‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 97 sur 106 · BARBIER · texte numérisé non relu

BARBIER

l'esprit de conquête et la stupîde admiration des masses pour la force victorieuse et le despotisme triomphant. Il revient sur ce sujet dans la Popularité^ avec un sentiment de tristesse et de dégoût plus prononcé. La Reine du Monde, satire contre les excès de la presse, renferme d'heureuses pensées et des traits mordants. Désolation est dirigée contre l'incrédulité et l'indifférence religieuse. Les vers sont énergiques et convaincus. Le tableau de l'homme vivant et mourant sans foi, sans espérance, est saisissant.

Après les ïambes, Auguste Barbier donna II pianto, poème d'environ douze cents vers, œuvre à la fois élégiaque et satirique, où lltalie est dépeinte dans toute sa grandeur et sa misère, dans toute la gloire de ses souvenirs et dans toute la tristesse de sa décadence.

Il pianto se divise en quatre chants : le Campo santo, à Pise, évocation de l'art catholique au moyen âge, dans la personne et l'œuvre du peintre Orcagna, contemporain du Dante ; le Campo Vaccino ou le Forum romain, tableau frappant de la majesté d'autrefois et de l'abaissement d'aujourd'hui ; Qhiaia -^ la plage de Naples, la plage de Masaniello, — mâle et ferme dialogue entre un pêcheur sans nom et Salvator Rosa ; et Bianca, personnification de Venise, de « cette divine volupté italienne que l'étranger du Nord achète et profane comme une esclave ^ »

Le poète a montré la chute de l'Italie, la ruine de sa foi et de sa liberté ; mais il croit à son avenir, il croit à sa résurrection prochaine. Gomme Juliette, elle n'est pas morte, mais seulement assoupie dans le cercueil ; comme l'amante de Roméo, elle se débarrassera des plis du linceul, se redressera et vivra. C'est ainsi que la plainte, il pianto, se termine par un cri d'espoir.

Ce poème a de l'ampleur, de l'abondance ; mais la versification n'est pas toujours assez soignée.

Auguste Barbier, depuis II pianto, gardait un long silence. Un jour on vit paraître sous son nom, dans la Revue française, « de petits vers hésitants, faiblets, puérils, gentillets, florianesques et tout à fait naïfs *, » où personne ne reconnut Fauteur des ïambes. Alfred de Vigny disail, en parlant d*ll pianto : « C'est beau, mais ce n'est plus lui. » Le talent d'Auguste Barbier devait décroître encore. Nous nous contenterons de nommer ses dernières œuvres : Pot-de-vin, Erostrate, Chants civils et religiewB.

Les premières satires d'Auguste Barbier ont une grande valeur ; son ïambe, moins personnel que celui d'Archiloque ou de Chénier, rappelle l'hyperbole puissante de Perse et de Juvénal. Même en leur réalisme outré, même en leurs excès d'énergie, en leurs dépenses exorbitantes de force et de vitalité, ses inspirations, traduites dans une langue ferme et sonore, ont toujours un fond de sincère morale.

* Sainte-Beuve, Portraits contemporains.

«Id., md.

Que le poète démontre le beau par le contraste du laid, ou qu'il affîrme Dieu par Thorreur du néant, ses sentiments gardent constamment le caractère de la franchise et de la vérité.

Auguste Barbier est un poète d'inspiration, poète d'une heure ou d'un instant, faisant tout à coup jaillir de son âme un cri sublime, mais ne retrouvant plus le lendemain ces vers venus d'un jet. Quelles que soient la décadence de son talent, la faiblesse de ses dernières œuvres et leurs nombreuse^ incorrections, il conservera, parmi les écrivains de ce siècle, une des plus hautes places ; on oubliera les Chants civils et religieux, mais on se souviendra toujours des ïambes, œuvre de bronze d'une seule coulée.

POMMIER (Amédée)

Amédée Pommier s'est fait connaître comme satirique par ces divers ouvrages : la République ou le Livre du sang (1836-1837), peinture indignée des crimes de la Terreur ; V Académie française, causerie sarcastique publiée en 1 868 dans le journal la Liberté *,eiles Colères ( 1 844), recueil important dont nous allons indiquer le caractère. Le même et constant désir ressort des productions multiples d'Amédée Pommier : la soif de l'originalité. Il n'est aucun effort que le poète n'ait tenté pour atteindre ce résultat et frapper l'opinion, dût-il, comme ici, en ce genre où la critique reconnaît quHl excelle, s'abandonner à toutes les intempérances de langage, à toutes les brutalités de l'expression.

C'est avec une véhémence impitoyable qu'il flagellera les travers de son époque. Mais si le poète fait quelquefois éclater une indignation sainte et légitime, ses vers accusent le plus souvent un sentiment excessif de personnalité, une haine exagérée contre les mœurs et les progrès du siècle. En prenant pour texte de ses attaques la dépravation des hommes de son temps, leur soif insatiable d'or et de plaisir, en renouvelant ces éternels sujets de satire, en s'attachant surtout à faire ressortir son rôle vengeur, Amédée Pommier rappelle trop les poètes qui, dans leurs emportements juvénalesques, leurs courroux

1 Numéro du 1*' avril 1868, au chapitre iv des Choses du temps, causeries mensuelles en vers.

à froid, leurs fureurs de commande, sont moins préoccupés de corriger les foules que de se dresser à eux-mêmes, au noçi de Némésis, une bruyante apothéose. En s'adressant aux autres^ l'auteur prend trop de soin de se montrer lui-môme :

« O siècle dégoûtant! siècle d'agioteurs, De marchands, d*usurîers, de vils calculateurs, Je te jette ces vers, pleins d'ire et pleins d*audace, Gomme un crachat plaqué sur ton ignoble facel J*en aurai le cœur net, et du moins, cette fois, On t*aura dit ton fait rondement, que je crois I »

L'auteur se met plus franchement encore en scène dans son Épilogue, où, faisant de ses propres qualités le plus enthousiaste éloge, reconnaissant qu'il lui suffit d'avoir l'approbation des gens d'esprit et que celle du « sot public » lui importe peu, il jette, en terminant, cette bravade à l'opinion :

ff Si donc un froid accueil m*ationd, si mes Colères Ne se débitent pas à cent mille exemplaires, Si je n'ai point le rang que je devrais avoir, Un de ces beaux matins, on pourrait bien me voir Démuseler la rage en mon âme conçue, Ressaisir à deux mains ma noueuse massue, Et faire, accumulant les exécutions, La Saint-Barthélémy des réputations. »

Ife tels vers, malgré leur apparence d'ironie, révèlent une grande forfanterie et un immense orgueil poétiques.

Les satires d'Amédée Pommier, en général, ont une force d'expressions très heureusement soutenue ; la forme est correcte, la rime abondante ; le goût, comme nous levons indiqué, se trouve fréquemment offensé, mais l'énergie du vers frappe toujours l'imagination et tient constamment l'intérêt en éveil.

LAPRADE (Victor de)

— Né en 1812 —

Le chantre lyrique de Hdéal et des Sommets, Victor de Laprade, prend le ton incisif et mordant de la satire politique dans les Poèmes civiques et dans Tribuns et Courtisans.

Le premier recueil renferme de véhémentes apostrophes à Tahsolutisme impérial et d'éloquentes poésies sur les revers et les hontes de la France.

Le second, composé de trois dialogues, met en scène sous des noms d'emprunt les hommes et les choses de l'Empire.

Une pièce, tirée des Annales de Tacite, nous transporte à Rome, sous le règne de Néron. Gossutianus Gapîto accuse devant le sénat Thraséas, le citoyen rigide, de ne montrer aucun enthousiasme pour le régime nouveau, d'être triste dans une époque de joie publique et de manger du brouet noir par esprit d'opposition. Le sénat applaudit ; l'assemblée s'élève avec colère contre ce tribun révolutionnaire, contre cet insupportable censeur qui ne croit pas à l'amour filial de Néron, qui refuse d'offrir de l'encens aux mânes de Poppée,

tt Et qvâ trouve à César, justes dieux I la voix fausse I...

Thraséas, condamné à mort, s'ouvre les veines en présence de sa famille et de ses amis. Il passe ses derniers instants à les entretenir de l'immortalité de l'âme, à exalter dans leurs cœurs la fierté stoïque, le patriotisme inflexible et la haine des tyrans.

Le poète, en narrant cet épisode tragique de l'histoire romaine, fait souvent allusion aux sentiments des sénateurs français sous l'Empire.

La troisième et dernière scène se passe à Tampico, ville du Mexique. Les lieux et les costumes ont changé ; mais ce sont toujours les mêmes hommes, parlant le même langage. L'alcade de Tampico vit au milieu des plus cruelles incertitudes ; il songe avec angoisse aux prompts changements, aux brusques retours de la fortune, dans un pays où le trouble et les révolutions semblent être en permanence. Il a rédigé tout à l'heure un brûlant manifeste soutenant la cause du tribun vainqueur Alvarez ; il va le faire connaître à la ville tout entière, lorsque survient son ami, le juif Sidrach ben Baruch. Celui-ci brutalement, sans précautions oratoires, sans ménagement d'aucune sorte, lui crie d'abord : « Alvarez est perdu I »

ZAPATA

« Alvarez?

SIDRACH.

En personne.

ZAPATA

Et don Pèdre ?

SIDRACH.

Il se nomme Dictateur; protecteur, empereur, roi, grand homme.

ZAPATA

Impossible ! il était hier battu, traqué,

Sans le souI pour l'Europe il s'était embarqué...

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