La Fontaine
Vie. — Enfance et jeunesse. — Jean de La Fontaine esc né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, dans une maison qui existe encore et qui a été transformée en une sorte de musée. Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forêts, capitaine des chasses, et fils lui-même d'un marchand drapier. Jean fit, avec son père, et bientôt tout seul, beaucoup de promenades en forêts, et lut à tort et à travers dans la riche bibliothèque de son grand-père. Mais c'est, croyons-nous, une erreur de se le représenter comme un écolier vagabond. Un humaniste aussi profond, aussi sûr de lui, a dû faire, dès l'enfance, de fortes études latines. La légende s'est formée de bonne heure autour de La Fontaine; et tous les paresseux, tous les ignorants qui se croient du génie, ont transformé en un inconscient un des écrivains les plus réfléchis et les plus savants de notre langue.
Séjour à Château-Thierry. — Sous l'influence d'une lecture, La Fontaine se crut la vocation ecclésiastique ; et à l'âge de dix-neuf ans il entra à l'Oratoire, où il resta un peu plus d'un an. Puis il se fît recevoir avocat; et, en 1644, on le retrouve à Château-Thierry, d'où il ne bougera pendant près de dix ans que pour faire quelques voyages à Reims et à Paris. C'est là, qu'à l'âge de vingt-sept ans il se laissa marier avec Mlle Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de la Ferté-Milon. Sa femme n'avait point, paraîtil, ces qualités d'ordre et de jugement qui eussent balancé les défauts de La Fontaine ; elle préférait le bel esprit et les romans au ménage ; et ce mari rêveur et négligent aimait les maisons bien tenues. Aussi vécut-il plutôt chez le^ autres. En même temps, La Fontaine avait hérité de la charge de son père, dont il resta titulaire jusqu'en 1672, et qu'il remplit fort mal. A cette époque, en effet, il accumulait, par la rêverie etpar la lecture, le fonds qu'il devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. L'amitié si profitable du savant et charmant Maucroix, qui Fatlirait souvent à Reims, lui donnait de plus
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en plus le goût des anciens et des Italiens. Il dut alors composer beaucoup de petits vers, pour les sociétés provinciales, où sa facilité d'humeur lui faisait déjà pardonner ses distractions ; mais la traduction de Y Eunuque de Térence, qu'il publia en 1654, marque son véritable début dans les lettres, et trahit en lui l'humaniste appliqué.
S'il commençait à s'acquérir une réputation de poète, La Fontaine délaissait de plus en plus ses affaires qui étaient fort embrouillées. Il arrive souvent à ceux qui ont horreur de la chicane d'être condamnés à vivre dans les procès, juste conséquence d'une négligence initiale: c'était le cas de cethomme absorbépar son génie dominateur. Sans doute, il ne faut pas voir en lui un grand enfant naïf; mais s'il y avait du parti pris dans son attitude de distrait, c'est qu'il était obligé de choisir entre la vie pratique et la vie du poète. Or, c'est pour échapper définitivement aux tracas qui venaient le relancer chez lui, qu'il accepta, en 1657, de se laisser présenter au surintendant Fouquet, par son oncle Jannart.
Séjour chez Fouquet. — De 1657 à 1661, La Fontaine vécut chez Fouquet, à Saint-Mandé ou à Vaux, Il lui avait dédié, tn 1657, son poème à' Adonis \ le surintendant lui fit une pension, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous lès Trimestres, que quelques vers. De cette époque datent un certain nombre de petites pièces, odes, ballades, madrigaux, où La Fontaine rencontre parfois d'heureux détails. Le séj.our chez Fouquet lui fit connaître la société du temps : Mme de Sévigné, Mlle de Scudéry, Desmarets, Conrart, Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser. Mais aussi il assista, en 1661, à ces fêtes fameuses où furent représentés VÉcole des maris et les Fâcheux parla troupe de Molière; et il témoigne, à ce propos, dans une lettre à Maucroix, d'un enthousiasme de connaisseur.
A Paris. — Les Contes. — La^chute de Fouquet (auquel il resta plus fidèle qu'on ne l'aurait attendu d'un caractère aussi faible que le sien) le troubla dans cette quiétude. Jannart ayant été exilé en Limousin, La Fontaine fit le voyage avec lui. Nous le savons par les lettres charmantes qu'il adressa à sa femme. — A son retour, il est protégé par la
duchesse de Bouillon (Marie Mancini), qui habitait tantôt Château-Thierry, tantôt Paris. L'hôtel de Bouillon était un centre dlndépendance littéraire et de libertinage; c'est là qu'en 1677 devait s'organiser la cabale contre la Phèdre de Racine. On éprouve quelque ennui à voir La Fontaine hébergé et pensionné par la protectrice de Pradon. En même temps, il fréquentait chez la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, au Luxembourg, autre centre de littérature déjà démodée, et d'opposition. Rien ne prouve mieux l'originaUté du génie de La Fontaine, qui se forme en dehors du groupe classique, qui prend au genre Louis XIII, et par là au vieux fonds français, des éléments déjà négligés, et qui s'en enrichit; mais qui, en même temps, admire Molière, se lie avec Boileau et Racine, et, peu à peu, s'assimile en leur compagnie le meilleur du classicisme.
Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premier recueil de Contes, sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de VArioste et de Boccace ; — en 1665, il en donne une seconde série. — En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables, dédiés à Mgr le Dauphin. La Fontaine espérait, par cette dédicace, se concilier la faveur de Louis XIV, qui ne l'aimait point, et ne l'aima jamais. En 1669, c'est Psyché, poème mêlé de prose. En 1671, un troisième recueil de Contes.
Chez Mme de la Sablière. — L'Académie. — L'année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : Mme de la Sablière, femme d'un riche financier, lui offre l'hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque ^ Mmede laSablière se retira aux Incurables (1683), elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue Saint- Honoré, d'où La Fontaine ne sortit qu'en 1693, à la mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez Mme d'Hervart. C'est chez Mme de la Sablière qu'il composa et publia, en 1678 et 1679 son deuxième recueil de Fables (liv. VII àXI), dédié à Mmede Montespan,dont il connaissait déjà la sœur aînée, Mme de Thianges. Mais la publication de nouveaux Contes, en i67D,ravait encore compromis dans l'esprit de UouisXIV. Et lorsqu'il fut élu, en 1683, à l'Académie fran-
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raise, le roi refusa de ratifier son élection, jusqu'à ce que celle de Boileau, l-année suivante, lui ait paru une compensation suffisante. On sait que Tabbé de la Chambre, chargé de répondre au discours de La Fontaine, le sermonna comme un enfant. La Fontaine, heureusement, lut ensuite son Discours à Mme de la Sablière^ qui effaça cette fâcheuse impression.
Dernières années. — « Il avait promis d'être sage. » Mais il publia encore plusieurs Contes en 1685, et il était entré en relations avec les Vendôme, neveux de la duchesse de Bouillon, qui tenaient au Temple, et dans leur château d'Anet, une cour libertine ; et avec les Conti, neveux du Grand Condé,dontla réputation n'était pas meilleure. C'est l'époque où il écrit quelques médiocres pièces de théâtre, en collaboration avec Champmeslé, mari de la célèbre actrice qui créa plusieurs rôles des tragédies de Racine. Ce sont Ragotin (1684), le Florentin (1685), qu'il ne faut pas confondre avec une satire contre Lulli, publiée sous ce titre en 1686, et la Coupe enchantée (1688). Enfin, en 1694, La Fontaine dédie au jeune duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, son douzième livre de Fables. — Une grave maladie, en 1692, l'avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère ; il avait désavoué ses Contes. Le 13 avril 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. d'Hervart, rue Plàtrière (rue J.-J. -Rousseau).
Son caractère. — On a exagéré la bonhomie de La Fontaine, et, nous l'avons dit, son inconscience. Le sentiment .de son génie très particulier, et qui ne pouvait se développer qu'en l'absence de toute contrainte et de toute préoccupation matérielle, l'a rendu égoïste et a fait de lui m véritable parasite. Ses distractions, souvent réelles, devinrent pour lui un moyen db dépister les importuns. D'un i autre côlé, il semble avoir manqué au plus haut degré l d'énergie morale et de volonté ; sa bonté même était fai- / blesse ; il s'est laissé jusqu'à la fin entraîner dans de fâcheuses sociétés; et l'on ne saurait s'empêcher de le juger; très inférieur sur ce point à Boileau et à Racine. Si quelque chose, du reste, peut lui faire pardonner ses défauts,
Des Granges. — Liltérature. IT
c'est la franchise sincère et touchante avec laquelle il les a souvent avoués; c'est la confusion, qu'en ses meilleurs moments, il en a éprouvée ; c'est enfin, il faut bien le dire, qu'il a possédé, comme penseur et comme écrivain, les qualilés de ses défauts, et qu'il représente seul avec son génie, au dix-septième siècle, la poésie indépendante.
Les poésies diverses, les Contes, les Lettres. - On a vu, par
la biographie qui précède, que La Fontaine ne tut pas seulement un fabuliste, mais que, de 1654 à 1694, il a écrit un peu dans tous les genres. Nous avons môme oublie de citer . une tragédie, Achille, dont il n'écrivit que deux actes (publiés après sa mort), C/ymè/ze, comédie (1674), la Caplivile de sain^ ^^/'^ (1673), poème religieux dédié au cardinal de Bouillon, et le quinquina (1682).
La Fontaine, chez Fouquet, avait rime, nous 1 avons dit. nombre de petites pièces légères, - le poème d'Adonis (ou se trouve le vers fameux: Ni la grâce plus belle encore que la beauté), - le Songe de Vaux, poème allégorique, non termine. Mais il faut surtout retenir de ses œuvres ^^^^'^^/'^f P^^!^/;,^^ mettre tout à côté des meilleures fables : d abord, \ Elégie aux Numphes de Vaux (1661) sur la disgrâce de Fouquet ; - la Lettre à Maiicroix (1661), mêlée de vers, où il apprécie si bien le génie naissant de Molière ; - /e Florenlin (1686), mordante satire dirigée contre Lulli ; - le Discours à Mme de la Sablière (1^84), essentiel pour l'analyse du caractère de La Fontaine ; -- 1 hpilre a Huet, éuêque de Soissons (1687) pour accompagner 1 envoi d un exemplaire de yuintilien, épître où La Fontaine déiinit beureuscment l'imitation originale des anciens ; - Psyclié,en deux livres, où la prose tient presque autant de place que les vers ; on peut en négliger la partie mythologique, dans le gout du temps, pour en retenir -le fameux Prologue du livre I-, où La lontame, qui se donne le nom de Polijphile, se représente dans les jardins de Versaillles avec trois amis, Arisîe (Boilcau) Aca/^/e (Racine) et Gélasle (Molière ou Cbapclle); - enfin, Plulcnion et Baucis, imité d'Ovide, et presque toujours publie a la suite des.
Fables. , i..
Les Contes, imités de Boccace, célèbre conteur italien du quatorzième siècle, et de l'Arioste, poète italien du seizième siècle, tirés souvent du vieux fonds français et gaulois, n auraient point suHi à immortaliser La Fontaine. Ouelles que soient les (lualités du stvle et de la versilication, la forme des Contes est loin de vKloir celle des Fables. Dans quelle inesure La Fontaine a-t-il été conscient de rimmoialité de la plupart
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d'entre eux? Bien fin qui le dira. Mais il est bon de faire observer que ses contemporains ne toléraient déjà plus ce degré de licence, que le lieutenant de police, par ordre du roi, supprima le recueil de 1675, et que La Fontaine n'eut de succès, en tant que conteur, que dans les sociétés libertines de son temps.
Nous possédons de La Fontaine un certain nombre de Lettres. On a vu plus haut qu'il en écrivit à sa femme, pendant son voyage en Limousin ; nous avons cité une lettre à Maucroix, de 1G61 ; il y en a plusieurs autres, au même, en particulier celle que La Fontaine lui écrivit trois jours avant sa mort (1695) ; des lettres à Saint-Évremond, à la duchesse de Bouillon, etc. M. Lanson juge ainsi cette partie de Fœuvre de La Fontaine : « On peut dire qu'on trouve dans les Lettres, à l'état primitif et dans leur parfait naturel, toutes les qualités qui, affinées, épurées par le choix et la réflexion, ont mis l'auteur des Fables au premier rang de nos poètes. On y voit en même temps plus distinctement par où La Fontaine tient à Voiture, et comment il s'est insensiblement affranchi d'une influence fâcheuse (1). >>
La Fontaine trouve dans la fable le cadre qui lui convient
— Mais, dans toutes ses autres œuvres, La Fontaine ne pouvait donner sa complète mesure. Il lui fallait un genre c|ui fût à peine déterminé, et qui, en même temps, embrassâttous les autres. Il trouva la/aè/e. — La/aWeest un conte: or, La Fontaine est narrateur exquis, formé à Fécole des vieux trouvères du seizième siècle et des Italiens ; — la fable est une comédie : La F'ontaine sait observer et peindre les ridicules, entrer dans les caractères, prêter à chacun le langage de sa condition; ~ la fable comporte un décor formé par la description de la nature : Là F'ontaine çpnnaît et aime la nature; — la fable permet des réflexions personnelles, et par conséquent la poésie individuelle et lyrique, exclue des autres genres : La Fontaine, rêveur, capricieux, mélancolique, y pourra nous confier ses impressions et ses vœux; — enfin la fable demande une morale : La Fontaine, épicurien, bonhomme, ironique témoin des devoirs sociaux, nous dira ce qu'il pense des hommes à propos des bêtes.
(1) Cx. Lanson, Choix de lettres du dix-septième siècle, p. 325, (Lire les lettres citées.)
Comment La Fontaine transforme la fable. — Mais nous venons de parler de la fable telle que La Fontaine la traite et non de la fable ésopique. Voyons donc comment il la transforme pour lui donner cette étendue et cette richesse, et pour s'y trouver à l'aise.
4^ Il se soucie peu d'inventer les sujets; il les prend à ses devanciers, anciens ou modernes. Regardez une édition où l'on indique les sources de chaque fable; vous serez édifié. « Son originalité, a dit Sainte-Beuve, est dans la manière, non dans la matière. »
2"" Il trouve chez' Ésope, Phèdre, Pilpay, etc., les éléments d'un peîil drame, et il le perfectionne : a) en organisant l'intrigue, dont l'exposition, les péripéties, le nœud, le dénouement, sont admirablement liés (cf, le Chat, la Belette et le Petit Lapin; les Animaux malades de la peste; le Loup et le Chien maigre; le Singe et le Chat, etc.). Toute fable de la Fontaine intéresse par la façon même dont le conte y est bâti. — b) 11 lui donne souvent un petit décor, tr.ès sobre, mais très suggestif et que nous n'avons pas de peine à compléter [le Chêne et le Roseau; le Héron; la Colombe et la Fourmi; le Jardinier et son Seigneur, etc.) ; mais le plus grand nombre des fables n'a pas de décor indiqué. — c) Il y précise, avec une étonnante sûreté, le caractère de ses personnages. Chacun d'eux est vivant, a son allurè; sa physionomie, ses gestes et son langage. La Fontaine, comme Molière, n'a pas un style; il laisse parler le renard, le loup, le lion, le financier, le savetier, la laitière, selon le caractère et la condition qifils représentent. — Tels sont les éléments essentiels du drame chez La Fontaine. Ajoutons ici qu'il faut également entendre la définition qu'il donne de ses fables, « une ample comédie à cent actes divers », dans un sens plus étendu, — comme la Comédie humaine de Balzac.
3° La Fontaine connaît les animaux; il les aime, et proteste contre la théorie de Descartes qui ne veut voir en eux que des machines {Discours à Mme de la Sablière). — Ici, gardons-nous d'une erreur. Ne voyons pas dans La Fontaine un naturaliste, et ne lui cherchons pas chicane parce qu'il aurait commis quelques erreurs scientifiques. Il a décrit les animaux et les a analysés, comme Font fait
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- de tout temps les enfants et les gens du peuple. Son génie consiste à les avoir observés, peints d'après nature, et à leur avoir prêté des sentiments toujours d'accord avec leur physique. Dans cette limite, il est admirable. Inutile de rappeler ici les heureuses épithètes qui lui servent à caractériser le chat, le chien, le rat, etc., et qui sont dans toutes les mémoires. Mais songez aux rôles qu'il assigne, dans
^ cette ample comédie, au lion, au loup, au renard, à l'âne.. Comparez avec les épisodes du Roman du Renart. Vous ver- \ rez à quel point l'avantage est du côté de La Fontaine./ 40 La Fontaine a le sentiment de la nature. Ces animaux, il les a vus aller et courir dans les bois, sur les prés, dans l'eau du fleuve ou du ruisseau. Si concises que soient ses descriptions, elles frappent par leur justesse et par leur profondeur. C'est l'herbe que les tièdes zéphyrs ont rajeunie; c'est Fonde transparente où les poissons font mille fours; c'est le chemin montant, sablonneux, malaisé; ce sont les humides bords du royaume des vents, etc. Ces brefs paysages donnent une sensation de réalité. Souvent aussi, La Fontaine se laisse aller à la rêverie : O fortuné séjour, ô champs aimés des cieuxCCesi par là qu'il est un lyrique, au sens le plus large du mot.
5<» Il peint dans ses fables toutes les conditions sociales, tantôt sous la figure des animaux (le lion est le roi, le renard le courtisan, etc.), tantôt sans aucune transposition (le savetier, les paysans, le meunier, le curé, l'astrologue...); car il y a beaucoup de contes parmi les fables. — On peut tirer de La Fontaine, comme de Molière et ^e La Bruyère, toute une galerie de portraits du dix-septième siècle, et il n'en est guère de plus variée ni déplus complète.
La Fontaine est notre Homère. — La fable, telle que l'a comprise La Fontaine, a tant d'ampleur, que Joubert a dit : « La Fontaine est notre Homère. » Ce jugement paraît d'abord paradoxal. Si nous songions à comparer La Fontaine à quelque poète de l'antiquité, ce serait peut-être plutôt à Théocrite, à Anacréon, à Virgile auteur des Géorgiques, à Horace... Mais Joubert savait bien ce qu'il voulait dire. Qu'est-ce que l'épopée homérique, en effet? C'est, pour le peuple grec, le livre par excellence, le
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recueil des traditions, des légendes, des croyances, en un style tour à tour sublime et familier. Les Français du dix-septième siècle n'avaient aucun ouvrage analogue d'autant plus qu'ils avaient oublié leur littérature du moyen âge. N'est-ce pas La Fontaine qui enferme le premier, dans ces fables au cadre si complaisant, tous les paysages, tous les caractères, toutes les manifestations de la vie? Est-il un livre plus français, en ce sens? Et ne 1 est-il pas à ce point que les étrangers n'en goûtent pas la saveur? — Mais bornons là cette comparaison. Il manque bien des choses aux Fables pour qu'on les assimile à r///aâ?e et à V Odyssée; et nous serions bien à plaindre si nous y trouvions, comme les Grecs le pouvaient chez Homère,, l'expression de notre idéal.
La morale de La Fontaine. •— Les anciens n'avaient composé de fables que pour la morale. La petite historiette était une démonstration, et s'achevait chez Ésope par une formule géométrique. La Fontaine n'a évidemment pas entrepris ses fables pour donner des leçons à ses contemporains ; son indulgente philosophie ne peut lui suggérer l'idée de dogmatiser. Mais, enfin, il écrit des fabtes ; la tradition veut que la fable ait une moralijé, et il ne prétend pas s'y soustraire. Dans sa préface de 1668, il insiste sur Vutitité de F apologue, lequel se compose de deux parties : le corps qui est le récit, et Yâme qui est la morahté. C'est nous dire, très habilement, que nous ferons bien de ne pas attendre que l'auteur ait exprimé la leçon qu'il prétend tirer de la fable, mais que cette leçon circule en quelque sorte dans tout le récit et s'en dégage comme de la vie elle-même. — La Fontaine enseignera, comme la vie, Isi nwrale^deJ expérience. Il nous apprendra que la présomption, la vanité, l'orgueil, la dureté du cœur, la prodigahté, l'avarice, etc., poussent l'homme à méconnaître les conditions naturelles ou sociales de la vie. « Il se faut entraider, c'est la toi de nature, » ,« On a souvent besoin d'un plus petit que soi », « L'avarice perd tout, en voulant tout gagner », « Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire : Adieu, prudence î », « En toute chose, il faut considérer là fin », « Ne nous associons qu avecque
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nos égaux », etc. Il nous prévient contre toutes les puissances, la cour, la justice, les gens de finance, etc. Il nous donne une leçon générale de modération et d'intelligente bonté. — N'est-ce rien ? et faut-il, avec J.-J. Rousseau et Lamartine, nous défier de cette morale ? Ne pourrait-on pas dire, au contraire, que cette expérience de la vie usuelle, acquise au moyen de ces charmants apologues, nous épargnera les dures leçons de la réalité ? Voilà pourquoi, malgré Rousseau, les fables de La Fontaine seront toujours une excellente lecture pour l'enfance, à la condition, bien entendu, qu'un maître intelligent les leur explique ; et la chose est possible, quoi qu'en pense l'auteur de VÉmile.
Et maintenant, disons ^ue cette morale est incomplète,^ que le nom même de morale ne lui convient qu'à demi, qu'elle n'apprend ni le dévouement, ni le sacrifice, ni aucune de ces vertus dont il faut que l'homme soit épris pour être vraiment grand. Mais il suffit de s'entendre, de prendre La Fontaine pour ce qu'il est, et de ne point croire que les Fables puissent remplacer l'Évangile.
La Fontaine écrivain. — II est, avec Molière, et plus encore que lui, l'écrivainxlassique le plus riche et le plus varié. La Fontaine sait prendre tous les tons. Il est grave et presque sublime, tantôt sérieusement [les Animaux malades de la pesle, le Paysan du Danube, la Morl et le MouranU le Bûcheron eî la Morl), tantôt à la façon héroïcomique (le Soleil et les Grenouilles, le Lion malade, la Tortue et les Deux Canards, Phœbus et Borée). Ilest simple et •ironique, amusé autant qu'amusant, dans la plupart de ses fables. Il est parfois ému et lyrique. 11 est enfin satirique. Dans chaque genre, sa langue est d'une remarquable propriété. De là, un vocabulaire plus étendu que celui d'aucun autre écrivain de son temps. Voltaire (dans sa L/sfe des écrivains du dix-septième siècle) le lui a reproché ; il le juge négligé et inégal. « 11 faut que les jeunes gens, ditil, et surtout ceux qui dirigent leurs lectures, prennent bien garde à ne pas confondre, avec son beau naturel, le familier, le bas, le négligé, le trivial, défauts dans lesquels il tombe trop souvent. » Singulier reproche, accompagné
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de plus singuliers exemples ! La Bruyère, qui était pourtant un puriste, n'a pas été si dédaigneux ; dans son discours à l'Académie française, il disait de La Fontaine : « Un autre, plus égal que Marot, et plus poète que Voiture... homme unique dans son genre d'écrire... qui a été au-delà de ses modèles, modèle lui-même difficile imiter. » C'est justement cette variété et cette richesse, qui ont préservé La Fontaine, au dix-neuvième siècle, contre les critiques ; son réalisme a plu, comme plaisait son lyrisme. Mais ilest bien c7rt^s/^ae, par la mesure et par ^^H^^- ~" Versificateur, La Fontaine a prouvé qu'il connaissait tous les secrets du métier. Ce n'est rien de dire qu'il a usé de tous les genres de vers ; son'mérite est de les avoir toujours appropriés à son sujet. Le vers libre était la forme obligée d'un genre où l'on passait de la description au dialogue, de la satire à la morale, du comique au lyrisme. C'est merveille de constater à quel point le rythme, sans cesser jamais d'être musical, se plie aux changements les plus imprévus du sujet et du ton, — et combien aussi il contribue à parfaire l'impression que doit donner le trait descriptif ou satirique.
Pourquoi Boileau omet la fable dans l'Art poétique. —
On a prétendu que Boileau pouvait craindre de déplaire à Louis XIV en parlant, dans son Arl poétique, de la Fable, représentée par un écrivain que le Roi tenait pour suspect. Cette raison ne saurait être admise. La vérité est que Boileau donne exclusivement les règles des genres poétiques, c'est-à-dire de ceux qui devaient être écrits en vers. Aussi ne trouve-t-on dans son ouvrage ni le Conte, ni ÏÉpitre, ni le genre didactique, ni la Fable, qui peuvent user de la prose comme de la poésie. Ajoutons que Boileau ne nomme que des anciens, ou des contemporains morts à l'époque où il écrit.