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LE PARNASSE CONTEMPORAIN

Sully-Prudhomme, de François Coppée, d'André Theuriet, lui donnent encore quelques apparences de force, d'éclat et de puissance. Mais le ton général reste le môme. Les Parnassiens sacrifient toujours le fond à la forme, l'idée à Tornementation, et le bon sens à la rime.

Le Parnasse contemporain renferme quelques pages chaleureuses et des pièces animées d'un gi^and souffle lyrique . Mais le style de ce recueil est généralement fade et eiagéré. Le mouvement, c'est-àdire l'âme de la poésie, ne s'y fait presque jamais sentir. L'homme est perdu de vue dans le spectacle de la nature, la sensation est sacrifiée à l'image. Sans force, sans énergie créatrice, certains poètes se livrent au genre le plus facile à imiter, la description, et donnent à des sujets usés et rebattus des variantes interminables. D'autres, afin de rompre cette monotonie, se mettent à la recherche des impressions inconnues, étranges, des rêves inouïs, des extases impossibles. Il n'est plus alors de limites à l'inspiration ; on fait sans crainte danser les constellations au chant du rossignol^ on fournit aux femmes des ceintures d'étoiles ; oi:> s'abandonne librement à toutes les extravagances d'une imagination* désordonnée ; car le seul but à atteindre est l'originalité.

S'il est vrai que la description banale, le style faux et brillante, le précieux de la galanterie mesquine ne prouvent autre chose que le vide de la pensée, du cœur et de l'esprit, la poésie des Parnassiens est le plus souvent une poésie factice .

La satire, presque délaissée à la fin du dix-huitième siècle, avait retrouvé quelque faveur sous le Directoire, où divers écrivains, entre autres Joseph Despazes, raillèrent avec force les ridicules de la nouvelle régence.

Elle brilla peu sous l'Empire. Toute voix mâle, énergique, eût paru discordante à cette époque de poésie officielle, de chants triomphaux, d*épithalames militaires et d'odes baptismales. Restreint à Fépigramme, ce genre servit uniquement aux querelles littéraires, plaisants duels d'amour-propre où Lebrun et Baour-Lormian se signalèrent par leur esprit et leur malice. Sous la Restauration, ces colères mesquines furent dédaignées. Méry, Barthélémy donnèrent l'exemple d'inspirations plus larges en s'attaquant au gouvernement; et la satire, en ces années d'ardeptes polémiques, se répandit sous toutes les formes dans la France entière : fine et serrée dans les pamphlets de Paul-Louis Courier, audacieuse et libertine dans les chansons de Béranger, frondeuse^ aventurière dans les feuilles politiques, dans la Minerve entre autres, que Lamartine appelle la Satire Ménippée de la Restauration. En 1830, éclatèrent les ïambes d'Auguste Barbier, œuvre énergique, furibonde, écrite, publiée, acclamée dans une heure d'enthousiasme et de surexcitation indicibles.

Aujourd'hui, la satire est fort négligée. Les attaques rimées contre le pouvoir sont remplacées par les polémiques de la presse. Les journaux sont devenus les organes des querelles particulières. Les esprits les plus distingués en sont venus à considérer les indignations satiriques, les courroux juvénalesques comme étant souverainement inutiles dans un siècle où les plus grandes colères sont sans influence, où la plaisanterie seule a force de loi. Quelques écrivains de mérite ont voulu relever ce genre dédaigné. Victor de Laprade, Auguste Pommier, Edouard Pailleron ont écrit des vers âpres et mordants. Louis Veuillot, s'en prenant particulièrement à ceux qui ont « le tort d'attaquer la justice, de diffamer la vérité, de blasphémer la divinité » *, nous a rendu, dans quelques pièces trop peu connues, la satire d'Horace et de Boileau. Nous laissons de côté Yiennet et Dupaty«

1 Préface des Satires, p. xiv.

BARTHELEMY et MÉRY

Les noms de Barthélémy et de Méry sont intimement liés par le souvenir de l'active collaboration des deux poètes et par Thomogénéité de leur talent satirique.

Tous deux naquirent en Provence. Tous deux, élevés par des prêtres, débutèrent séparément par une, satire contre les prêtres.

Barthélémy vint de bonne heure à Paris, puis retourna dans son pays natal. Il y rencontra Méry, son ami d'enfance, devenu rédacteur d'un journal local : le Phocéen, Une liaison plus intime amena bientôt les jeunes gens à former les mêmes projets, à partager les mômes espérances. Mais ce ne furent d'abord que de longs et pénibles tâtonnements. « Les premiers essais de Barthélémy et de Méry, dit un de leurs biographes, vinrent mourir dans l'oreille de quelques amis ou dans les colonnes de feuilles départementales ; encore ces velléités d'inspiration étaient-elles rares etclair-semées dans leur vie oisive. Dix années s'écoulèrent ainsi pour nos deux poètes, pendant lesquelles, inactifs en apparence, ils recueillirent cet acquis prodigieux d'étude et de lecture qui s'est polytypé dans leurs cerveaux. Parfois, résistant à leur vocation, ils cherchaient une carrière sans pouvoir ployer leur indépendance à aucune ; d'autres fois, fatigués de leur isolement au milieu du tourbillon commercial, harcelés par un parentage grondeur, pressés par des amis qui avaient foi en leur génie, ils rêvaient Paris, avecses gloires chatoyantes, ses pompes théâtrales, ses réputations dorées et ses trompettes périodiques. La lutte fut vive et longue entre les habitudes et les devoirs, entre l'amour du sol et le désir de se produire. Ils se décidèren t enfin : sans s'être donné le mot, ils se rencontrèrent dans la capitale, riches à la façon de Bias, ayant tout dans leur tôte^ »

Paris devait leur offrir des débuts plus faciles. Royaliste à cette époque, Barthélémy célébra le Sacre de Charles X avec un enthousiasme que les bienfaits de la cour récompensèrent.

Méry écrivait au Nain jaune.

Les deux poètes se tendirent la main, se promirent de vivre et de travailler ensemble, et publièrent bientôt trois énergiques satires intitulées lesSidiennes, Barthélémy,, mal satisfait delà générosité royale, avait mis dans ces pièces toute l'exaltation de sa colère et Méry toute

* Reybaud, Notice sur les œuvres de Barthélémy et Méry,

la fougue de ses yntiments libéraux. Les Sidiennes se répandirent ra* pidement. Animés par un premier succès, ils firent paraître coup sur coup les JésuiteSj Rome à Paris, les Deux Ultramontains, satires injustes et violentes à l'adresse du clergé. Puis, laissant cette polémique, ils s'attaquèrent franchement au pouvoir. Quatre années avant les barricades de Juillet éclata la ViUeliade. Activement servi par les passions politiques, exalté par quelques écrivains chaleureux, ce pamphlet fut aussitôt regardé comme le chef-d'œuvre de Topposition, le chef-d'œuvre de la poésie et du libéralisme. La Villeliade eut un immense succès d'actualité.' Barthélémy et Méry eurent dès lors leur place marquée. « Ils prirent rang à l'avant-gardé militante ; l'œil ouvert sur les événements, ils les saisirent un à un pour s'en faire une arme contre lennemi *. » Vint la révolution de 1830. Ils publièrent V Insurrection, éloge pompeux de la branche cadette. Celleci se montra peu reconnaissante. Barthélémy fit aussitôt éclater h. première Némésis, prétentieusement intitulée Journal en vers d'un seul homme. Méry, alors absent, accourut, recommença son œuvre de collaboration, et toutes les semaines, parurent ces violentes Némésis doublement remarquables par leur énergie poétique et par leur phénomène de périodicité. Les ministres de Louis-Philippe arrêtèrent l'étrange publication par la loi de cautionnement. Barthélémy et Méry retournèrent à Marseille, et composèrent la Bacriade, satire fine et mordante contre un négociant delà ville.

La Bacriade eut un grand succès de localité. Ce fut le dernier ouvrage écrit en commun par Barthélémy et Méry.

L'intimité des deux poètes, cette profonde intimité qu'ils déclaraient indissoluble, fut un jour brisée. Toute collaboration cessa après la Bacriade, Ce lien rompu ne devait jamais se resserrer.

Le gouvernement, après la suspension de la Némésis, récompensa les satiriques de leur silence. Il les décora. Barthélémy fut pourvu d'une place à émargement ; et Méry, nommé conservateur titulaire de la Bibliothèque de Marseille, eut le droit de s'adjoindre un suppléant et de continuer, à Paris, ses travaux littéraires. Ce suppléant fut Joseph Autran, très jeune alors. L'auteur des Poèmes de la mer a raconté, en des vers charmants, sa première visite à Méry.

Ce dernier, abandonnant la satire, écrivit des romans, des pièces de théâtre, un lîbretto d'opéra et des articles d'art. Il s'était à jamais écarté des agitations politiques.

Barthélémy traduisit Y Enéide en vers. Dès l'enfance, il avait aimé Virgile ;il lui avait emprunté plus tard les épigraphes de ses pièces. Cette traduction fut son œuvre de prédilection. Supérieure en quelques parties à l'œuvre de Delille, elle n'eut cependant aucun succès. Quelques journaux démocratiques seuls en parlèrent, pour la décrier. Le parti libéral se souvenait des métamorphoses politiques de Bar-

^ Reybaud.

BARTHÉLÉMY et MÉRY, 519

thélemy, de l'auteur des iV^éwésis, écrivant, en 1833,v»ine satire approbative'de Tétat de siège. Le vide se fît autour du poète.

Blessé dans son orgueil, Barthélémy s'en prit au gouvernement et Taccusa de lui avoir tendu un piège en l'attirant, à lui. Il protesta contre le jugement des libéraux en renouvelant ses attaques au pouvoir. Il rentra dans Farène, prit part à tous les combats politiques, et publia une Nouvelle Némésis et des satires mensuelles groupées' sous le titre collectif de Zodiaque. Cette dernière campagne ne fut pas heureuse. Les temps étaient changés ; les passions ardentes d'autrefois s'étaient insensiblement calmées. Enfin, le talent du poète avait décliné, et bien des pièces démontraient un manque absolu d'idées et de couleurs.

Les premières livraisons ne se vendirent pas. « Alors on vit accomplir un tour de force surprenant. Une brochure de seize pages, en vers, était mise en vente, le lundi matin, chez tous les libraires, et contenait la réfutation, paragraphe par paragraphe, de la satire publiée par Barthélémy, douze heures auparavant. Ces brochures étaient signées : Archiloque, On finit par découvrir, au bout de quelques semaines de recherches, que l'écrivain caché derrière ce pseudonyme grec était Barthélémy lui-même *. »

Tant d'efforts et le concours chaleureux de quelques amis du National ou du Siècle se brisèrent devant l'indifférence publique.

Les dernières satires de Barthélémy ne laissent voir qu'un mécontentement farouche, une orgueilleuse personnaUté.

L'oubli dévora, rapide, impitoyable, toutes les productions nouvelles •du satirique. Nous citerons parmi les œuvres multipliées qu'il publia depuis 1832 : l École du peuple, Constantine, PariSy la Bouillotte, laCo* lonne de Mazagran, VArt de fumery Ode à Sa Sainteté Pie IX, Ode à Louis-Napoléon Bonaparte, le Deux Décembre, Vox populi, le Quinze Août.

Les satires de Barthélémy sont d'une grande sonorité, d'une extrême virulence; mais, écrites en un style peu soutenu, elles ne révèlent aucune conviction sérieuse et sincère. Royaliste dans le Chant du sacre, bonapartiste dans Napoléon en Egypte, orléaniste dans Vinsurrection, libéral dans la Némésis, républicain dans le Zodiaque, cet écrivain dont le vers suivant avait audacieusement dévoilé tout le cynisme politique :

c L'homme absurde est celui qui ne change jamais; )> .

cet écrivain sans foi devait imprimer à toutes ses œuvres l'irrésolution volontaire de ses doctrines.

Les pièces auxquelles Méry prit part ont plus de vivacité, d'esprit et d'intérêt. Mais quelle impression restera-t-il dans quelques années des premières Némésis, de ces griefs effacés par le temps, de ces invectives contre des hommes et des institutions disparus ?

1 Emile Blaveu

BARBIER (Henri-Auguste)

— Né en 1805 —

La révolution de Juillet venait d'éclater. Tous les cœurs débordaient d'exaltation patriotiquef Auguste Barbier publia les ïambes. Le sujet, la forme, l'actualité de l'œuvre firent au poète une réputation rapide et bruyante, rappelant le succès retentissant de Casimir Delavigne et des Messéniennes. Les pièces les plus remarquées furent: Quatre-vingt-treize, Varsovie, Malpoméne, VIdole, la Reine du monde et surtout la Curée, dont Teffet fut immense.

Le poète annonce d*abord son œuvre, à la façon des prophètes.

«,Un Jour que je marchais, triste, par la campagne, , Un esprit m'enleva sur U haute montagne, Où, sur le doigt de Dieu, la sainte arche de bois Prit terre et s'arrêta pour la première fois. »

De ce sommet, il aperçoit le fourmillement des bonmies, la poudre et la fange de l'univers. Sa voix s'exhale en paroles de mépris et de colère. Il entend les cris de la lutte et les cris du triomphe ; et déjà les solliciteurs, les ambitieux, les cupides se font les esclaves du nouveau pouvoir. Alors éclate terrible et vengeresse la chanson de la grande semaine :

a Oh I lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles

Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles

Sifflait et pleuvait par les airs ; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte.

Le peuple soulevé grondait.

Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte

La Marseillaise répondait, Certe on ne voyait pas, comme au jour où nous sommes,

Tant d'uniformes à la fois t C'était sous des haillons que battaient des cœurs d'hommes ;

C'étaient alors de sales doigts Qui chargeaient les mousquets et renvoyaient la foudre ;

C'était la bouche aux vils jurons Qui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,

Criait aux citoyens : Mourons l »

Disons quelques mots des autres pièces du recueil. VIdole, admirable de mouvement, est regardée comme le chefd'œuvre d'Auguste Barbier. Le poète y combat à la fois la tyrannie,

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