‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 20 sur 281 · L'histoire et la légende · texte numérisé non relu

L'histoire et la légende

L'Histoire. — Éginhard nous a laissé le récit très srccincl des événements historiques transformés en légende dans la Chanson de Roland. Charlemagnc revenait d'une expédition contre les Sarrazins dans le Nord de l'Espagne. Son arrière-garde, commandée par le comte de la marche de Bretagne (Bretagne française), Roland ou Hroland, fut surprise dans la vallée de Roncevaux par les montagnards basques. Ceux-ci, armés à la légère et habitués à combattre parmi les rochers elles précipices, eurent facilement raison de chevaliers pesamment armés et étrangers au pays. Les Francs furent cernés, écrasés; et Charlemagne ne put tirer aucune vengeance de cet affront (778).

La Légende. — Des cantilènes naquirent probablement d'abord dans le pays même de Roland, la Bretagne française et la Normandie. (Certaines allusions locales du poème permettent de croire que la version que nous possédons a été, elle aussi, rédigée par un trouvère normand.)

De Roland, on fît le neveu de Charlemagne (nous ne savons pourquoi) et l'un des douze pairs de France. A ses côtés, dans l'arrière-garde, on plaça Olivier (dont la sœur, Aude, est sa fiancée), l'archevêque Turpin, et les autres pairs de France. Cette arrière-garde se composa donc do, l'élite des barons chrétiens, au nombre de vingt mille.

(1) G. Paris, LU ié rature française au moyen âge^ § 29.

— J.illéralurc!.

LA LITTÉKATUIŒ FRANÇAISE

Tl fallait leur donner des adversaires dignes d'eux. Comment tolérer que Roland, Olivier, Turpin et leurs héroïques compagnons aient été écrasés sous des quartiers dérocher, dans une embuscade dressée par des Basques, ennemis obscurs et insaisissables? Les Francs revenant d'Espagne seront donc attaqués à Roncevaux par cent mille Sarrazins, bien armés et très braves. Et Ton oubliera que pareilles armées ne pouvaient évoluer à Roncevaux. Dans la pensée des trouvères du Nord, de Roncevaux il ne restera plus qu'un décor ténébreux et grandiose, une toile de fond avec des rocs, des pins, plantés comme des portants de théâtre. •

Une modification en amène une autre. Est-il vraisemblable que les Sarrazins aient osé attaquer cette arrièregarde, ou que celle-ci se soit laissé surprendre ? Alors, trait essentiellement populaire et primitif, naît la pensée de la trahison. Dans toutes les littératures, la mort des héros est attribuée à l'intervention d'un traître. (C'est par trahison que Paris tue Achille, que Hagen tue Siegfried, que Laerte tue Hamlet... Cf. les morts historiques, presque toujours attribuées par le peuple à la trahison ou au poison.) Charlemagne, qui vient de traiter avec le roi sarrazin Marsile, quitte le pays en toute sécurité; mais Ganelon a préparé, comme une vengeance personnelle, la mort de Roland.

Il n'est pas possible enfin que pareil affront soit resté sans représailles. Et tandis que, dans la réalité, Charlemagne n'avait jamais pu châtier les Basques, on le verra, dans la légende, revenir en Espagne, pour exterminer les Sarrazins et, d'autre part, punir le traître Ganelon.

Bien entendu, tous les éléments, sont agrandis en proportion, et il y a une sorte de logique surprenante dans ce travail irréfléchi de l'imagination populaire. A la qualité des héros, à leur vertu, à l'importance du combat, à la beauté du décor, correspondent des caractères dont la vraisemblance relative paraît avoir été calculée par un artiste conscient, — et un merveilleux tout à fait approprié.

Mais ce qui doit surtout nous frapper dans la genèse obscure de la plus belle de nos Chansons, c'est que le héros succombe, et que sa mort y est glorifiée. Cette conceptiou

LITTERATURE FÉODALE

est essentiellement moderne et chréllenne. Elle est mo-. derne, car elle est une protestation de l'individu contre le nombre, de la valeur contre le deslin, du mérite per-' sonnel contre le fait. Elle est chrélîcnne, parce qu'elle ^ exalte le sacrifice, à titre d'expiation et d'exemple.

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