‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 109 sur 281 · II. — Pascal · texte numérisé non relu

II. — Pascal

Vie. ~ Biaise Pascal est né à Clermont-Ferrand, le 19 juin 1623. — Son père, Étienne Pascal , était alors président de la cour des aides de Montferrand; il résida à Paris de 4631 à 1639, où il s'occupa exclusivement de l'éducation de ses enfants; de 1639 à 1648, il fut intendant de la généralité de Rouen; il mourut en 1651. — Biaise Pascal avait une sœur aînée, Gilberte, qui épousa Florin Périer, conseiller à la cour de Glermont, et qui eut pour fille Marguerite Périer, la miraculée de la sainte Épine (1656), La sœur cadette de Pascal, Jacqueline, entra au couvent de Port-Royal, sous le nom de sœur Sainte-Euphémie; elle mourut en 1661, un an avant son frère. — Étienne Pascal était un homme d'une rare distinction et d'un noble caractère. Très versé dans les mathématiques, il remarqua de bonne heure les dispositions géniales de son fils. Mais désireux de lui donner, avant tout, une sérieuse connaissance des langues anciennes, « il évita, dit Mme Périer (dans sa Vie de Biaise Pascal)^ de lui parler de mathématiques, et serra tous les livres qui en traitaient, lui promettant seulement qu'il les lui apprendrait dès qu'il saurait le latin et le grec ». G'est alors, si nous en croyons toujours Mme Périer, que Biaise Pascal, ignorant même les définitions essentielles de la géométrie, appelant un cercle un rond,^ et une ligne une barre, « poussa ses recherches si avant qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide ». Il convient de corriger le récit de Mme Périer, par celui de Tallemant des Réaux {Hislorielles, 188-189), où l'on voit le jeune Pascal avouer à son père qu'il a lu en cachette les six premiers livres d'Euclide (1). Quoi qu'il en soit, et que Biaise ait, à l'âge de douze ans, inventé ou retrouvé la géométrie, il était doué d'un véritable génie pour les sciences. A seize ans, il composait un Traité des sections

(1) Cf., Brunsghvicg, Opuscules et Pensées de Pascal (Paris, Hachette), p. 6. Nous renvoyons, d'une façon générale, à cet excellent ouvrage qui met au point, avec la plus grande sûreté, tout ce qui se rapporte à Pascal.

LA LITTÉRATURE FRANr.ATSF

coniques, qui aurait excité, dit-on, la jalousie de Descartes. Il prenait part à des conférences scientifiques. 11 inventait \^ machine arithmétique, pour simplifier les calculs de son père, alors intendant à Rouen. Bref, il commençait une' carrière de savant et avait pleine conscience de son mérite, quand un incident vint donner à sa vie une nouvelle direction.

En 4646, Etienne Pascal, à Rouen, fît une chute si malheureuse sur la glace qu'il se démit la cuisse. Deux gentilshommes du voisinage, MM. de la Bouteillerie et Deslandes, qui exerçaient la chirurgie par charité, le soignèrent et demeurèrent chez lui pendant trois mois. Or, ces deux gentilshommes avaient été convertis au jansénisme par un certain docteur Guillebert, curé de Rouville, et ami de Saint-Cyran. Biaise Pascal, ses deux sœurs, et leur père, furent dès lors gagnés au jansénisme ; et du christianisme déjà fervent qu'ils pratiquaient, ils passèrent à une religion plus austère. C'est ce que l'on appelle, assez improprement, la première conversion de Pascal. On en a des témoignages dans la Prière à Dieu pour le bon usage des maladies (1648), et dans la lettre à M. et Mme Périer sur la mort de M. Pascal le père (1651). Cependant, en 1648, Pascal avait fait ses expériences sur la pesanteur de l'air, au sommet du Puy-de-Dôme, en Auvergne, et à Paris, sur la tour Saint-Jacques. En 1651, il écrivait un Traité sur le vidCy dont il ne nous reste qu'un fragment intitulé : De Vautorité en matière de philosophie. — Sa santé, très précaire, Tobligea, en 1652, à interrompre ses travaux scientifiques. C'est alors, pendant deux ans, ce que l'on appelle la période mondaine de Pascal. Il fréquente la société ; il est intimement lié avec le duc de Roannez et le chevalier de Méré. Par eux, il fait connaissance avec les liberlins, que nous désignerions aujourd'hui sous le nom de librespenseurs ; et peut-être, dès cette époque, à entendre leurs arguments contre la religion, à considérer leur état d'âme particulier, réfractaireà toute apologétique traditionnelle, a-t-il conçu le dessein de ses Pensées (1).

,^1) On ne saurait trop se prémunir contre une fausse inter prétation des sentiments et de la conduite de Pascal pendant

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A quoi faut-il attribuer sa seconde conversion, c'est-àdire son retour détinitif au jansénisme le plus fervent? Pascal, qui passait en carrosse à quatre chevaux sur le pont de Neuilly, fut victime, le 8 novembre 1654, d'un accident : deux des chevaux se précipitèrent dans l'eau, et, sans la rupture des traits, Pascal et ses amis étaient noyés. Le fait, établi par un récit authentique, est certain. Mais eut-il les conséquences morales qu'on lai donne ? Et ne faut-il pas plutôt reconnaître, dans celte seconde conversion, l'action lente et sûre d'une foi janséniste toujours vivace, et surtout rintluence de Jacqueline? Tel est l'avis de M. A. Gazier, dont personne ne contestera Fautorilé en ces matières; tel est aussi celui de M. L. Brunschvicg. Enfin, le 23 novembre 1654, Pascal éprouva, au cours d'une méditation, une sorte de singulière extase. Il en avait noté les phases sur un morceau de parchemin qu'il portait toujours cousu dans la doublure de son habit, et que l'on retrouva après sa mort. Ayant choisi pour « directeur » M. Singlin, il se retira d'abord à Port-Royaldes-Champs, puis à Port-Royal de Paris. En 1655, se place son Enlvelien avec M. de Sacjj, sur Epiclèle et Montaigne, C'est au mois de janvier 1656, que Pascal est appelé à servir les intérêts de Port-Royal, en défendant Arnauld devant l'opinion publique, contre la censure de la Sorbonne. Il publie alors ses dix-huit provinciates (1).

cette période mondaine. Bien qu'on lui attribue, à celle date de 1652-1653, le Discours sur les passions de l'amour, il est à peu près cerlain que Pascal ne parle des passions qu'en moraliste et en théoricien, et qu'il ne cessa d'être un chrétien, au sens le plus strict du mot. S'il céda, alors, à une sorte de libertinage, ce ne fut guère qu'à l'ivresse de la science, je veui dire à un certain orgueil de savant qui se sentait admiré, et qui s'occupait à la fois des questions les plus abstraites et les plus pratiques. Mais, en même temps, on est surpris de voir Pascal si intéressé et si dur envers sa sœur Jacqueline, qui vou^ laitse retirera Port-Royal, et dontil contrariait les projets. (Voir sur ce sujet : A. Gazier. Mélanges de lillératureel d'histoire, Colin,) (1) îl en avait commencé une dix-neuvième et annoncé une vingtième, quand il s'mterrompit, soit que cette polémique ait ihii par lui sembler dangereuse pour le fond même de la reli-

A partir de 4658, Pascal ne s'occupe plus que de réunir des matériaux pour une apologie de la religion chrétienne, dont le dessein général se trouve tout entier d^nsVEnt relicn avec M. de Sacij. Pascal, en proie à d'incessantes souffrances, notait, ou faisait écrire par sa sœur Jacqueline, ou par un valet, quelques pensées relatives à son ouvrage! En môme temps son puissant cerveau le ramenait malgré lui à des questions de science et à des inventions pratiques (1). Mais ses dernières années ne sont qu'une lente et affreuse agonie. Pascal mourut le 49 août 4 662, dans la maison d'Etienne Périer, son beau-frère; il fut inhumé à Saint-Étienne-du-Mont (2).

Les Provinciales (1656-4657). — Nous avons rappelé les circonstances qui donnèrent naissance à cette suite de dixhuit brochures que les contemporains ont appelées les Petites Lettres ; le nom de Provinciales leur vient d'abord du titre que l'imprimeur mit à la première: Lettre écrite à un provincial par an de ses amis... ; puis du titre général mis au recueil de Cologne, en 4657 : Lettres de Louis de Montatte à un provincial de ses amis et aux RR. PP. Jésuites sur la morale et sur la politique de ces Pères (3). Une traduction latine fut publiée en 4658 par Nicole (sous le pseudonyme de Wendrock), le latin étant toujours à cette époque une sorte de langue interna- ' tionale entre théologiens et savants de tous pays.

Sans reveiiii' sur la question de la grâce et de la casuistique, indiquons brièvement le sujet des principales lettres, dont les 1, 2, 3, 17, 18 sont consacrés à la question ttiéologique, et dont les n°s 4 à 16 traitent plus particulièrement de la morale. — Dans la première Provinciale, Pascal passe rapidement sur

gion (comme la suite Ta prouvé), et qu'il ait cru plus utile de s'appliquer sans retard à son Apologie, soit que la lutte entreprise par les curés de Paris contre les casuisies lui ait fait sentir que son but était atteint et'son rôle terminé.

(1) Le problème de la cycioïde ; les « carrosses à cinq sols » {omnibus). Cf. la lettre de Mme Périer, citée par L. Brunsghvicg, p. 217.

(2) Lire le testament de Pascal, dans L. Brunsghvicg, p. 250.

(3) Monlalteesi le pseudonyme de Pascal; c'est Vanagramme tiré du lieu de sa naissance^ Clermont {Mons allas).

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la question de fail, et arrive aux définitions de la grâce efficace et du pouvoir prochain. — Dans la deuxième, il étudie la grâce suffisante. — La troisième est une discussion en faveur d'Arnauid qui venait d'être frappé d'une censure par la Sorbonne. — Avec la quatrième, nous entrons dans la morale, et les jésuites commencent à être mis en cause directement : il s'agit pour Pascal de ruiner cette doctrine : « Une action ne peut être imputée à péché si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal qui y est. » Si on l'admet, dit Pascal, « ceux qui ne pensent jamais à Dieu ne sont jamais coupables ». — Dans la cinquième, procès des « casuistes » ; examen de la doctrine de la probabilité (dans un cas douteux, il suffit d'avoir pour soi l'autorité d'un seul docteur, pour que votre opinion soit probable, c'est-à-dire digne d'être approuuée). — La sixième nous fait entrer dans le détail de ces probabilités, et de leurs conséquences (pour les prêtres, les religieux, les domestiques). - La septième, très importante, est consacrée à la direction d'intention : on peut, d'après certams casuistes, corriger le vice par la^pureté de la fin (ainsi pour le duef Vhomicide). — Avec la huitième, nous continuons à discuter la casuistique, « louchant les juges, les usuriers, les banqueroutiers, etc. ». — Neuvième lettre : Même sujet [ambition, envie, gourmandise, équivoques,..). — Dixième lettre: Surle sacrement de pénitence. Les jésuites ont rendu « la confession aussi aisée qu'elle était difficile autrefois ». A la fin de cette lettre, Pascal abandonne le ton ironique et le dialogue comique, pour s'adresser dorénavant, en son propre nom et sur le ton de l'indignation la plus éloquente, à ses adversaires. — Onzième lettre : Pascal se défend d'avoir outrepassé son droit en traitant par des railleries les erreurs des casuistes. 11 reproche, au contraire, aux jésuites leurs « bouffonneries impies ». — Douzième lettre : Erreurs des jésuites sur V aumône et la simonie. — Treizième lettre (une des plus importantes) : Sur Vhomicide. Quatorzième lettre : Continuation du même sujet. — Quinzième lettre : Sur la calomnie. — Seizième lettre : Calomnies des jésuites contre des religieux. — Depuis la onzième jusqu'à la seizième, Pascal s'adressait directement aux RR. PP. jésuites ; les dioc-septième et dix-huitième portent pour suscription : Au R. P. Annat, jésuite ; Pascal y revient à la question théologique : Les papes et les conciles ne sont point infaillibles dans la question de fait (17«) ; « tout le monde condamne la doctrine que les jésuites renferment dans le sens de Jansénius » (18«).

L'art de Pascal dans les « Provinciales ». -~ Malgré Tiniportaiice réelle du débat sur la grâce (car la vraie question

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qui s agite est celle des limites de la liberté humaine et de la puissance divine), malgré la portée universelle des discussions sur la morale sévère ou relâchée, les Provinciales auraient depuis longtemps rejoint l'énorme fatras des pamphlets de tout genre qui ne survivent guère à lactualité, si Pascal ne s'y était montré un écrivain de génie. Voltaire dit, dans hon Siècle de Louis XIV \ « Les -meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Provinciales ; Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières. » 11 suffît de développer ce jugement, en indiquant quelques-uns des procédés employés par Pascal : 4° Pascal veut d'abord dans ses premières lettres — et il réagit en cela contre le style triste d'Arnauld — atteindre le monde, l'intéresser, l'obliger à comprendre ou à croire qu'ilr comprend le sujet des disputes de Sorbonnc. Lui-même, il se donne pour un « honnête homme » très ignorant en ces matières et désireux de s'instruire ; et il s'adresse naïvement à des docteurs et à des jésuites. - Ainsi, dans la première Provinciale, il a pour interlocuteur un docteur de Navarre qui lui fait soleimement de creuses réponses ; puis il va chez un janséniste, revient chez ^on docteur, interroge un Jacobin. Chacun de ces personnages a sa physionomie, son genre particulier d'entêtement, son style. Le Jacobin se retrouve dans la deuxième lettre, avec sa suffisance scolastique et sorbonique, mise en relief par l'ironique naïveté de son interlocuteur. Mais le Père jésuite de la quatrième lettre est une figure plus achevée : c'est lui qui, pour éclairer Pascal sur la vraie définition de la grâce actuelle, va « chercher des livres » : la Somme du P. Bauny, un faclum du P. Annat, les écrits de M. Le Moyne ; et Pascal le pousse, l'oblige à s'enferrer lui-mêm.e et à dégringoler de citation en citation... Cependant, le jésuite perd tout à fait pied. Heureusement « on vint l'avertir que Mme la maréchale de... et Mme la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J'en parlerai, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons ici de bien subtils. » La comédie est complète, comme dans un dialogue de Platon. — Mais nous avons encore un meilleur jésuite, plus comique, plus naturel, à partir de la cin-

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quième lattre, et qui joue son rôle jusqu'à la fin de la neuvième. Le syslènie de Pascal, dans ce procès de la morale des casuistes, consiste à donner la parole aux casuistes eux-mêmes, représentés par ce bon Père qui ^ défend ses opinions et celles de toute sa compagnie avec une sérénité aussi risible qu'inquiétante. Pour sincère que soit Pascal dans toute cette polémique, on peut avouer qu'il fait souvent rendre aux textes cités un sens exagéré ; car il y implique toutes les erreurs qu'on peut en tirer. Mais son habileté d'avocat égale sa science du dialogue. Bref, on doit dire de ces premières lettres, avec Racine : « Vous semble-t-U que les Provinciales soient autre chose que des comédies ?»

2° Dès la fm de la neuvième lettre, Pascal sentait peutêtre que le public, très amusé par la comédie avec le bon Père, allait se lasser ; et sans attendre qu'on lui reprochât de « faire de l'esprit », il change de ton et s'adresse aux jésuites eux-mêmes. L'indignation qu'il avait peine à contenir, et qui se trahit déjà çà et là par des exclamations et par des étonnements que seul son interlocuteur ne comprend pas, éclate enfm dans la dixième lettre. On attendait avec anxiété le moment où il cesserait de badiner', on éprouve une sorte d'émotion quand il se transforme en accusateur, quand, avec cette logique passionnée qui est le propre de la grande éloquence, il poursuit et confond les casuistes. Les plus belles lettres, sous ce rapport, sont la treizième et la seizième. On y sent la profonde conviction d'une âme, blessée et scandalisée, qui s'est longtemps maîtrisée et qui déborde. On peut dire avec Voltaire : « Tous les genres d'éloquence y sont renfermés. »

Les Pensées. — Le manuscrit. — Après la mort de Pascal, ses héritiers trouvèrent parmi ses p.apiers des liasse ge^ofe^ préparées en vue d'une apologie du chrislianismev clE^otës, presque' ilïïsM^ furent collées sur des reg:istrès; puis Etienne Périer, son neveu, s'occupa d'en faire exécuter deux copies par des secrétaires habitués à récriture de Pascal. Ce manuscrit et ces copies existent encore, et sont conservés à la BibUothèque nationale (1).

il) Sur l'état du manuscrit, cf. L. Brunschvicg, p. 266.

LITTÉRATURE TRANÇAISE

La première édition (1670). — Les amis et les parents de Pascal résolurent de publier ces fragments (1). Bien cfue \^ préface, écrite par Etienne Périer, son neveu, prouve que le plan probable de Pascal leur était connu, les premiers éditeurs ne s évertuèrent pas à établir entre ces fragments un ordre tout à fait définitif. Ils intitulèrent leur édition : Pensées de M. Pascal sur la religion el sur quelques autres sujels, qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers. En tête, apparaissent les pensées contre les athées, sur Moïse, sur Jésus-Christ, sur les Juifs,,. Puis viennent la Grandeur, laVanité, la Faiblesse et la Misère de rhomme. Enfin, des pensées morales, pensées diverses, etc. C'était le renversement du plan esquissé par É. Périer. Mais on peut croire que les amis de Pascal savaient bien ce qu'ils faisaient. De même, ils se virent obligés d'atténuer le sens trop janséniste de certains fragments ; depuis 4668, la paix de l'Église semblait avoir réconcilié les partis ; il s'agissait d'être prudents. Enfin, les premiers éditeurs durent compléter certaines phrases, en modifier quelques autres, en songeant au goût des lecteurs de leur temps. Tous ces changements furent raisonnés, faits avec respect et mesure (2). Ce n était pas là « tout Pascal, et rien que Pascal ^ comme le demandait Cousin en 18i>2. Mais telle qu'elle était, cette première édition des Pensées eut le plus grand succès ; la cinquième (1687) fut augmentée de la Vie de Pascal par Mme Périer, sa sœur.

Les éditions du dix-huitième siècle. — Au dix-huitième siècle, la renommée de Pascal subit une crise. Voltaire joi- gnità ses Lettres philosophiques (ou Lettres anglaises, 1734), des Remarcpics sur certaines pensées de M. Pascal. Ces remarques, développées, constituèrent plus tard le commentaire qui accompagnait l'édition publiée en 1776 par Condorcet. « Dans cette édition, dit M. L. Brunschvicg-

(1) Une sorte de comité fut chargé de lexamen des papiers et de la préparation du livre ; il comprenait : Arnauld, Nicole de Treville, du Bois, de la Chaise, le P. Brienne de l'Oratoire Etienne Périer (cf. Sainte-Beuvè, Porl-Royal).

(2) De cette édition de 1670, M. A. Gazier a donné une réunpression (Lecène etOudin, rj08 )

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c'est un philosophe, Fapôtre le plus intrépide du rationalisme optimiste, qui présente Pascal au public ; il le loue, il le réfute ; et qui pis est, il le plaint comme une victime de la superstition ; la foi a sinon éteint, du moins combattu le génie de Pascal, et l'éditeur réprimande son auteur d'un ton tranchant, comme un savant sûr de lui ferait avec un enfant qui doute et qui pleure. » Pour la réimpression de cette édition, en 1778, Voltaire aggrava encore le sens de son commentaire. — A l'édition de Condorcet, s'opposa, en 1779, celle de l'abbé Bossut, qui resta, jusqu'au rapport de V. Cousin, la meilleure et la plus équitable.

Les éditions du dix-neuvième siècle. — Victor Cousin, qui s'était mis à étudier le dix-septième siècle, et qui a laissé une belle étude sur Jacqueline Pascal, lut à l'Académie française, en 1842, un rapport intitulé : « De la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées (fe Pascal. » Il signalait, avec autant de justesse que de véhémence, le singulier procédé de ces éditeurs qui n'oubUaient qu'une chose, consulter le manuscrit original des Pensées. Or, ce manuscrit existait ; et sa lecture révélait un Pascal tout nouveau, presque inconnu, pour le fond comme pour la forme. — L'éloquent appel de Cousin fut entendu. En 1844, Prosper Faugère donnait une édition de Pascal, faite d'après le manuscrit; toutes les autres éditions en dérivent; quelques unes (entre autres, celle de M. A. Molinier, 1877) ont encore amélioré le texte (1). — D'autre part, M. E. Havet, en 1851, donnait une édition accompagnée d'un remarquable commentaire. Parmi les éditions suivantes, il faut signaler particulièrement celle de M. L. Brunschvicg.

Le plan des «Pensées». — Si la plupart des éditeurs se sont contentés, même en améliorant le texte, de reproduire, pour la suite des Pensées, soit l'édition de Port-Royal, soit l'édition de Bossut, d'autres ont cherché à retrouver et à reconstituer le plan de V Apologie. Ainsi, en 1835, M. Frantin, et, plus récemment, MM. Molinier, Astié, Rocher,

(1) MM. Micliaut et Brunschvicg ont publié un fac-similé et une reproduction exacte du manuscrit lui-même.

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Brunschvicg. Pour cette reconstitution, on se euide • sur yEnlrel^n de Pascal aùec M. de Sacy cf sur ïTpnrace à-EL Périer. Mais il faut tenir compte aussi de doux VÏ.! ments essentiels, à savoir, que Pascal est un mmnt, et nue Pascal est anjansénisle. Résumons, en quelques mots, cette question si complexe : -i m , ^-cuu

i" Quels sont les lecteurs auxquels Pascal desUnail son Apologie? Ce sont, à n'en pas douter, les liberlins, qui se refusaient a toute discussion théologique et dogmatioue mais qui raillaient volontiers, avec Montaigne, ceux oui se croient en possession de la vérité ; pour eux ils se piquaient de n'obéir qu'au raisonnement

2» Par là, s'explique, chez Pascal, la recherche d'une base scientihque et philosophique, d'un terrain sur lequel les ibertins veuillent bien consentir à accepter le débat Par la aussi, tous ces fragments (écrits pour lui-même et oui n eussent point figuré dans son livre) sur la difficulté de \ ordre, sur la différence de Vesprîl de finesse et de Vespril de geomelne, sur « les raisons du cœur que la raison ne connaît pas ». Par là, aussi, ces arguments désespérés qui seraient venus s'ajouter comme conclusion, tels que la règle du pari. ■ , ^

3» Pascal eût sans doute commencé son Apoloqie par une analyse psychologique et scientifique de la nature humaine ; et, pour ne pas dépayser son adversaire, c'est au moyen de Montaigne, livre de chevet des libertins, qu'il 1 aurait faite Le libertin ne pouvait manquer d'en reconnai re 1 exactitude. Mais Pascal aurait eu l'art d'en faire sortir par une sorte de nécessité scientifique, la donnée \e problème l énigme. Or quelle est cette énigmel L'homme est faible, 1 homme est misérable ; il ne possède ni la cer! titude, m le moyen d'y arriver. Mais, au milieu de cette misère. .1 a des velléités de grandeur et des aspirations démesurées. Comment accorder ces contradictions'

*» Ici, Pascal suppose qu'il aura si fortement posé le problème, que le libertin tout le premier sera vivement intéresse a en désirer la solution. Cherchons donc, dit Pascal SI les philosophes peuvent nous y aider. Toutes es plulosophies se ramènent à deux types : le pyrrhonisme (Montaigne), le stoïcisme (Épictète). Or Montaigne n'a vu

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de l'homme que la l'aiblesse ; Épictète, que la grandeur. Jusqu'à ce moment, le mot de religion n'a pas été prononcé. Mais le libertin, piqué au jeu, consent a interroger les religions, ne fût-ce que pour les convamcre d une im- ' puissance égale à celle des philosophies.

S' Dans notre enquête sur les religions antiques, 1 ordre historique nous amène à l'examen de la Bible. Mais là, que trouvons-nous? Pascal s'arrête, comme surpris tout le premier ; il aperçoit, à la base de cette religion juive, un dogme, le dogme de la chute, qui, par une clarté subite, nous explique l'état misérable de la créature déchue, et les souvenirs d'une grandeur passée ; le dogme de la Rédemption vient légitimer de nouveau ses espérances. Ainsi, on est arrivé, sans violence, sans raisonnement dogmatique, sans appareil théologique, a une solution religieuse et chrétienne, chrétienne parce que la religion juive ne contient que la figure de la loi réalisée par le christianisme. - , ■ i • i

6° Pascal aurait alors ajouté des preuves historiques et théologiques sur Jésus-Christ, les miracles, l'Eglise, etc. Mais aussi, l'esprit janséniste se fût retrouvé tout entier dans cette dernière partie. Pascal aurait tire de ce iait que la rédemption est un don gratuit de Dieu, cette conclusion que ce don est réservé à quelques-uns. Et toutes les discussions sur la grâce eussent repris leur place dans les conclusions pratiques de l'Apologie.

Tel est le plan probable de Pascal. On ne saurait, d ailleurs, prétendre assigner une place définitive aux Iragments qui subsistent.

Le style de Pascal. — Nous avons déjà signalé plus haut nuelqucs uns des mérites du style des Provinciales. Mais quand on considère le livre à sa date, on en sent mieux la valeur relative. Selon Voltaire, c'est « le premier livre de génie qu'on vit en prose ». Et Voltaire ojou e : « Il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. » Jamais, en effet, le vocabulaire français n avait eu ce degré de propriété ; jamais écrivain n avait passe plus aisément de l'ironie à l'éloquence, et n'avait donne a ce point la sensation du naturel en tous les genres. Ajou-

tons que le premier, depuis Calvin, Pascal portait devant . le public des questions de théologie. 11 sécularisait tout un domaine d'idées générales. Si des Provinciales on passe aux Pensées, l'admiration redouble. Dans ces fragments, en effet, Pascal n'est plus seulement un pamphlétaire ~ de génie, un orateur véhément, il est un poète. Son imagination prodigieuse lui suggère des images égales à celles de nos plus grands lyriques. Ses souffrances physiques et morales ont laissé des traces dans ce premier jet vigoureux et brisé, dans ces lambeaux d'arguments et dans ces cris d'angoisse ou d'espérance. Sans doute, quelques-uns regretteront que V Apologie de Pas- ^ cal n'ait pas été achevée. Mais nous y aurions perdu un monument unique de l'âme française et chrétienne au dix-septième siècle. L'œuvre terminée aurait eu la perfection des Provinciales^ mais n'eût pas révélé l'écrivain à la fois le plus passionné etle plus naturel de notre langue. Il a fallu un hasard, une surprise, pour arracher à ce dix-septième siècle ennemi de la littérature personnelle deux chefs-d'œuvre qui ont la valeur des esquisses de Vinci et de Michel-Aoge : les Pensées de Pascal, et les Sermons de Bossuet.

La « Rhétorique » de Pascal. — Ce serait ici le lieu de résumer ce que Ton appelle si improprement la rhétorique de Pascal (l'expression est de Mme Périer). Pascal nous a laissé un certain nombre de pensées sur la composition et sur le style. Cette rhétorique, ou cet aride persuader, repose essentiellement sur la distinction entre Vesprit de géométrie (le raisonnement déductif du savant) et Yespril de finesse (la perception instinctive des raisons propres à persuader autrui). L'orateur doit deviner quelles sont les raisons propres à persuader l'adversaire, et dans quel ordre il faut les lui présenter. Cet ordre, si difficile à saisir, ne peut donc être fixé par aucune règle ; c'est l'esprit qui, dans chaque question, le crée et le suit. Esclave inconscient de cet ordre, l'écrivain n'a pas le loisir de songer aux ornements, aux fausses beautés; toute recherche tvSihitV auteur, et ce n'est pas Tauteur qui persuade, c'est Vhomme. La règle suprême, c'est donc le naturel^ mais non pas la natnrc

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car ce naturel, variable selon les cas et les personnes, ne s'obtient que par une prolonde méditation et par une véritable science psychologique. Ces principes, Pascal les a suivis. Il n'est pas d'écrivain en France qui sente moins l'auteur. Chacune de ses pages nous donne 1 impression d'une idée, d'un sentiment, d'une passion, qui se communique directement à nous. Et pourtant, on sait combien i travaillait son style, puisque, au témoignage de Nicole, il avait refait jusqu'à treize lois la dix-huitième Proi;rncra/e.

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