BUFFON
veillant. Voltaire disait de VRisloive nahirelle : « Pas si naturelle que cela ! » Cependant, Buffon s'imposait à l'admiration de l'Europe entière. Et, en 1733, sans faire une démarche, iLentraità l'Académie française.
Il n'y a point d'autre événement dans cette existence vouée tout entière, avec une indomptable persévérance, à l'achèvement d'une grande œuvre, et qui, par sa tranquillité sereine, fait un singulier contraste avec l'agitation de la plupart des contemporains. De son vivant, une statue fut élevée à Buffon dans le Jardin du Roi, avec cette ins^ cription : Majeslati naturœ par ingenium,
L'Histoire naturelle. — Cet immense ouvrage parut de 1749 à 1788. Buffon publia successivement : la Théorie de la terre ^ V Histoire naturelle de f homme, les Quadrupèdes, les Oiseaux, les Minéraux \ k part, les Époques de la nature. L'ensemble formait 36 volumes. Les éditions s'épuisaient au fur et à mesure de la publication, et étaient réimprimées avec des corrections. La plus importante des éditions posthumes est celle que donna Lacépède (1796-1825); Lacépède acheva et compléta V Histoire naturelle, en y ajoutant les reptiles et les poissons,
Méthode et doctrine de Buffon. — Buffon, que notre siècle a dégagé enfin et vengé de toutes les railleries, a été un grand savant, et, sur beaucoup de points, un précurseur. Il ne faut pas croire qu'il doive son nom aux qualités littéraires de son livre. Quoi qu'il en dise, trop modestement, dans son Discours sur le style, la forme ne suffît pas à sauver de l'oubli une œuvre de science; et si le nom de Buffon reste célèbre, en dépit des progrès magnifiques de l'histoire naturelle au dix-neuvième siècle, c'est bien parce que ce nom reste attaché à quelquesunes de ces théories et de ces hypothèses de génie sans lesquelles la science n'avancerait pas.
Bulïon fut tout d'abord un observateur consciencieux, calme, pénétrant, qui travaillait sur des échantillons et sur des documents. Soit dans le Jardin du Boi, soit à Montbard, il se livrait à de minutieuses enquêtes. Mais son génie était surtout dans la synthèse des remarques de détail, et
C2r^ LA littî:rature françatse
dans ïK^%Jiusiùlhè^€s qui préviennent souvent les lois i>rO' prement dites et qui les suggèrent.
C'est ainsi qu'il arrive à créer, avec une imagination puissante, mais qui s'appuie sans cesse sur des faits constatés, un système du monde d'une parfaite cohérence La terre, détachée du soleil, tourne autour de lui ; comme toutes les planètes, elle a subi un refroidissement progrèssif, qui continue et qui l'amènera quelque jour à l etat de la lufie. Sur cette matière morte, que maintient la force d'attraction, la matière organique est apparue, végétale et animale. L'animal joint à la vie du végétal, le mouvement et le sentiment. Des degrés intermédiaires permettent de passer du minéral au végétal, du végétal à lanimal. Et, dans une certaine mesure, Buffon s(ki tient le transformisme. Dans sa Théorie de la terre, dans soriT^tsroiirs sur ta nature des animaux, et surtout dans les Époques de la nature, il trace du monde naissant un magistral tableau, plein de visions saisissantes et d'hypothèses dont quelques-unes ont été adoptées par la science contemporaine, depuis les documents apportés par Cuvier.
Mais, quand il arrive à l'homme, Buffon constate que la chaîne est interrompue. Quelles que soient les apparences, l'tiomme^est un être distinct, seul capable de penser, de parler et de progresser. Et par l'homme ainsi défini et mis à part, Buffon remonte jusqu'à l'immortalité de l'âme et jusqu'à Dieu; de même, la vue et la description de la nature le confirment dans l'idée d'un Créateur et d'une Providence. C'est par là que Buffon se sépare nettement des matérialistes et des sceptiques de son temps, comme aussi des positivistes modernes.
La partie la plus célèbre de VHistoire naturelle, et non pas la moins originale, mais celle qui fait le moins d'honneur à Buffon considéré comme savant, c'est la description des quadrupèdes et des oiseaux, cette série de portraits (le chien, le cheval, Vdne, le bœuf, le rossignol, le cygne, V oiseau-mouche), auxquels chacun pense dès qu'on prononce le nom de Buffon. Ces descriptions sont exactes, ingénieuses, utiles; mais elles prennent les animaux par Vextérieur, et sont en cela peu scientifiques. De plus, elles ont une tendance parfois naïve à \i' moralisai ion; les
Les saloas. — l'e.nxyclopédie. — blffon
animaux y devieauent des exemples, comme dans le^ beshaires et dans les fables. Mais, il faut bien qu'on le sache, le vrai Buffon n'est pas là ; non seulement parce que une fois engagé dans cette série de porlmils. il devenait plutôt un illusfrafeur de son livre, mais surtout parce qu'il a laisse presque toute cette partie à rédiger aux divers collaborateurs qu'il s'était adjoints.
Les collaborateurs de Buffon. - Le premier est Louis Daubento.n- (1716-1800), médecin, que Buffon fit venir de Montbard, en 1745, pour lui confier, au Jardin du Roi la place de démonstrateur du cabinet d'histoire naturelle 111e chargea des descriptions anatomiques des quadrupedes. Daubenton s'en acquitta de la façon la plus consciencieuse. Mais, après lachèvementde V Histoire des quadnipedes (\-%o\. il cessa sa collaboration, se jugeant trop absorbe dans l'œuvre du maître. '
Après lui, Gl-éxeau de Montbéuard (i720-478o) travailla aux Oiseaux.
Labbé Bexon (1748-1784) était un véritable savant tandis que Guéneau n'était qu'un littérateur. \ partir de 1/72. et surtout après la retraite de Guéneau (I777i il continua les oiseaux, De lui sont les trop fameuses de=;. cnptions du cygne et de l'oiseau-mouche, que Buffon retoucha, d'ailleurs, pour les simplifier.
Pour les minéraux, Buflon s'associa Faujas de Saint- Fond (1 ,41-1819 . qui était chargé également de dépouiller sa volumineuse correspondance.
te Discours sur le style ,n53). - La nécessité de prononcer xxnremercimenl à messieurs de l'Académie française nous a valu ce discours de Buffon, que I on appelle assez improprement Discours sur le shjle
Les circonstances de cette réception sont assez curieuses. A la mort de l'académicien Lansuet de Ger-v archevêque de Sens, la compagnie voulait élire Piron' auteur d une jolie comédie, la Métromanie. Mais de Piron' Il courait des vers licencieux, qui lui firent tort à la cour" et le roi. prolecleur de l'Académie, refusa d'avance d'apnrouver cette élection. L'Académie choisit Buffon, qui ne -e présentait pas, et qui n'avait fait aucune visite de caudi^
dature. Le 25 août 1753, Buffon prononçait son discours, avec un grand « succès de salle », confirmé d'ailleurs par la postérité, qui, entre tant de « reinercîments académiques », a retenu presque uniquement celui de Buffon.
Buffon commence par quelques formules de modestie ; il fait, en termes rapides et discrets, l'éloge de son prédécesseur Languet de Gergy, prélat vertueux, mais dont les titres académiques étaient à peu près nuls. A la fin, il place les compliments traditionnels à l'égard de Séguier, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis xV. Dans ce cadre de convention, Buffon enferme « quelques idées sur le style», qui peuvent se ramener aux points suivants : 1« Nécessité de faire un plan. 2« Le style n'est que Vordre et le mouvement que Ton met dans ses pensées. 3« Bien écrire, c'est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre, 4° Ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. 5« Les idées, les découvertes, les faits, appartiennent bientôt à tous, mais le style est de l'homme même.
On ne peut qu'approuver, et il suffirait de développer, par des exemples, les trois premiers préceptes, qui, à y bien. regarder, n'en font qu'ui^. Observons que Buffon réserve à la fois la part de Fintelligence (bien penser), de l'imagination et du cœur (bien sentir), et du métier (bien ' rendre). Il se rattache aux théories du dix-septième siècle, en ce qu'il subordonne la sensibilité à la raison ; et on pourra toujours lui objecter que le poète, qu'il écrive en vers et en prose, commence par voir, sentir, imaginer, avant de raisonner. — Quant au quatrième point, « ne nommer les choses que par les termes les plus généraux», pour ' le comprendre il faut songer à ce que Buffon lui-même i a voulu faire dans ses ouvrages. Son grand mérite, comme ; écrivain, est d'avoir introduit dans le domaine de la \ littérature les sciences naturelles, comme Pascal la i théologie, et Montesquieu le droit. Aussi conseille-t-il à ceux qui, comme lui, exposent des théories et des découvertes, de les rendre accessibles à tous, en évitant le vocabulaire technique des spécialistes. Ce précepte, souvent mal entendu, n est point du tout destiné aux poètes, auxronianciersou aux orateurs, et la théorie générale de la périphrase ne saurait en être déduite. — Enfin,