‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 90 sur 106 · LEMOYNE · texte numérisé non relu

LEMOYNE

mandent ces petites pièces éclatantes de vérité. Poète du détail jus^ qu'au scrupule, amoureux de la forme jusqu'à Texcès, M. Lemoyne frappe d'abord l'attention par le soin minutieux avec lequel il a ciselé et réuni ses hémistiches, et par la rigoureuse exactitude de ses descriptions, qui ne lui laisse rien négliger et lui fait a{)ercevoir au milieu d'une mêlée sanglante, tant il se préoccupe même derinflnîment petit,

« De larges papillons jaunes striés de noir. »

Il nMgnore aucune des nuances de la nature. Il sait que le feuillage des saules est blanc à Tenvers, et que le soleil levant, par une matî née embrumée d'octobre, a la rougeur particulière des fruits du sorbier: il a noté la musique du vent sous les pins, et respiré le parfum spécial qu'exhala le rameau d'un cèdre abattu ; entre toutes choses, il a étudié avec amour le vol rapide du martin-pêcheur, oiseau familier de sa poésie ; et il connaît « le brusque tour de queue » par lequel, ébloui devant la mer immense, il remonte tout droit le cours de la rivière,

a Emportant sur son aile un reflet vert des eaux *. i

Grâce à cette observation sérieuse jointe à un tact très fin, tout s'harmonise dans les peintures de M. Lemoyne, et les diverses nuances se fondent merveilleusement. Mais sont-elles, pour cela, la reproduction fidèle des couleurs de la nature, prises au tissu vaporeux de l'arc-en-ciel ? Il faut l'avouer, ce ne sont pas toujours des couleurs franches : et bien souvent le poète s'est beaucoup plus préoccupé de l'assemblage des teintes que des objets à représenter. Dans sa pièce Marche, qu'a-t-il fait autre chose, par exemple, que de mêler du blanc et du gris, du gris et du blanc ?

Ses paysages ont presque toujours le tort de ne présenter Thomme que d'une façon toute secondaire et de ne lui donner qu'un rôle d'accessoire, comme sur les vues peintes. Dans quelques-uns cependant, bien que les objets extérieurs occupent le premier plan, M. Lemoyne se montre plus humain, et certaines de ses pièces, écrites avec un soin de ciseleur, justifient l'appréciation d'un critique* : « l'exactitude de détail avec un petit coin de cœur. » Telles sont : Marguerite, gracieuse conversation entre le ruisseau et la jeune lavandière ; Stella maris f sombre dialogue entre Tétoile prophétique et le marin ; — tels sont surtout : le Chemin perdu et le Chemin des prés, où le poète a répandu une partie de son âme dans une douce et rêveuse expansion ; enfin les Grèves normandes, que nous voudrions citer. L'extrême concision de ces pièces délicates et charmantes fait regretter que le

1 Paul Stepfer.

»Id.

paysagiste n'ait pas embrassé un horizon plus vaste, et qu'il n'ait présenté qu'une esquisse où nous eussions voulu voir un tableau.

M. André Lemoyne donne un plus grand développement à ses pensées lorsqu'il quitte l'étude de la nature pour l'analyse psychologique. Mai» il reste toujours fidèle aux principes de son école et à son goût personnel pour la modération des sentiments et la sobriété des expressions. Môme dans les peintures de passions et de souffrances, peut-être par pudeur de Fâme et parce que lui-môme a trop souffert, on n'entend pas un cri, pas un sanglot qui rompe l'élégante uniformité de son style. Parfois cependant, sous une impression plus profonde, il laisse voir une émotion réelle, la passion s'éveille en lui, des notes attendries vibrent dans son âme : alors il écrit la Dormeuse, ce suave tableau éclairé d'un rayon de chaste tendresse ; le Renoncement, ce pathétique combat de la femme et de la mère ; et la Vieille (juitare, cette mélancolique rêverie, adressée comme un regret du cœur à toutes les choses ruinées.

Variant encore son talent, il aborde spirituellement, dans la Veuve, la satire mondaine, et se livre, dans les Trois VieilleSy à une étude réaliste, sombre page de poésie qui se distingue par la netteté des contours, le relief des figures et l'opposition des couleurs.

Les recueils de M. André Lemoyne contiennent des pièces que nous ne pouvons classer ni parmi les paysages en miniature, ni parmi les poésies qui ont pour objet spécial l'étude du cœur humain. Sous lestropiques, les Charmeuses, le Pays des neiges, la Mort d'un cerf, digne pendant de la Mort du loup d'Alfred de Vigny, s'élèvent presque au lyrisme.

Sous les tropiques, ou le Capitaine dort, offre la réunion d'une marine et d'un paysage normand. Cette poésie humoristique est très originale et en môme temps très vraie. Toutes les qualités de l'auteur s'y trouvent réunies sans le mélange d'aucun de ses défauts.

Une larme du Dante nous parait inférieure à cette pièce. Le sujet convient moins au talent du poète. Il fallait s'élever à un sentiment de grandeur qu'il n'a pas entièrement atteint, et la figure sublime du chantre de l'Italie semble à l'étroit dans le cadre où il l'a placée. Remplis de beaux détails, ces vers n'ont pas la puissance de concentration que l'idée exigeait ; les descriptions que l'auteur a multipliées autour de son personnage, très belles en elles-mêmes, ont affaibli rintérêt en le divisant, et refroidi l'émotion qu'une larme d'un tel homme devait provoquer.

Qu'y faire? M. Lemoyne est toujours peintre, plus peintre que poète — c'est là même son principal titre de gloire aux yeux de ses amis du Parnasse — et toutes ses créations sont invariablement des tableaux.

Les Charmeuses sont une œuvre toute personnelle, où la mythologie revêt le langage moderne, où l'amour des marins pour les sirènes a l'intensité d'une véritable passion.

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