LECONTE DE LISLE
âmes, de se mêler par d'intimes affinités à Tesprit même d'une génération, d'un peuple ou d'un monde, de cesser d'être l'amusement puéril d'imaginations oisives pour parler, par les lèvres d'un seul, la langue de tous: il faut qu'elle traduise le sentiment public, religieux, guerrier^ national, légendaire ; qu'elle soit le poème des civilisations au berceau, des nationalités naissantes, des théogonies encore baignées dans les brumes de leur radieuse aurore, des grandes voies de la conscience humaine traversant le temps ou l'espace, — ou bien, aux époques inférieures, lorsque l'esprit poétique se retire des masses et de la vie publique, pour s'isoler par débris, dans quelques cerveaux privilégiés, il faut au moins que nous reconnaissions chez le poète quelque chose de nous-mêmes, et que cette poésie individuelle devienne à son tour collective, grâce à ces mystérieux courants qui s'établissent dans un même moment entre les imaginations de la même trempe ^ » Les pastiches de la poésie antique ne doivent pas remplacer la poésie sentie de Goethe, de Chateaubriand, de Lamartine et de Byron.
, Malgré ses vers sur Hypatie, Glaucé, Niobé, Cybèle et Khiron, malgré ses noms euphoniques de lieux et de pays^ d'Hellade pour Grèce, dllos pour Troie, de Kronos pour Saturne, de Zeus pour Jupiter, d'Eros pour Gupidon, d'Artémis pour Diane, malgré tous les prestiges de son rare talent, Leconte de Lisle n'a pu donnera son recueil des Foémes antiques ce charme tout-puissant : l'intérêt.
Le poète a quelquefois quitté le panthéisme heUénîque pour les théogonies indiennes. Oubliant Zeus pour Baghaval, il s'est absorbé dans les mythologies du Gange ; délaissant les impressions positives de nos climats pour les rêveries mystiques des fakirs, il a retracé les sensations mornes de « ce pays d'immobilité, d'yeux ouverts pendant que l'esprit dort, de cerveaux fermés sous les parasols»^. Divers tableaux sont d'une belle exécution, mais l'ensemble est froid et monotone ; c'est puissant, mais lourd.
La personnalité de M. Leconte de Lisle ne s'accuse véritablement énergique, indiscutable, que lorsqu'il retrace des tableaux de la nature équatoriale étudiée dans toute sa force et sa majesté. Qu'il dépeigne les scènes imposantes de l'Océan et du désert, le repos des vagues après l'orage ou la sérénité des longues plaines de sable ; qu'il montre le tigre couché dans les jungles ; la panthère noire, la reine de Java^ glissant inquiète, traînant sa proie à travers les hautes herbes ; le jaguar bondissant sur le bœuf des pampas; les éléphants, marchant pesamment dans les vastes soUtudes, faisant écrouler les dunes sous leur pied lent et massif ; qu'il décrive les carnassiers errant dans les forêts vierges ou le condor, l'oiseau gigantesque, dormant au plus haut de l'espace, les ailes étendues : son vers reste tou-
^ Causeries littéraires ^ p. 94.
s Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les hommes, Leconte de Lisle.
jours le même, tranquille et vigoureux. Le Jaguar est peut-être l'exemple le plus frappant de cette faculté unique.
Les œuvres de Leconte de Lisle révèlent plutôt une poésie d*étude qu'une poésie d'inspiration. Le vers, généralement très soigné, est d'une allure large, grave et sereine. On y reconnaît un amour éclairé de la symétrie, une science consommée du nombre, un sentiment quelquefois profond des sonorités harmonieuses. On peut toutefois reprocher à Fauteur, dans ses poésies symboliques, de tendre trop souvent au grandiose démesuré, aux proportions surhumaines, et d*avoir, dans quelques pièces, aggloméré d'une façon excessive les couleurs et les images, les abus réfléchis d'archaïsmes et les obscurités, enfin d'avoir multiplié à l'excès les enjambements et les inversions les moins légitimes.
Les descriptions orientales, qui forment la partie la plus éclatante et la plus vigoureuse des écrits de Leconte de Lisle, sont généralement exemptes de ces défauts. On doit regarder comme des chefs-d'œuvre des pièces telles que le Sommeil du condor, les Éléphants, le Jaguar, la Panthère noire, Midi, Juin, le Manchy et les Hurleurs,
Leconte de Lisle est un grand peintre, surtout un grand peintre d'animaux, un maître dans l'art de représenter la beauté physique et matérielle. S'il eût joint à son talent d'artiste le sentiment spîritualiste et le sentiment humain, ce talent se fût appelé génie.
LEMOYNE (André)
— Né en 1822 —
Parmi les poètes de la nouvelle école, dont le but est de remplacer, en intervertissant le rôle des arts, la peinture par la poésie, « il faut citer en première ligne », pour sa manière originale et ferme de traiter le paysage, « M. André Lemoyne qui sent la nature comme la Fontaine, et la peint comme Dauhigny' ». L'auteur des Roses d^antan (1860), des Charmeuses (1870), des Paysages de mer (1876), des Lëgendes des bois et Chansons marines (1878), est un peintre en effet. Ses marines, au ton clair et gai, rappellent ces toiles de Van den Velde, pleines de mouvement et de clarté, qu'on admire au musée d'Anvers. Les qualités les plus remarquables de délicatesse et de fini recom-
' Jules Levallois, Correspondant ^ 10 nov. 1872.