I. — Biographie
L'enfance et l'éducation (1694-1713). — François-Marie Arouet est né à Paris, le 29 novembre 1694. Il était fils d'un notaire au Ghâtelet, de qui il tient son sens pratique des affaires ; car, à travers tant de tragédies et de pamphlets, il ne perdra jamais de vue sa fortune. De sa mère, il hérita peut-être une certaine finesse élégante et séduisante. 11 eut pour parrain l'abbé de Ghâteauneuf, bel esprit
l'A tITTÉRATURE FRANÇAIse
libertin. François-Marie avait dix ans quand on le
fusqSrinï^rT-''*-^^^^^^^^^ ' "esta
é au aloJ- iÏ'h T' f -î-'^seignaient les Jésuites,
ttait alois le plus célèbre de Paris. L'enfant, très bien doue, amusa, charma et effraya un non ses maître" auxquels ,1 doit d'avoir fait de bonnes S/^'s et a ''
développèrent son goût naissant pour la pS^^^^
queTunT^r s'e "^^"^^"'^ n'oublier: âmais'ïl el-
ques uns de ses anciens professeurs. Peut-être mit il
rt^ri^ P "^r'^^'' relation"a"'cle
(devenu l'abbé' î'o!™T\""'o° ^ P' Thoulié
laevenu 1 abije d Ohvet), le P. de la Tour; mais il ieur
ÎST il n '""7"^* . reconnaissance Chez le
Srd les A,"' "^^^ profiter plus
Aff 'â*^,*^^^igenson, qui devinrent l'un, ministre des
maîSf Jelï^ ''"^^'T' "/"'^'•■'^ Guerre'Tle'fut maréchal de Richelieu, a la fois grand homme de guerre
slmeT^upTr'' ri 'f'' ^-i^'^^'l'^ qui, comme cÔ;! vices d X.r ??"^''°,^^"'"' >"'' rcMit de grands seroù îl hal^fr ' Tu"" A'c/o/«m à Paris, du jour ou u habite Cirey, la Prusse et Ferney; etc.
nour'le "îti a un goût décidé
salon de '^^•^^«"t*^- "^«it- dans -le
salon de son pere, des poètes comme Chaulieu, l a Fare
m;Siifrabbr4 '''\P<^'-^onnages comme M. de Cau: mai tin, 1 abbe Servicn et son neveu le chevalier de Sully Son parrain le présente et le fait valoir chez les Veiîdome, au 1 emp e. Et l'étude du droit, auquel son pèi^ voulait le contraindre, lui paraît de plus en plus rébarbative.
Premiers exils et débuts littéraires (171-4-17181 - le
Siirvou;:it ''^r l^^ ""'^^'^^'^ ^e «on ms inquiétaient, qui voulait a tout prix en faire un homme sérieux le
'^^m}^^^P^Se ou secrétaire au marquis de cSau! rieul^ambassadcur en Hollande (1713). Le jeune homme ^.sa que crues nio-is à La Haye; c elait un milieu des p s
£nî h.c"'"'' '^^ .'^'^y'*'' P«i-t«icnt alors toutes ces gazettes l^ous ces pamphlets, qui, au nom de la tolérance plHlosoph.uue et religieuse, battaient en brèche la mônaz--
VOLTAIRE 5S5
chie de i.ouis XIV. Mais le futur philosophe n'y reste point ; et il faut attendre son séjour en Angleterre, dix ang: plus tard, pour le voir se pénétrer de ces idées. Revenu à Paris en 1714, il entre, comme cj^rc chez un procureur de la place MauberirM^- Mâin ; c est la qu il rencontre Thiériot, que sa correspondance nous fera connaître comme le plus dévoué et le plus négligent des amis. Dans cette étude, le jeune Arouet fait des vers, et des vers satiriques. Alors, M. de Caumartin, ami du Qotaire, emmène François-Marie dans son château de Jaint-Angel et cëluT-ci en profite pour faire causer son hôte, et pour commencer la Henriade et OEdipe. La mort de Louis XIV émancipe la société du Temple ; il y reparaît ; il est présenté à Sceaux, et il y donne une lecture d' OEdipe. Mais son esprit lui joue un méchant tour ; on le croit auteu.- de pièces satiriques contre le Régent et contre sa fille, et il est exilé à Tulle, puis à Sully-sur- Loire, chez son ancien condisciple de Louis4e-Grand(1716). Oand on lui permet de rentrer, il^n'est pas plus sage. Ses intempérances de langage lui l'ont attribuer une satire du règne de Louis XIV, dont le dernier vers était: « J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans. » Cette fois, il est mis à la Rastille, où il reste près d un an et où il écrit une Ç aîTî'é At^TaWnria de . Puis il est exilé dans la propriété de son pèi^e, à Ghatenay. Cependant, le Théâtre français répétait son Q^dipe, qui est joué et applaudi le 18 novembre 4718. Ce preiïîfeiHriomphe public lui donne la notoriété, en attendant la gloire ; et c'est alors qu'il abandonne le nom d'Arouet, pour prendre celui de Voltaire [anagramme formé de Arquet lie) jieune), en changeant Vu en v, et le j en /].
De la tragédie d' « Œdipe » â l'exil en Angleterre (1718- -1726). — Pendant sept ans. Voltaire est le plus agité et le plus heureux des hommes. Il est choyé par la société lettrée et aristocratique. — En 1723, il publie la Ligue (premier titre de la Henriade), qu'il fait imprimer presque clandestinement à Rouen, par les soins du dévoué Cideville, et qui obtient un succès prodigieux. Voltaire est alors pensionné par le Régent, puis par le roi. Il écrit pour la cour des divertissements. Ses poésies légères le
''Se LA LITTtRATURE FRANÇAISE
t^fv.,ml' et redouter. En môme temp., il
tioiit 11 bent qu iJ a besoin.
Mais, à continuer ce métier de poète homme du monde beUs'iriT Vn fr«"deuses, Voltaire fût reS un
les ^ J'-'l^"^ d'accaparer à lui seul
les laveurs et les applaudissements, il se fût peut-être oublie dans les Epilres de circonsta'nce, les LpZos dl cour e c Une « catastrophe » vint l'oblige; sinon à cTange?
Sen?n fen, l'r?' 1- """l'i'^ "^«'"^ ^ s'orienter d'ifte en ment. Le chevalier de Rohan, à qui il avait répondu,
pendSn'irH-"'! ^k'^I ™P«rtinente, le fit demande"' ses vn, v^Ll 'tâtonner sous
ses yeux par ses gens. Voltaire voulut, mais en vain se
man?e 'onV''.:'"" ' ' ^^^"'l*^' de!
mande, on le laissa passer en Angleterre (mai -1726),
non°'!f.'" (1726-1729). - Voltaireétait homme
non pas a bouder contre son malheur, mais plutôt à
Z nVrl P^'^i*^*" Apeineardvé à Londis!
Il est 1 hote des plus grands personnages et l'ami des plus
celebresecnvains. Bolingbroke,qu-ilavaitconnuen FraSce en lait son favon ; il fréquente Robert Walpole (dont le fils Horace devait à son tour se plaire dans les salons de Paris) ord etlady Hervey (c'est à lord Hervey qu'il écrira une belle letti-e sur /e Siècle de Louis XIV en 1740), le duc de iW castle, la duchesse de Marlborough. Il voit familièrement Pope, Swift, Young Clark. Le prince et la princesse de Galles le reçoivent a la cour ; et la princesse, une fois reine, accepte la dédicace d'une nouvelle édition de la Liane -devenue la Henriade, que Voltaire publie par souscription. En même temps, il va au théâtre de Drury-Lane où i! voit tout un répertoire nouveau pour lui, à la fois du Shakespeare et duDryden, - et il apprend l'anglais. Dans ses Lellres philosophiques ou Lellres anglaises, publiées seulement en 1734, Voltaire nous dira quelles furent ses impressions à Londres, et quels avantages il a tirés de cet exil. Son esprit et son goût s'y sont formés. Il y a iou d -me liberté politique et religieuse dont il a senti tout
VÔLTAiRË
le prix; et surtout il a eu, simple îiomme de lettres, une situation sociale dont il ne pourra plus se passer ; ces ministres et ces grands seigneurs n'ont pas été, comme en France, ses protecteurs, mais ses égaux. Indépendance politique, civique; morale, littéraire, voilà désormais ce qu'il lui faudra ; il est devenu citoyen et philosophe, tout en conservant, de son éducation et de son premier fonds, un goût classique assez étroit.
A Paris (1729-1734), — Revenu d'Angleterre, en mars 1729, Voltaire reçut l'hospitalité chez la comtesse de Fontaine- Martel, près du Palais-Royal. Il s^occupa d'abord de faire représenter BriiUis, qui fut joué en décembre 1730, avec succès. Puis il publia VHistoire de Charles XII, à Rouen. Vinrent ensuite Ériphyle (1732), qui tomba ; et, la même année, Zaïre, son plus beau triomphe dramatique, et le Temple du goût, petit ouvrage mêlé de prose et de vers, où le [dieu du goût assignait des rangs selon les préférences et les intérêts de M. de Voltaire. Adélaïde du Guesclin, autre tragédie historique, tomba en 1734. Les Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, auxquelles il avait joint des remarques sur les Pensées de Pascal, parurent clandestinement en 1734 ; et le livre, condamné par le Parlement, fut saisi et brûlé : on en vendit cinq éditions dans cette seule année. Mais Voltaire pouvait être arrêté ; et il se hâta de quitter Paris pour se rendre en Champagne, à Girey, où Mme du Ghâtelet lui offrait l'hospitalité.
Voliàire à Cirey (1734-1749). —Cirey-sur-Blaise, non loin de Vassy et de Saint-Dizier, était à quelques lieues du Barrois, appartenant au duc de Lorraine ; en cas de danger sur le territoire français, on pouvait aisément s'enfuir. Voltaire s'y sentait donc en toute sûreté ; il y passade longues années, non sans revenir fréquemment à Paris. A Girey, auprès d'une femme studieuse jusqu'au pédantisme, et qui avait la manie des sciences, Voltaire travaille mieux que dans ane capitale où sa vanité ne sait pas résister aux tentations du monde. 11 ne renonce pas aux « petits ouvrages » ; c'est l'époque de la PuceM (poème héroï-comique, qui fera toujours tacTie dans l'œuvre de
Voltaire, entre la Henriade et le Siècle de Louis XIV), du Mondain, satire à la fois superficielle et hardie, et de la Défense du Mondain, etc. Le théâtre continue 'à l'occuper : en 1731), la Morl de César, imitée de Shakespeare, sans rôles de femme, est jouée au collège d'Harcourt ; en 1736, Alzire, un grand succès, et VEnfanl prodigue, comédie larmoyante; en il^O, Mahomel (joué seulement en 1742, à Paris); en 1743, Mérope, encore un triomphe; en 1745, la Princesse de Navarre, comédie-ballet représentée à Versailles ; en 1748, Sémiramis, fabriquée avec les débris iïÉriphyle, et qui réussit sans encombres. — Sous l'influence de la belle Emilie, Voltaire s'occupait, lui aussi, de sciences physiques. Il faisait venir à Cirey des appareils, et écrivait une traduction des Éléments de Newton. Il envoyait à l'Académie des sciences un mémoire Sur la Nature du feu. Enfin, il travaillait à des ouvrages d'histoire et de philosophie ; c'est à Cirey qu'il a préparé, avec une ardeur infatigable, son Siècle de Louis XIV,
Mais il ne faut pas considérer Voltaire à Cirey comme une sorte de reclus, boudant obstinément contre Paris, ou n'osant y paraître. D'abord, il vient au collège d'Harcourt pour voir représenter la Mort de César : il assiste k Mérope, dans la loge de Mme de Luxembourg ; il se présente, en 1736 et en 1743, à l'Académie française, où il est enfin élu en 1745, et où il prononce un remarquable discours sur l'universalité de la langue française. Ln effet, il était presque rentré en faveur auprès des puissances, grâce aux d'Argenson et à Richelieu. On lui avait confié, en 1743, une mission auprès de Frédéric ; et celui-ci, depuis longtemps en coquetterie avec Voltaire, qu'il avait déjà vu en 1740, n'avait pu le retenir. A son retour de Berhn, Richelieu lui fait composer la Princesse de Navarre pour les fêtes du mariage du Dauphin avec Tinfante d'Espagne. Il est alors nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et historiographe de France. C est en cette dernière qiialité qu'il compose, en quelques jours, son Poème de Fontenoy. 11 espère pouvoir lier sa fortune à celle de Mme de Pompadour. Mais le parti de la reine, auquel Voltaire était suspect, l'emporte, et la faveur de Voltaire à Sa cour de France est de courte durée.
VOLTAIRE
Si rou iravaillail beaucoup à Cirey, on s'y amusait i On V recevait des amis et des admirateurs. Ce n est mr ;i?coil nressant pèlerinage de Ferney ; mais deja Ty a un théâtre, où les invités sont obliges de jouer les pièces de Voltaire (1). Celui-ci voyage f T^nt avec
Mme du Châtelet. On le voit à Bruxelles ^^i.^jf-^l C^ 4748 à la cour de Lunéville, chez le roi Stauislas i). îà que nu)urut Mme du Châtelet, le 10 septembre 1749.
ia^^Sr £ pou.. Be,.U„
'«^'À"ï?^.Su'U 'l^S Se .5 0. lui à Poslda». v„^?^ 1; e°t T.liord enchanlé.Il ne larit pas de complice" d.u^sïlell.-es à d-Ai-geulalelà « "'J» f ,7.
r.nr le « Salomon du Nord », sur les « banquets de Pla- ;i;^.:ù\:n%Ï.ÏdeFra„,a,s.pij.U^l»eth^
par Frédéric, P'^'/^P'/^ï^.tnte de Ber „, célèbre ''•S:::^.^-'!^»'^^^^^. te se, pinious TaSSlr^i^rncb^
Frédéric avait oiiert un leius^c, i n Moic Vol-
.îLvrentendre longtemps. Divers incidents firent pouvaient » entenûie loi g f j^ettrie, qui le rap-
à VoUair" << j lura besoin de lui encore un an au ^pïïsl oi^pSroVange e^^ ^ lui
1™Ï rsrper^ r^innrpli'sr p^sence un certain
,1^ Voir les lettres de Mme de Grafflgny, de 1738 et 1739, citées pa?M. TisoN (C/,ote de lettres da dix-huitième s.cle). (2) G ' MAimRAS, la Cour de Laneville.
La littérature française
lustre philosophique et littéraire à la cour de Prusse. Frédéric achetait fort cher, selon lui, ces avantages ; et Voltaire avait 20.000 francs de pension. Cependant, toujours trop occupé de ses intérêts, celui-ci faisait de louches spéculations de banque, qui donnèrent lieu à un scandaleux procès. 11 se brouillait avec Maupertuis, contre lequel il lançait la Diatribe du docteur Akakia, Le roi se fâcha. Voltaire, le 1®'' janvier 4753, lui rendit sa clef de chambellan, ses décorations, et sa pension. Une courte réconciliation n'empêcha pas la rupture définitive, en mars 1753. Voltaire se fit porter malade, et, sous prétexte d'aller prendre les eaux de Plombières, il quitta Berlin.
Voltaire passa par Leipzig, Gotha, Cassel ; il fut partout bien accueilli. Mais, à Francfort, un agent du roi de Prusse Tarrêta, saisit ses bagages, le retint prisonnier pendant cinq semaines avec Mme Denis, qui était venue le rejoindre ; tout cela, pour l'obliger à restituer V œuvre de poéshie du roi que Voltaire avait emportée. Voltaire comptait faire rire l'Europe entière aux dépens de Frédéric ; mais il n'obtint sa liberté qu'en se dessaisissant de ce précieux gage. Il repartit; traversa, toujours fêté, Mayence et Mannheim, et il arriva à Strasbourg, en août 4753.
Voltaire en Suisse et à Ferney (1754-4778). — Après la dure expérience qu'il vient de faire à Berlin, Voltaire est décidé à demeurer son maître, à s'établir dans un pays libre, loin de tout despotisme. Il est riche, ayant continué à spéculer dans les fournitures militaires ; il peut devenir propriétaire et seigneur. En décembre 1754, après avoir passé par Lyon, il se rend à Genève, où il est l'hôte de Tronchin, cousin du célèbre médecin, réside peu de temps au château de Prangins, et loue une maison d'hiver à Monrion, entre Lausanne et le lac. 11 achète en même temps, pour la belle saison, la propriété de Saint-Jean, près de Genève, qu'il^ baptise les Délices. Enfin, il se remet à travailler.
Ce n'est pas que sa dévorante activité l'ait jamais abandonné. En 1751, il avait fait imprimer à Berlin son Siècle de Louis XIV, et il avait commencé VEssai sur les mœurs. Il venait d'achever VOrphclin de la Chine (joué en 1755) et
VOLTAIRE
les Annales de lEnipire. Il compose, en 1756, son Poème sur le désastre de Lisbonne; il correspond avec l'Europe entière, et surtout il joue la comédie sur son théâtre des Délices. Il la joue trop. Le Grand Conseil de Genève lui enjoint d'avoir à cesser ses représentations sur le territoire de la République, et défend à tous les Genevois d'y / assister. Voltaire se venge en inspirant à d'Alembert l'article Genève de l'Encyclopédie, par lequel il fait donner de compromettants éloges aux pasteurs, et réclamer Tinstallation d'un théâtre dans la cité de Calvin. J.-J. Rousseau, qui l'a déjà vivement pris à partie lors de son poème sur le Désastre de Lisbonne, écrit contre lui la Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Voltaire, en un sens, est enchanté de tout ce tapage, mais il ne laisse pas d'en être aussi quelque peu inquiet ; il veut pouvoir jouer la comédie tout à son aise.
Alors il acquiert, non loin de Genève, mais en pays français, la terre de Fernex (l'orthographe Ferney est de Voltaire), et il loue au président de Brosses le comté de Tournay. Il écrit à Thiériot (24 décembre 1758) : « J'ai quatre pattes, au lieu de deux : un pied à Lausanne, dans une très belle maison d'hiver ; un pied aux Délices, près 3e Genève, où la bonne compagnie vient me voir : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Tournay. » A partir de 1760, Voltaire fait de Ferney sa résidence favorite. Il y bâtit un château ; il dote le village de fabriques d'horlogerie, et d'une église, où il a son banc seigneurial. Et Ferney devient une sorte de cour. Grands seigneurs et gens de lettres y viennent visiter le patriarche, qui donne toujours l'hospitalité, en moyenne, à une cinquantaine de personnes. Le prince de Brunswick, le landgrave de Hesse, le duc de Villars, le marquis de Florian, le chevalier de Boufflers, d'Alembert, Turgot, l'abbé Morellet, La Harpe Lekain, Grétry, etc., font le voyage, séjournent à Ferney, y acceptent des rôles dans les tragédies de leur hôte, et ne se décident qu'avec peine à partir pour faire place à d'autres. Il en fut ainsi pendant dix-huit ans.
Peut-être croirait-on que Voltaire, après les périodes laborieuses de Cirey et de Berlin, auteur de la Henriade
et de Zaïre, de Charles XII et du Siècle de Louis XIV, âgé de soixante ans lorsqu'il s'établit aux Délices, s'est contenté de jouir d'une gloire incontestée, et de trôner devant ses ad orateurs ? Mais non j il n'a jaiTiais eu plus d'activité, n'a jamais tant produit, ni jamais exercé, par l'action et par la plume, pareille influence. - Il est encore poète et homme de lettres, et le sera jusqu'au dernier jour. Il compose des tragédies: Tancrède, un de ses grands succès, le dernier si Ton ne compte pas l'apothéose d'Irène, est de 1760. Puis, de 17G2 à 17G3, un certain nombre de pièces plus philosophiques, pour la plupart, que tragiques : 'Olympie, le Triumvirat, 'es Scythes, les Guèbres, etc. De nombreuses épîtres, dont les meilleures sont adressées: à Mme Denis (1761) sur les travaux des champs, à Boileau (1769), à Horace (1772). Il écrit encore des ouvrages historiques, et qui supposent de patientes recherches : V Histoire de la Russie sous Pierre le Grand (1769), et, même année, le Précis du siècle de Louis XV, et encore 1 Histoire du Parlement. Mais tout cela n'est rien ; et le vrai Voltaire n'est plus là. Il est désormais, presque tout entier, dans la polémique et dans la satire. — Ses romans, à partir de 1759, Candide, lln-^ génu, I Homme aux quarante écus, etc., sont moins des contes, charmants d'ailleurs, que des pamphlets philosophiques et économiques. — Contre Le Franc de Pompignan, dont le discours de réception à l'Académie était une vive attaque du parti encyclopédique, contre Fréron, le rédacteur infatigable et courageux de V Année littéraire, contre Palissot, auteur de la comédie des Philosophes, il lance des brochures, des satires, des pièces de théâtre : Les Quand, les Si, les Mais, le Pauvre Diable, le Busse à F*aris, VÉcossaise. — Il travaille à VEncyclopédie, et, en 1764, il réunit ses articles pour en former le Dictionnaire philosophique. Il y ajoute, de 1770 à 1772, ses Questions sur VEncyclopédie. Et puis paraissent une quantité de brochures, aux titres piquants, vives et courtes, comme des articles de journaux, dans lesquelles il saisit l'actualité avec un flair étonnant, et qu'il décoche comme autant de flèches aiguës et parfois mortelles. Toute cette partie de l'œuvre, rassemblée dans les tomes des Méla'nges de ses
VOLTAIRE
éditions complètes, est aujourd'hui la moins connue : c'est là pourtant qu'on trouve le vrai Voltaire, bien plutôt que dans Zaïre ou dans U Siècle.
Mais il agit surtout par sa correspondance. Il écrit ou dicte vingt lettres par jour. Rois, princes, grandes dames, ministres, gens de lettres, gens d'affaires, toutes les classes de la société échangent des idées avec lui.
Enfin, c'est Fépoque où il intervient en faveur de tous ceux qu'il considère comme les victimes du fanatisme rehgieux ou d'une mauvaise justice. Il prend en mains la réhabihtation des Calas et des Sirven; il y emploie son crédit, son talent, son argent ; rien ne le rebute, ni les lenteurs des tribunaux, ni les menaces du pouvoir, ni l'indifférence de l'opinion ; il triomphe de tous les obstacles, et remporte des victoires complètes. S'il n'avait jamais soutenu la tolérance que par de tels actes, sans s'abaisser, comme dans ses pamphlets, à des «turlupinades» anti-religieuses, on n'aurait, dans aucun parti, aucune réserve à faire sur son zèle philosophique. Il s'employa avec la même ardeur à la réhabilitation de Lallxdal. Et il pouvait dire avec une légitime fierté : « J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. »
Ajoutez encore l'adoption d'une arrière-petite-nièce du grand Corneille, qu'il fait venir à Ferney, élever et instruire sous ses yeux, et qu'il marie, en la dotant, à un jeune officier. 11 est vrai qu'il écrit, pour amasser cette dot, son Commentaire sur Corneille, qui est bien quelquefois d'une sévérité étroite et injuste. Mais n'en accusons que le poète tragique et le puriste ; l'homme n'en fit pas moins une généreuse action.
Dernier voyage à Paris. La mort (1778). Voltaire, cependant, ne voulait pas mourir sans avoir revu cette capitale où il avait connu « les premiers rayons de la gloire », et dont, même dans sa royauté de Ferney, il conservait la nostalgie. Le nouveau règne s'annonçait par d'heureuses réformes et par d'excellentes intentions ; Voltaire avait des amis au pouvoir; le moment parut favorable. Précisément, les comédiens répétaient, au Théâtre-Français, sa tragédie d'Irène, Voltaire quitta
pressa rue de Beaunc à l'hôtoi h.? «'Irangcrs, se
Voltaire était descendu F rankHn .r''"'" ^''"'^"^ fils,que le patriarche bénLsa?l L JisUT- n'"' Le 30 mars, il se rendit à 1 Académ e "V f 'V'^'''^*^ ' teur par acclamation, où il niéskla in ^ traça le plan d'un nouveau d^nZ faire la fettre A. Le^mire four "r'asSka'rV" représentation d'Irène Un Jt^lll ? : ^ sixième
lui posa sur la tô e une couronne d? f ^"^"^ l'entr'acte qui séparait /rè«e de L ^^"^«nt
placé sur la scène et Lulnnf/r'^f' ^"^'^ ^""1 artistes, aux acc.;matrsZ^ubr Ïan7d'én' r I épuisaient. Il mourut le 30 mai^TTS «motions Mignot, fit ensevelir son coroTà l'JhL ^ "c^''^' ''^^^'^é Champagne. En juillet 17? l v.i, %^ de Scellières, en Panthéon. "91, Voltaire fut transporté au
Il - L'œuvre poétique de Voltaire (i).
^^i'^£e:%'^^^^^^^ avaient été „o„.-
ment les Français „ navaien™X îll'"".'"'^' ^"«^ '^écidéde réelles beautés de Ss n û e ^T'^"'' ''• '^'«'«'■é moyne (1663), ni VAlaric de Scudérv Hi ' f'^H ' ^emarets de Saint-Sorlin (1657) ni IV ^' ^'""'^ de Desde Chapelain, dont six chant ' « - / ^
pu se relever des in ste^ ^n ''''"^*' parurent en 1656, n'ont
païen, contribuait pour sa mrf à fn T'^l?"'' '"^ n^ervcilleux artificielle et froiderêt le mnh 2\'^' ' ^^^^^^ ""«^ «"^""e Bossu (1675), en poussant ,^1* du P. Le
(I) Nous parlons plus loin du théâtre de Voltaire, p. 659.
VOLTAIRE
prendre une épopée ? C'est évidemment par goût inné de Vhisioire et de la philosophie. Sans peut-être se rendre compte de la véritable nature de son inspiration, et surtout sans s'y livrer franchement, le futur auteur du Charles XII, du Siècle et de ^'Essai sur les mœurs, est séduit par le côté narratif d'un sujet qui contient en même temps un plaidoyer en faveur de la tolérance. Il en prépare sérieusement la partie historique ; il fait causer ceux qui ont pu recevoir de leurs pères des impressions directes du règne de Henri IV. Il esquisse son poème à la Bastille, il le retouche, il le complète ; et, quand il a pu admirer la constitution anglaise, il y introduit un long épisode où il se montre politique et économiste anglomane, bien avant Montesquieu. La Henriade est donc pour lui une sorte de cadre, où il enferme, sous forme poétique, des idées ; et, ne nous y trompons pas, le grand succès de la Henriade vint de là.
Sous sa forme définitive, de 1728, la Henriade se compose de dix chants.
Chant L Henri III assiège Paris, avec Henri de Navarre. Il envoie celui-ci en Angleterre, pour demander des secours à Elisabeth. Une tempête jette le Béarnais dans une île, où un vieillard lui prédit sa prochaine conversion. Description de l'Angleterre et de son gouvernement. — Chant IL Henri raconte à Elisabeth les guerres de religion ; la Saint-Barthélemy. — Chant IIL Suite du récit. Mort de Charles IX. Assassinat du duc de Guise ; la situation présente. Elisabeth promet des secours. — Chant IV. Les Ligueurs, d'Aumale à leur tête, vont s'emparer du camp de Henri III, quand le retour du Béarnais les en empêche. La Discorde vole à Rome, y trouve la Politique, la ramène à Paris, soulève la Sorbonne et arme les moines. — Chant V. La Discorde excite Jacques Clément, et le fait conduire auprès du roi par le démon du Fanatisme. Assassinat de Henri III. Proclamation de Henri IV par l'armée. — Chant VL Les États de la Ligue s'assemblent à Paris pour élire un roi. Henri IV donne l'assaut à la ville. Apparition de saint Louis à Henri IV. — Chant VIL Henri IV est transporté au ciel, pendant son sommeil, par saint Louis, qui lui montre, dans le palais des Destins, ses ancêtres, sa postérité et les grands hommes de la France (Charlemagne, Clovis, La Trémouille, Montmorency, du Guesclin, Bayard, Jeanne d'Arc, Louis XIII, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louis XIV, Condé, Turenne, Villars, Louis XV, Fleury). — Chant VIIL Le comte d'Egmont amène à Mayenne et aux Ligueurs des secours de l'Espagne. Bataille d'Ivry. — Chant IX. La Discorde va trouver l'Amour, pour détourner Henri IV du siège de Paris. L'Amour entraîne le héros dans le château habité par Gabrielle d'Estrées. Duples-
i^A LITTÉRATURE FRANÇAISE
sis-Mornay vient arracher HpnH rv x ^
Retour du roi. Paris àffanir r i v oisiveté. - X
de Henri IV, qui se convl..Mr. f,''",*' ^'""^ é'^''^''"'''- l'esP"t ses portes. cûnveitit au catliol.cisme. Paris lui ouvre
tiens" t T'^r7re%TtllT T"^'''''^
chant IX est insoiré à vvf i ^onge, combats, etc.). Le
mide dans /« " a/em ÏÏS 'du t'''°'? '"^ ^^''^'"^ r/ade est ce qui nous «-.Hsft;', . ^'^'^ ''^
Jocel„nJa LégTde deTsi!!t^^^^^^ aujourd'liui. Après
ce svstème ailéeoriane Z f ' V 1''"^ concevons plus soit sentiments soif la otif f - ^"'^^^'t^e à l'analyse directe des Barthélenfy TÎ^S^ ^^l^^^J^^^r^.l., Saint- Henri IH nous nar/iiQ«^.nf "^'^ ^ assassinat de Guise et de
sons, cependant' qu IaTecturdîîr/!; '''^'"/'"'f-
portable, que certains vpL v f 'a Hennade est encore sup-
et que le Joeme fsl court 'P'"'""'' «^P'iciti,
co!;feï feÏÏ'l';*^/"^.^^''''^^- - a composé des at-
titrés : 1 De'r£a iffT'' ^" ."""'^''^ ^«Pt ^ en voici les l'Enuie- 4 De laMn J , ' <=ondilions ; 2. De la Liberlé; 3. De
opt été écrits de ms à TtIo Ces discours
Fkdéric. - En iT^fi Vni ' ^"'"'y^' «P''^^ ''«"tre à
seau ad^essr' voîi r ''^ "^-^ ^^^'^ ; J -j. Rous-
soutenir, contre son né?«i''"' ^""P^ éloquente lettre, pour - La même année VnU ™''™f ' ' -^Pt^isme et la Providence.
/»«/are//e. Tous ce-
admirés au dix hmtf^. ''•^'-^V'' Philosophiques ont été fort des passades d .^np °" ^" ^e la clarté et
Lamartine^vln. Suin' <?, P'^"""'''- ^P''^^ A. Chénier, philosophie même oen P«"^«"^ lâ
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VOLTAIRE
en 1755 (« O maison d'Aristippe, ô jardins d'Épicure, ») plusieurs épîtres Au Roi de Prusse, l'épître A un Homme (Turgot, 1776), Btc. Voltaire est un maître en ce genre. Pour lui, l'épître est vraiment une lettre en vers, comme pour Marot ; et, dans ea Correspondance^ que de fois la prose fait place à d'aimables et spirituels couplets (1) I
Les poésies diverses. — Les Satires de Voltaire n'ont pas la forme didactique des satires de Boileau. Les plus célèbres, celles où le talent de Voltaire, fait de nervosité piquante et d'impertinence agréable, se montre le mieux, sont : le Mondain (17H6), où la thèse du progrès est soutenue par des arguments très superficiels, mais très spirituels, — ■ la Défense du Mondain (1737), — le Pauvre Diable (17ô8), amusante revue de tous les métiers auxquels peut se prendre successivement un déclassé, mais occasion surtout de dauber sur Desfontaines, Fréron, l'abbé Trubîet, etc., — /a Vanité (17r30), contre Le Franc de Pom- 'pignan, — le Russe à Paris (1760), dialogue, contient des attaques de Voltaire contre tous ses ennemis, Pompignan, Palissot, le Journal de Trévoux^ les jésuites Berthier et Nonotte, l'abbé Trublet, Fréron. — Voltaire est excessif et injuste dans ses Satires ; il abuse des personnalités les plus odieuses ; mais la forme est toujours parfaite.
On pourrait puiser à pleines mains parmi les petites pièces de circonstance qu'il écrit au jour le jour. Ses vers sur la mort d'Adrienne Le Couvreur, la grande actrice (1730), ne valent à aucun titre ceux de Musset sur la Malibran; mais on y sent, à travers les élégances à la mode, une vraie sincérité. Ses épigrammes ou ses madrigaux à Mme du Ghâtelet, àMUe Clairon^ à Mme de Boufflers, etc., sont des modèles du genre.
Poète lyrique, Voltaire est moins heureux. Son Ode pour Messieurs de r Académie des sciences qui ont été sous Véquateur et au cercle polaire mesurer des degrés de latitude, son Ode à la Vérité^ son Poème de Fontenoy, etc., nous ramènent à la pseudo-poésie de la Henriade.
On peut, enfin, rattacher à la poésie le Temple du Goût (1733), car les vers y abondent. Voltaire suppose qu'il se rend à ce temple, avec le cardinal de Polignac, auteur du poème latin V Anti-Lucrèce. Il y a toute une partie satirique, aujourd'hui fort ennuyeuse : La Critique, une déesse, interdit l'accès du temple à un certain nombre d'auteurs, tous ennemis de Voltaire. Plus intéressants sont les jugements sur les écrivains du dix-sep-
(l) Voir la lettre à Cideville, du 11 juillet 1744, citée par M. HÉMON, Cours de littérature ; Voltaire, "i^. 30.
tiemc siècle : en bonne place figurent Mme de Sévigné, Cliau- Jieu La Fare, Hamillon, Bourdaloue qui s'entretient avec Pascal, f^ene]on,Bossuet, La Fontaine, Despréaux,Molière, P,acine...
Tl Jl'T''^r i^'''' ^^^^i^ï^t de ses défauts, et se corrige selon le goutde Voltaire. -
IIL — Voltaire historien.
Il ne faut pas croire que le dix-septième siècle n'ait rien fait pour les progrès de l'histoire; on peut citer, après les auteurs des Mémoires, quelques historiens obscurs mais sérieux, comme Mézeray, Samt-Réal et Vertot, qui préparent et annoncent la veritaJ3]e méthode. Bossuet, dans la troisième partie du Discours sur l histoire universelle et surtout dans VHisloire.cles variations, témoigne de quelques-unes des qualités de l'historien; et la documentation de ce dernier ouvrage est, nous l'avons vu, une merveille de science et de conscience. Claude Fleury publiait, en 1691, une Histoire de l'Église, qui marquait un grand progrès sur les travaux de ses prédécesseurs en cette matière. Au début du dix-huitième siècle, le P. Daniel, jésuite, écrit une volumineuse Histoire de France (1713); il a fait de sérieuses recherches, mais il n'a pas assez d'impartialité. Ce qui manquait le plus à ces ouvrages honorables, 'c'était, d'abord, une vue d'ensemble sur les rapports secrets entre les faits, les institutions et les mœurs ; c était encore le sentimentde la relativité des époques, au double point de vue des idées et de la couleur locale; c'était enfin Taisance et la clarté d'un style qui sache dominer et organiser sa matière, qui, sans sacrifier l'exactitude ni la précision, rende lisible et même agréable un livre d'histoire. Et voilà justement ce que Voltaire va nous donner.
Histoire de Charles XII (1731). ~ Voltaire n'était pas le premier que ce héros aventureux ait séduit; mais il renouvela le sujet. 1) abord, il obtint des renseignements très précis ^t très personnels du roi de Pologne, Stanislas Leczinski; d'anciens ambassadeurs, comme Colbert de Croissy, de Fierville, des Alleurs; de gentilshommes attachés à Charles XII, le comte Poniatowski et M. de Villelongue. Il interrogea surtout Fabrice, chambellan du roi Georges I" d'Angleterre, qui avait passe sept années en Suède. Voltaire avait connu, dix ans auparavant, Gœrtz, le ministre suédois, dont il devait tant parler dans son histoire. L'ouvrage était achevé quand Voltaire revint de Londres; mais l'impression en fut interdite à Paris, et Voltaire le fit paraître à Kouen. chez le libraire Jore. L'Histoire de
VOLTAIRE
Charles XII eut un grand succès de lecture et d'ennemis. Voltaire eut à répondre à de nombreuses et de minutieuses critiques, et, dans l'ensemble, il en triompha. Aujourd'hui, son Charles XII n'est pas moins estimé des historiens que des littérateurs.
V Histoire de Charles XII se divise en huit livres, qui nous mènent de l'état de la Suède avant Charles XII, jusqu'à sa mort. Voltaire adopte l'ordre chronologique et synchronique ; il va de la Suède à la Pologne, de la Russie à la Turquie, selon que les événements se succèdent. Il nous montre d'abord Charles XII triomphant des Danois, des Russes et des Polonais, imposant un roi à la Pologne. Dans la seconde partie du règne, de 1709 à 1718, nous suivons Charles XII à Pultava et à Bender ; et Voltaire en profite pour faire d'intéressantes digressions sur Pierre le Grand et sur la Turquie. On reproche à Voltaire de n'avoir pas suffisamment approfondi l'histoire intérieure de la Suède, pendant les campagnes de son héros, et de n'avoir pas assez expliqué les raisons de son séjour en Turquie. Mais l'ouvrage se lit avec plaisir, tout en n'ayant du roman que l'intérêt, selon le mot de Condorcet. Les narrations de la bataille de Pultava, de la résistance de Charles XII à Bender, de sa mort devant Stralsund, sont toujours à citer.
Le Siècle de Louis XIV (1751, édition définitive en 1768). — Voltaire aurait pu dire qu'il fit le Siècle « en y pensant toujours ». Sa correspondance, depuis 1732, nous le montre préoccupé de réunir des documents. Ses relations dans la haute société française et anglaise lui procurèrent des renseignements « de première main », et il lut, nous dit-il, deux cents volumes. Il put se faire communiquer, grâce aux d'Argerison, des papiers d'État. — Cependant, cette masse d'informations, cette « poussière de détails » ne l'empêchent pas de dominer son sujet qui consiste- à faire l'histoire de V esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Le plan est très net, mais il a le désavantage de morceler le livre, et de ne pas indiquer la dépendance de certains événements. — Le chapitre P*" est une introduction; le chapitre II est consacré à Vétat de V Europe avant Louis XIV; du chapitre III au chapitre XXIII, Voltaire expose la politique extérieure de Mazarin et de Louis XIV, et raconte les opérations militaires; cette première partie se termine, au chapitre XXIV, par un tableau de V Europe depuis la paix dUtrecht jusqu'à la mort de Louis XIV. — Du chapitre XXV au chapitre XXVIII, particularités et anecdotes. Voltaire y place tout ce qu'il ne peut mettre dans les autres chapitres, et qu'il ne veut pas perdre; ce sont, en effet, des détails alors nouveaux
pourla plupart, qu'il tenaitde témoignages or^iux ou de mémoires encore inédits. Aujourd'hui que ces anecdotes ont traîné partout, nous estimons ces quatre chapitres au-dessous de leur valeur réelle. — Les chapitres XXIX et XXX sont consacrés au gouvernement m/er/ewr : justice, commerce, police, finances, etc. ici, Voltaire étonne encore le lecteur contemporain par sa compétence dans toutes ces questions techniques, et par la clarté qu'il V répand. — Chapitre XXXI : Des Sciences. — Chapitre XXXII, XXXIII, XXXIV : Des Beaux-Arts, en France et en Europe. Sous le nom de beaux-arts, Voltaire comprend le& lettres, aussi bien que la musique, la pemture et la sculpture. C'est au chapitre XXXII qu'il énumère tous les grands écrivains du dix-septième siècle, et prononce sur eux des jugements si intéressants à étudier pour connaître à la fois son goût littéraire et sa philosophie. Il a complété ce chapitre par une Liste des écrivains français, dont la lecture est encore plus curieuse et instructive, parce que Voltaire se sent plus à l'aise (voir les noms de Bayle, Boileau, Bossuet, Descartes, Fénelon, La Fontaine, etc.). — Du chapitre XXXV au chapitre XXXIX, le dernier, il est question des affaires religieuses (la régate, le calvinisme, le jansénisme, le quiétisme, les missions de Chine). Dans cette partie de son ouvrage, Voltaire cède trop souvent à ses préjugés, dont le plus grave est la persuasion où il est que les « disputes théologiques » ne méritent que dédain et persiflage. Le dix-seplième siècle, qu'il voit si grand par ses guerriers, ses administrateurs, ses artistes, lui paraît sur ce dernier point tout à fait arriéré; et sa critique du fanatisme sous Louis XIV est un éloge indirect de la philosophie du dix-huitième siècle.
Ce plan, avons-nous dit, morcelle trop l'exposé de Voltaire ; il sépare souvent les causes des effets. C'est ainsi que la guerre de Hollande, racontée au chapitre X, a été provoquée^ par la résistance des Hollandais à nos traités de commercé, dont il n'est question qu'au chapitre XXIX. La guerre de la Ligue d'AugslDOurg, au chapitre XVI, aurait dù être précédée d'une étude sur la situation des protestants en Europe, et il faut attendre ces détails nécessaires jusqu'au chapitre XXXVI. Mais, tel qu'il est, ce plan est peut-être celui qui convenait le mieux à l'effet que voulait produire Voltaire, qui donnait successivement à son lecteur des tableaux harmonieux et clairs, et se sentait à l'aise pour les commenter.
Il y a de plus graves reproches à lui faire, et Nisard les a très bien formulés : « Il manque au livre de Voltaire, dit-il, pour être l'image la plus exacte du grand siècle, l'élévation morale. Au fond, Thistorien ne s'intéresse qu'à la civilisation. Encore n'est-ce pas la civilisation dans les plus précieux de ses
voir Mm <^oi
aicns, dans ceux qui amélioreritla condition morale de l'homme, I fl civilisation de Voltaire est celle d'un épicurien ». ^ Fenelon avait mieux vu, qui reprochait à Louis XIV, par la voix de Mentor d'avoir trop aimé la guerre, le luxe et le plaisir ; vous ne trouverez chez Voltaire aucune restriction sur ces trois points • bien au contraire! Mais tout le blâme et tout le ridicule V tomberont sur des hommes comme Descartes, Pascal, Arnauld Bossuet, qui sembleraient avoir, par leur métaphysique ou leur théologie, arrêté le progrès de l'esprit humain, dont ils sont l'éternel honneur. . ,
Voltaire n'en garde pas moins le mérite d avoir le premier écrit ce que nous appelons aujourd'hui une « histoire de la civilisation », dans un style vif et aisé, aussi varié que simple. En dépit des progrès de la science historique, le Siècle de Louis X/F reste une œuvre intelhgente et forte.
Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756). — Publié ^d'abord par fragments dans le Mercure, en 1745 et 1746, VEssai avait été entrepris pour Mme du Châtelet, à qui Voltaire voulait donner le goût de l'histoire. L'ouvrage commence à Charlemagne, et c'est une sorte d'histoire universelle, jusqu'au règne de Louis XIII. Voltaire continue donc le Discours de Bossuet; mais, tandis que Bossuet faisait dépendre tous les événements de la Providence, Voltaire envisage, dans l'humanité, le développement du progrès, progrès dans le bien-être des peuples, progrès dans les sciences et dans les arts. — Bien que ce critérium soit assez faible, et que, plus encore que dans le Siècle, Voltaire ait souvent parlé légèrement du christianisme, il avait l'esprit trop ouvert pour n'être pas sensible aux grandes choses. Il a vraiment rendu justice, autant qu'il pouvait le faire, à l'action civilisatrice de la reUgion. Mais il conserve contre elle, diraiton un fond de rancune, et il aspire au moment où le monde sera délivré du fanatisme. — On peut signaler, parmi les pages les plus intéressantes : le tableau de la civilisation mahometane en Espagne (chap. XLIV), celui des mœurs, du commerce, des richesses auxtreizième et quatorzième siècles (chap. LXXXI), les arts aux quinzième et seizième siècles (chap. CXXI), la France sous Louis XIII (chap. CLXXV). C'est la manière du Siècle de Louis XIV, avec plus de fermeté dans le style.
Il peut suffire de signaler: le Précis du siècle de Louis XV (17(^9), qui ne fut d'abord que VHistoirede la guerre de 1741, entreprise par Voltaire à titre d'historiographe du roi : on peut y remarquer la bataille de Fontenoy (chap. XV) ; - VHistoire du Parlement de Paris (1769), qui est plutôt un pamphlet ; — VHistoire de la Russie sous Pierre le Grand (1759), contre-partie de Charles XII; c'est
LA LITTLRATURË FRANÇAlSt
une œuvre inférieure aux précédentes, et l'on sent que Voltaire, désireux de ne pas déplaire à la fille de Pierre, Élisabeth, puis à Catherine II, y est gêné. • ^
Jugement d'ensemble sur Voltaire historien. — Sans oublier les réserves que nous avons faites, -disons que Voltaire renouvelle et crée, en quelque sorte, l'histoire telle que nous la concevons aujourd'hui : l'* par son respect des sources, son ardeur à chercher des documents, son habileté à les comparer et à les utiliser; 2*> par la .place qu'il donne, dans l'hisloire, à la nation tout entière, dont il étudie curieusement les mœurs, les coutumes, le commerce, les finances, etc. ; 3° par l'importance qu'il accorde au mouvement intellectuel et artistique, parallèlement à la politique proprement dite ; 4° par les rapports qu'il établit sans cesse entre les nations du monde entier, afin de suivre le développement de Thu inanité à travers les âges ; 50 par son style, qui n'est plus oratoire^ mais narratif.