dont il est le chef. L'originalité de son talent explique dans une certaine mesure cette appréciation exagérée émise à son sujet : a II n'y a qu'un poète contemporain, Leconte de Lisle. »

Le but principal de ses deux recueils^ Poèmes barbares et Poèmes an* tiques, est de montref les manières diverses suivant lesquelles l'homme adora l'Être suprême et comprit la beauté, sous tous les climats et dans tous les temps. Les sujets favoris de l'auteur sont les anciens héros et les anciens dieux ; il les évoque froidement, dans un style <;orrect et grave, sans amour des cultes évanouis, sans croyance en une religion meilleure. Il fait défiler sous nos yeux les divinités delà -Grèce, de llnde^ de l'Egypte, de la Scandinavie, s'arrête aux siècles de la foi ardente, au moyen-âge, et ses vers, restés sans enthousiasme, sans élan lyrique pendant ce long voyage à travers les temps, laissent voir tout l'amour du poète pour l'infini matériel et le néant, « le rdivin Néant, »

Les premiers tableaux présentent le monde à sa naissance, l'O* rient biblique. Kain ouvre les Poèmes barbares. Cette pièce offre les contrastes les plus extraordinaires. D'un vrai mérite plastique, elle manque de précision^et d'unité dans la pensée. Chaque strophe, sculptée avec un soin merveilleux, saisit d'abord l'imagination par la rigidité et la grandeur des lignes, par le coloris du style ; mais bientôt l'idée devient obscure, la narration s'embarrasse, le fil se perd, le sens général échappe, ou bien ce qu'on voit c'est une inspiration fausse, malsaine et blasphématoire jusqu'à l'extravagance.

Des contrées bibliques, le poète passe en des mondes plus mystérieux. Il décrit la création de Taaoroa, l'Être unique de la Genèse polynésienne. Il émigré vers les neiges de la Scandinavie et montre les Runas, les divinités boréales, s'effaçant à la venue du Christ, l'éternel Runoïa abandonnant le monde au Dieu des ftmes nouvelles, et criant dans la nuit des paroles de baine et de blasphème. Il traverse les contrées du Nord, la verte Er-inn, les forêts d'Armor, et raconte de sombres croyances, de funèbres sacrifices et des combats sanglants, n retourne au pays du soleil, parcourt les royaumes d'Allah, «t s'arrête dans llnde, dans l'Inde des Brahmes et des fakirs. Mais

il revient bientôt à ses pensées favorites, aux évocations des cultes. Les divinités du paganisme ont disparu ; le christianisme s'étend sur le monde. Foi passagère I cette religion doit s'effacer à son tour. Le poète termine son œuvre par un cri d'anathème contre Dieu, et de révolte contre toutes les croyances.

Quelle impression reste-t-il de ce mélange de cosmogonies et de légendes ?

Les Poèmes barbares renferment des passages d'une énergie saisissante, des vers d'une force irrésistible, mais ils ne laissent, en leur ensemble, qu'un sentiment confus, où Tintelligence ne perçoit rien de net, où le cœur n'entend rien qui le touche. La curiosité seule a été momentanément frappée, (c On ne se rappelle pas une figure, on n'a pas retenu un seul vers '. » Cette poésie sans amour et sans foi, où la forme plastique, la description éternelle ont tout envahi, cette poésie a la vigueur, l'harmonie, la sonorité, mais elle n'a pas d'âme; il lui manque le sentiment vrai, profond et personnel. Mélange de paganisme grec, de mysticisme indien, de panthéisme allemand et de naturalisme moderne, ces évocations successives de cultes et de mœurs étranges ne présentent à l'imagination que ténèbres et ne laissent dans Tesprit que lassitude.

Dans les Poèmes antiques, Leçon te de Lisle a provoqué les inspirations mythologiques. Il a donné Télan à ce mouvement néo-païen dont les indices se multiplièrent soudainement dans la littérature, et dont Louis Ménard et Théodore de Banville ont été les principaux interprètes. Selon lui *, les Grecs seuls ontreprésenté la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et son unité harmonique : depuis Homère, Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain ; en fait d'art original le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates, le cycle chrétien tout entier est barbare, et Dante, Shakespeare, Milton n'ont prouvé que la hauteur de leur génie individuel ; les arts n'ont fait aucun progrès depuis l'antiquité ; la sculpture s'est arrêtée à Lysippe ; Michel-Ange n'a rien fécondé, et son œuvre, tout admirable qu'elle soit, a ouvert une voie désastreuse aux imitations ; la poésie moderne elle-même est sans force et sans consistance ; reflet confus de la personnalité fougueuse de lord Byron, de la religiosité factice et mensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-Rhin et du réalisme des lakistes, elle n'est sous cet appareil spécieux qu'un art de seconde main, hybride, incohérent ; archaïsme de la veille, et rien de plus : seul le retour aux imitations antiques lui rendra la vie .

Il serait oiseux de vouloir réfuter de semblables paradoxes. La raison et rhistoire en démontrent assez Tinanité. Gomme l'a dit M. de Pontmartin, « la poésie n'a que deux moyens de pénétrer dans les

1 Louis Veuillot, FUnivers, 26 octobre 1869. > Préface des Poèmes av tiques.

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