THEURIET
les mémoires, et les Chercheuses de muguet, où le poète chante avec amour sa fleur favorite et s'apitoie en même temps sur ces deux pauvres femmes qui ne voient, dans les blanches grappes cueillies par elles pour réjouir les autres, qu*un moyen de gagner leur pain amer.
Quand M. Theuriet rencontre sur son chemin quelque grande misère, il la dépeint avec un réalisme ému propre à éveiller dans l'âme' une émotion sympathique. Les Chercheuses de muguet, comme la Plainte du bùcheroriy et deux morceaux que nous retrouverons plus loin : le Tisserand et la Brodeuse, sont le résultat cl*une observation sérieuse, l'expression d*une pitié vraie et non des déclamations philanthropiques et des peintures poussées au noir.
La seconde partie du Chemin des bois, Paysages et Portraits, justifie bien son titre. Les paysages sont savamment et soigneusement décrits; les portraits — la plupart féminins — sont traités avec une piquante originalité et une finesse d'observation toute particulière. Le poème de Sylvine séduit et captive, grâce aux idées généreuses qui y sont exprimées en fort beaux vers.
M. André Theuriet a publié, en 1874, un nouveau recueil intitulé : le Bleu et le Noir, poèmes de la vie réelle. Le volume a pour subdivisions : Intérieurs et ]^y sages, V Amour au bois, Chansons rustiques^ les Paysans de VArgonne, Aux avant-postes.
Les petites pièces d'Intérieurs et Paysages, pleines d'un charme pénétrant et d'une émotion communicative, tantôt nous introduisent dans des sanctuaires de famille calmes et paisibles, où la sérénité des âmes rayonne sur les fronts et se répand jusque sur les murs, tantôt nous transportent dans cette Bretagne au dur langage, aux rudes mœurs, dont M. Theuriet excelle à rendre la poésie austère et rêveuse. Les scènes que le poète fait passer sous nos yeux laissent généralement une agréable impression. Il faut bien cependant, pour justifier le titre du livre, que le noir soit à côté du bleu. Les Intérieurs et Paysages ofl'rent quelques pages sombres : Nuit de printemps, Veillée d'automne, où le talent de M. Theuriet ne se dément pas, mais qui sont inférieures aux sympathiques et reposants tableaux de la vie de province, tels que la Grand'tante, Neiges d'antan, Reposoirs.
Si, dans toutes ses compositions, M. Theuriet s'attache principalement à l'analyse des sentiments humains, il sait voir comme un pur descriptif et il groupe avec lin art parfait les objets extérieurs autour de ses personnages. Dans la Grand' tante, par exemple, comme le cadre terni, suranné, est bien assorti à cette douce physionomie de vieille fille qu'un lointain souvenir d'une affection éteinte vient éclairer d'un reflet passager 1
Le meilleur charme tle la poésie de M. André Theuriet, c'est qu'elle est profondément sentie. Toutes les impressions qu'il éprouve en face de la nature sont d'une vérité parfaite. C'est d'une manière élevée, vivante qu'il comprend le paysage.
5i0 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
M. Theuriet est un écrivain bien français. Sa langue, correcte et limpide^ est exempte de tout néologisme. En revanche, il ne recule pas à l'occasion devant un terme archaïque. 11 dira, par exemple, dans Sylvine :
a Au miliea des épis, tantôt comme deux ombres Ils passent, et tantôt emmi les néfliers Us s'enfoncent tous deux. »
Des mots semblables, qui témoignent du commerce intime de Tauteur avec les poètes du seizième siècle, ne choquent pas chez M. Theuriet, tant ils s'harmonisent bien avec cette poésie sans date qui fait parfois songer à Musset et plus souvent à Ronsard, mais à Ronsard dans ses meilleures pièces non entachées d'afféteries italiennes et de pastiches grecs et latins. La Chanson de mai ne rappelle-t-elle pas, pour la nonchalance du tour et le sentiment profond et naïf de la nature, les créations les plus aimables de la Pléiade ?
En vieillissant un peu l'orthographe et les tournures de phrases, on ferait aisément passer Brunette pour une pièce exhumée des œuvres de Ronsard ou de Remy Belleau. 0
Dans le petit recueil des Chansons mstiques, entre le Trimazo et Brunette y s'épanouit la douce légende du Capitaine et de Sainte AzénoVy que le poète fait chanter par Thérèse dans son drame de Jean-Marie.
Le poème intitulé les Paysans de VArgonne, bien fait, bien pensé, bien écrit, manque de souffle. Les morceaux qui ont pour titre collectif Auo; avant 'postes, à part une ou deux exceptions, sont faibles et froids. Ce sont des notes tour à tour vaillantes et spirituelles, prises au jour le jour par un homme de cœur et un bon français sans doute, mais un bien mauvais soldat !
Les compositions où le poète redevient grave signalent chez lui un grand progrès dans les sentiments élevés. Quand nous parlions d'heureuses exceptions à la faiblesse relative de cette dernière partie du volume, nous faisions allusion aux deux pièces qui ont pour titre Parce, Domine, et Prière dans les bois. Dans leParce^ Domine, M. Theuriet nous montre les mobiles de Brest et d'Ille-et-Vilaine venant prier en commun à l'Angelus.
Une pensée chrétienne éclaire à tout instant l'œuvre du poète. Le volume se termine par la Prière dans les bois, datée de mai 1871, que nous voudrions voir apprendre à tous les Français, et dont nous regrettons de ne pouvoir citer que la fin :
a La foi des anciens jours, sous nos rires amers, Se fond comme une perle au mordant des acides. Et nous demeurons seuls, parmi nos champs déserts, Sans amours et sans dieux, le cœur et les mains vides.