‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 91 sur 106 · LEMOYNE · texte numérisé non relu

LEMOYNE

Le Pays des neiges est un paysage grandiose et légèrement incohérent, comme il convient à un tableau vu en songe.

La Mort du cerf, une des dernières publications de M. André Lemoyne, témoigne de Feffort continu du poète pour élargir ses cadres et animer ses tableaux.

Les qualités de l'auteur des Charmeuses sont affaiblies par quelques défauts qui lui viennent de Técole ^ laquelle il appartient, et nous placerons, en première ligne, la préciosité. M. Lemoyne, à force de recherche et de travail minutieux, manque quelquefois de naturel. Il est trop délicat, trop distingué, et ne peut être goûté que d'un public choisi. Tout est chez lui discrétion et sobriété. Ses toiles, si admirablement peintes qu'elles soient, n'attirent pas tout d'abord le regard. Il faut les examiner attentivement, trait par trait* ligne par ligne, pour les apprécier à leur juste valeur. Alors seulement on aperçoit l'instinct artistique et la science du peintre.

M. André Lemoyne, par cet excès de soin et de minutie, mais aussi par la perfection des détails et le fini des peintures, est de l'école des maîtres hollandais qui font grand dans un petit cadre. II excelle dans les demi- tons.

Si quelque chose distingue surtout les œuvres de M. André Lemoyne, c'est que « chaque pièce a son accent » *. Il a peu écrit, attendant toujours et patiemment l'iaspir&tion, mais l'accueillant et la. dirigeant avec amour, lorsqu'elle s'est fait entendre en lui. 11 doit à la réserve de sa plume de n'avoir rien offert au public qui pût être accusé de médiocrité; et, si quelques fleurs brillent davantage dans son bouquet poétique, il n'en est pas une seule qui soit flétrie et sans parfum. « Il a veillé sur son cœur et sur son imagination ; il n'a dit que ce qu'il voulait dire ; il n'a fixé, rendu, traduit que ce qui lui paraissait appartenir à l'immuable et humaine convenance*. » Cette force d'âme, grâce à laquelle il n'a point connu le besoin désordonné de produire qui fait éclore tant de futilités, cette prudence étonnante de son talent à la fois sûr et défiant de ses propres forces, lui a permis, en restreignant le cadre qu'il s'est créé, de le remplir du moins d'une façon entière, sans ombre et sans banalités. De là l'élévation calme des pensées, la sereine grandeur des descriptions et la pureté du style, qui lui donnent une place importante parmi les paysagistes et assurent solidement la vitalité de sa poésie, consacrée trois fois déjà par les suffrages de TAcadémie française.

1 Sainte-Beuve, Lettre à M. A. Lemoyne, du 20 novembre 1869, reproduite dans le Sainte-Beuve de Levallois. Didier, in-18. s Jules Levallois.

THEURIET (André)

— Né en 1833 —

M. André Theupîet occupe une place tout à fait à part parmi nos paysagistes, car il est bien plus qu'un paysagiste. La manière de ce vrai poète, qui ne relève d^aucune école, sinon de la grande école de la sincérité dans Tart, ne rappelle en aucune façon celle de nos poètes peintres : eux considèrent la nature en elle-même, lui l'observe surtout dans ses affinités secrètes avec le cœur de l'homme ; chez eux, la nature est un modèle qu'il s'agit de reproduire le plus exactement possible; aux yeux de M. Theuriet, c'est une compagne, une amie, une consolatrice qui vient se pencher sur lui triste ou souriante, dans le bonheur ou la souffrance, comme la solitude personnifiée d'Alfred de Musset. En un mot, la poésie de nos paysagistes n'a pas d'âme, et celle de M. Theuriet en a une, tendre-, sympathique, passionnée. '

C'est la fraîcheur et le charme de nos bois, de nos rivières, de nos champs; ce sont les émotions les plus pures et les plus naturelles de DOS foyers et de nos familles ; ce sont les meilleures inspirations de nos âmes qui remplissent et parfument cette poésie franche et spontanée.

Dans toutes les pièces de son premier recueil, le Chemin des bois (1867), dont une seule, l'intéressante histoire de Sylvine^ est d'assez longue haleine pour mériter le nom de poème, André Theuriet a mis une émotion douce, saine, fortifiante, et reproduit, avec une remarquable vérité de sentiment et d'accent, les impressions que le spectacle de la nature étudiée de près et savourée franchement laisse dans l'âme/, malheureusement l'impression religieuse est négligée, d'où un certain froid quand on fait cette lecture d'une manière continue.

Les bûcherons jouent un grand rôle dans la partie du recueil intitulée En forêt. Le Retour au bois, la Veillée, la Plainte du bûcherony sont des morceaux pleins de couleur locale où semble planer l'ombre des chênes vigoureux ; mais le chef-d'œuvre de ce premier livre et peut-être de l'ouvrage entier est le Chant de noces dans les bois. Cette courte pièce, gracieuse et naïve comme une ronde d'autrefois, au rythme si musical qu'on croit l'avoir entendu chanter quand on l'a simplement lue, se recommande par un charme poétique des plus rares et des plus vifs. ,

Nous voudrions citer ; la Chanson du vannier, déjà dans toutes

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