THEURIET
Nous avons tout raillé : le Juste et Tidéal,
La vieillesse qui pleure et l'enfance qui joue.
Nos idoles à peine avaient un piédestal,
Que nous les renversions nous-mêmes dans la boue.
Un soir, comme Samson aux pieds de Dalila,
Nous nous sommes gaîment endormis sur nos tâches ;
Et quand on a crié : « Les Philistins sont là I »
Nos bras étaient sans force et nos cœurs étaient lâches...
J'ai prosterné mon front dans Therbe du ravin, Et j'ai dit : « Toi qui fais vibrer dans la ramure Je ne sais quoi de tendre et presque de divin, Toi par qui la fleur s'ouvre et la brise murmure,
« Puissance qu'un grand voile enveloppe à jamais. Source mystérieuse où l'univers vient boire, Souffle éternel qui va des vallons aux sommets Et des deux à la mer, Dieu caché, fais-nous croire I
a Donne-nous^ pour tenter notre suprême effbrt. Un peu de la candeur de cette vieille veuve Qui chemine là-bas, sous son faix de bois mort Et que son chapelet console dans l'épreuve.
a Nous avons perdu tout du soir au lendemain : Nos provinces,' notre or et le sang de nos hommes. Rends-nous la foi, mets-nous cette lampe à la main, * Pour sortir du marais ténébreux où nous sommes.
« Comme ces chevaliers qui cherchaient le Saint-Grâl Hors des sentiers battus que le vulgaire assiège, Pousse-nous vers la cime ardue où l'Idéal Épanouit sa fleur d'azur parmi la neige...
a O fier enthousiasme, essor des nobles cœurs, Léger comme au matin l'alouette sonore.
Nous remporteras-tu jamais sur les hauteurs ? Ta chanson du réveil, Tentendrons-nous encore? »
Tandis que je rêvais sous les arbres touffus,
Le couchant s'éteignait, l'ombre tombait plus ample,
Les hêtres y noyaient la pâleur de leurs fûts.
Et la grande forêt paraissait comme un temple.
Tout dormait : le grillon dans l'herbe, et le linot
Sous la feuille..^ Un soupir traversa le silence :
Un étrange soupir, triste comme un sanglot
Et doux comme un espoir, jaillit de l'ombre immense. ,'
Je quittai la forêt pris d'un pieux frisson. Et, de même qu'on voit surgir de blanches voiles Sur la lointaine mer, je vis à l'horizon Monter dans le ciel pur les premières étoiles. »
512 LES POÈTES DU DIX-NEUVlÉME SIÈCLE.
Depuis, bien des nuages, hélas l ont voilé ces étoiles. Espérons avec le poète, quand même, espérons partout et toujours.
M. André Theuriet, jeune encore, n'a cessé de grandir et de s'élever de toutes les manières : style, idées, sentimeats, aspirations, tout s'est perfectionné. Il est de ceuK qui, secouant tous les jougs et ne s'asservissant à aucune routine, travaillent à redonner à la France une poésie naturelle, vraie, vivante, et qui ne vieillira pas comme celle des écoles de convention.
AICARD (Jean)
— Né en 1848 —
M. Jean Aicard, le délicat auteur de la Chanson de Venfant, a révélé de remarquables qualités descriptives dans les Poèmes de Provence S couronnés par l'Académie française en 1874.
Ce recueil est formé de sujets très variés entre eux, mais puisés tous à la mênfe source d'inspiration, l'amour du poète pour son pays. Fils du Midi, M. Aicard a célébré son ciel pur, ses fleurs, ses blés, ses cigales, ses beautés et ses particularités. Mais, pour qu'on ne l'accuse point de n'être que Provençal, il dédie son oeuvre à la France . Il ne veut pas que Ton dise de lui :
« Il a chanté La Provence, un recoin du pays enchanté, Exaltant^ ce n*est pas ce que l'heure demande, La petite patrie aux dépens de la grande K »
Il aime la France, mais ses yeux sont toujours tournés vers le pays natal. Il ressent à Paris tous les regrets de l'exil. Ces pensées tristes de l'éloignement, exprimées en des pièces touchantes : Lettre àmasoBur, le Mal dupays, l'Absence, font revivre en son âme de nombreux souvenirs. Il retrace avec amour les paysages et les coutumes méridionales ;il décrit ces villes de soleil: Arles, Avignon, Marseille, Nice et Toulon ; il dépeint les fêtes naïves de village, les travaux des paysans et leurs badinages, le soir, sur le seuil de leurs maisons^ ; les troupeaux au pâturage, les particularités gracieuses des vendanges
1 Chez Charpentier,
> L'Absence.
> Les Seuiis*