Plan et analyse critioue
Simplicité et clarté du plan. — Le plan général du Roland est simple et facile à saisir ; il est d'une clarté toute française et d'une construction dramatique; il contient une exposition, un nœud et un dénouement; ce dénouement, il est vrai, est double et prolongé. — L'exposition est formée par les préparatifs du départ de Charlemagne et de la trahison de Ganelon ; — le nœud, c'est la bataille à Roncevaux;— le dénouement, c'esLd'abord la mort de Roland, puis la punition des Sarrazins et du traître. Aucun épisode étranger à Faction ne rompt la suite du développement ; si les entretiens de Ganelon avec Blancandrin et Marsile, si les combats entre Francs et Sarrazins nous paraissent trop délayés, toujours est-il que nous ne sortons jamais du sujet, et que l'impression d'unité est fortifiée par cette monotonie même,
Analyse de la Chanson de Roland. ~ Depuis sept ans, Charlemagne est en Espagne ; il ne lui reste plus à triompher que de Saragosse et du roi Marsile Or celui-ci demande la paix ; et c'est à ce moment précis que le poème commence. Pour discuter les propositions du Sarrazin, Charlemagne convoque ses barons. Après une délibération à laquelle prennent part le vieux duc Naîmes, Roland, Olivier, l'archevêque Turpin, Ganelon, le traité de paix est accepté en principe ; mais il s'agit de désigner un ambassadeur, qui partira avec les envoyés musulmans et traitera directement avec Marsile. La mission est dangereuse : Roland la réclame avec impétuosité. Charlemagne refuse de la lui confier; il veut pas davantage de Turpin, m d'Olivier. C'est alors que, sur l'avis de Roland, l'Empereur choisit Ganelon ; et celui-ci en conçoit une vive colère. Tout en cheminant vers Saragosse, aux côtés du Sarrazi;a Blancandrin, Ganelon prépare sa trahison ; et quand il est en présence de Marsile, il promet de faire placer Roland et les autres pairs à Farnère-garde, de façon à ce que les Sarrazins puissent sur-
LA LITTERATURE FRANTAlSi:
prendre et massacrer à Uonccvaux Télile de la chevalerie française.
Charle magne, après Je retour de Ganelon, est parti pour la France. Roland avec Tarrière-garde vient de s'engager dans les défilés des Pyrénées, quand il se sent entouré par l'ennemi. Olivier lui conseille de sonner son cor, pour appeler Charlemagne ; par trois fois Roland refuse, el la bataille s'engage. Après des exploits héroïques, tous les barons français succombent. Seuls, survivent Olivier, Turpin et Roland. Celui-ci se décide à sonner son olifant. Sous l'effort de sa^voix, ses tempes se brisent, mais le son parvient aux oreilles de l'Empereur, qui revient en grande hâte, après avoir fait enchaîner Ganelon, dont il comprend trop tard la félonie. A Roncevaux, Olivier meurt; après lui, Turpin; enfin Roland essaye de briser sa Durandal contre le rocli^r, et ne pouvant y parvenir, il met sous lui son épée et son olifant, et meurt, la tète tournée vers l'Espagne, et tendant à Dieu le gant de sa main droite.
Cependant, Charlemagne est revenu. Il poursuit les Sarrazins qu'il extermine, tandis que Dieu prolonge pour lui le jour. Puis il rend les derniers honneurs aux barons étendus dans la plaine, et il emporte dans des peaux de cerf les corps de Roland, d'Olivier et de Turpin. De retour à Aix-la-Chapelle, l'Empereur annonce à Aude, sœur d'Olivier, la mort de son fiancé Roland : Aude tombe morte. — Un conseil se réunit pour juger Ganelon ; celui-ci est défendu en champ clos par son parent Pinabel, contre Thierry, champion de Roland. Pinabel est vaincu ; et Ganelon, condamné à mort, est écartelé. Le poème se termine par un songe de Charlemagne, à qui apparaît un ange qui lui ordonne de se préparer à une nouvelle expédition.
Le décor. — Si rapide qu'elle soit, cette analyse laisse soupçonner une certaine variété. Il y a trois décors principaux : le verger où se tient le conseil de Charlemagne, et qui est d'un aspect riant et pittoresque, avec le fauteuil d'or de l'Empereur, le perron de marbre bleu, le cortège des envoyés de Marsile, les costumes, etc.. C'est une sorte d'enluminure ou de brillante mosaïque ; — le lieu de la bataille est sinistre: « Hauts sont les puys, ténébreuses les vallées, la rocbe est noire... » Au loin, sur la terre de France, éclate une merveilleuse tempête : « A midi, il y a de grandes ténèbres... C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! » Et quand Charlemagne cherche le corps de ses preux, « il trouve le pré rempli d'herbes et de fleurs, qui sont toutes vermeilles du sang de nos ba-
L I T\ \ a ATjj n E F ( ) n Al- e
YQUfi » ; — enfin nous soiiuiies à Aix ; là, plus de description ; le trouvère se contente de nommer le palais où Charlemagne juge Ganelon, et la plaine où combattent les deux champions.
La variété. Les épisodes. — Quant aux épisodes, il est injuste d'en exagérer la monotonie. Les scènes de la deuxième partie sont agencées, quand on y regarde de près, avec une véritable habileté. Voyez d'abord Roland et Olivier apercevant au loin l'armée sarrazine. Et pendant qu'elle approche, cette armée innombrable, la scène du cor, entre les deux chevaliers : trois fois, Roland refuse d'appeler Charlemagne à son secours. Puis le combat s'engage. Cette succession de beaux coups d'épée nous intéresse moins, sans doute, que les auditeurs du onzième siècle. Mais on doit rendre au trouvère ce témoignage qu'il a cherché à varier, sinon les coups, au moins la physionomie et les paroles des adversaires : une lecture attentive suffit à le prouver. Enfin Roland se décide à sonner du cor; et ici nous pouvons admirer sans restrictions une des plus belles inventions épiques : au cor de Roland, Charlemagne tressaille, mais Ganelon le rassure; puis nous revenons à Roncevaux, où, de nouveau, Roland sonne rolifant « à grande douleur, à grande angoisse ». Et le roi dit: « Ce cor a longue haleine. » Et il revient; il fait jouer toutes ses trompettes, qui répondent au cor de Roland, tandis que dans l'armée « il n'en est pas un qui ne pleure et ne sanglote ».
Mais où la variété nous frappe le plus, c'est dans la mort des trois derniers survivants de la bataille : Olivier,
Turpin, Roland. , .
Olivier est aveuglé par le sang ; et tout étourdi par sa faiblesse, il frappe, le prenant pour un païen, son ami Roland ; puis il s'excuse, il l'embrasse, et il meurt.
L'archevêque Turpin, blessé à mort, conserve assez de force pour bénir les corps que Roland a rangés devant lui ; et comme il voit Roland se, pâmer, il se traîne jusqu'au ruisseau pour puiser de l'eau avec l'olifant ; mais la vie l'abandonne dans ce dernier effort, et Roland, revenant à lui, ne voit plus que son cadavre.
LA LITTi'^RATURE FRANÇAISE
Enfin, c'est le tour de Roland. S'il ne s'agissait ici d'un vieux trouvère anonyme, écrivant dans une langue que les Français se sont décidés, par une singulière paresse, à traiter d'enfantine et de barbare, il n'y aurait qu'une voix siîr la suprême beauté de ce passage. Et d'abord, la scène est préparée de la façon la plus sûre. Un à un, les compagnons de Roland sont tombés. Lui, le héros, il survit à tous. Tant qu'il luttait au milieu des siens, nous admirions sa vigueur et sa bravoure ; mais maintenant il se détache, plus héroïque encore, car nous sentons qu'une volonté supérieure retient seule la vie dans ce corps épuisé et sanglant. Pourtant, il n'a reçu des païens aucun coup mortel. Il n'a qu'une brèche à son casque, celle que lui fît l'épée d'Olivier. Il n'a qu'une déchirure, sa tempe ouverte qui a crevé, quand il jetait à Charlemagne, par-dessus les monts, l'appel désespéré de son olifant ; mais par là son sang s'écoule, et sa dernière heure est proche. Cherchez dans l'épopée ancienne ou étrangère; vous n'y trouverez pas de scène pareille : un héros qui meurt invaincu, seul, la face tournée vers les ennemis épouvantés, une main tendue vers Dieu, l'autre sur sa bonne épée, dont par trois fois il rappelle les prouesses avec une fierté mélancolique, et percevant au loin, dans l'étourdissement de son agonie, la marche sûre et formidable du vengeur.
^ 3. Les personnage^.
On a voulu, par une sorte de sophisme scolaire, établir une comparaison suivie entre les pex^sonnages de V Iliade et ceux de la Chanson de Roland. Cette comparaison n'est légitimé que si I on tient à constater, dans deux épopées primitives, conçues à deux moments psychologiques et sociaux tout à fait opposés, certaines analogies curieuses. Sans doute, Roland ressemble à Achille, en ce sens que tous deux ils incarnent la vaillance excessive ; et Olivier peut être rapproché du Troyen Hector, parce que, comme lui, il fait contraste, par son courage raisonné et par sa prudence sans faiblesse, avec la bravoure téméraire et inconsciente. Mais, poussé plus loin, le parallèle devient artificiel jusqu'au ridicule. Je veux bien encore que le duc
LITTÉRATURE FÉOCALE
Naîmes soit le Nestor de notre épopée. Mais que dire do ceux qui font « faire vis-à-vis » à Charlemagne et à Agamemnon, à rarcheveque Turpin et au devin Chalcas?
Roland. — Roland a pour lui la beauté (4) ; une force physique prodigieuse (2) ; son courage égale sa force (3) ; il est fidèle à son roi (4) ; mais il est orgueilleux, et par sa démesure il est responsable du désastre (5). Ni cette bravoure, ni cet orgueil n'excluent la pitié ; il aime Olivier (6) ; il sait pleurer et soupirer (7) ; il est pieux, et n'oublie pas, en mourant, de^battre sa coulpe (8). Ce caractère n'est donc pas tout d'une pièce ; ce n'est pas de lui qu'on peut dire : « Et rien d'humain ne bat sous cette bonne armure. » Il n'est « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant », comme Aristote l'exige du héros tragique. Quand on l'étudié sans prévention, on y trouve, autant que le permettent les circonstances où il agit, une certaine complexité.
Olivier. — « Roland esî preux, mais Olivier est sage. » Le caractère d'Olivier se soutient d'un bout à l'autre du poème. Sage, il l'est dans le conseil de Charlemagne (9), avant la bataille (10), quand il demande à Roland de sonner du cor (14) et quand il raille Roland qui se décide trop tard à lui obéir (12); son amitié est sincère et franche (13) ; sa bravoure, dans le combat, égale celle de Roland (14).
Charlemagne. •— Charlemagne, qui en 778 n'avait que trente-sept ans, nous est représenté, dans le Roland^ comme un ancêtre : « Il a la barbe blanche et le chef tout fleuri » (15) ; et, cette barbe, tantôt il l'invoque (16), tantôt il
(1) Nous renvoyons aux numéros des laisses, édition L, Gautier. Ce sera un excellent exercice pour les élèves que de cher- ^ (Cher eux-mêmes ces citations, pour en tirer un portrait de Roland, d'Ohvier, etc.. Laisse XCV.
(2) CXXXVII et passim. — (8) XCI, CLXV, CLXVII, CLXXXIII, etc. - (4) XCII, XCIII. — (5) XlV, XVIII, LXI, LXV, LXXXVII et suivants. — (6) CLXXII, CLXXIII, CLXXXIX, CXC, etc. — (7) CCIII. — (8) CCII, CCIll. - (9) XVIII. - (10) LXXXIV, LXXXV. — (11) LXXXVII à XCII, et XCVl. — (12) CL à CLIV. — (13) XVIII, CLXXI à CLXXV. — (14) CX, CXI, CXXX, GXLIII, CXLVII, etc.. (15) VIII. —(16) XVIL
rélale sur sa cuirasse (1), tantôt il la tire et Tarrache en signe de douleur (2) ; Marsile a pour Charlemagne une sorte de terreur superstitieuse, il le croit âgé de deux cents ans (3). Le grand Empereur consulte ses barons (4) non pour se laisser dicler des ordres, mais pour s'éclairer. Son souvenir est sans cesse présent à l'esprit des combattants de Roncevaux (5), et surtout il est invoqué par les mourants (voir mort de Roland) (6). Charlemagne les aime autant qu'il en est aimé ; voyez son angoisse quand il entend le cor de Roland (7), sa douleur quand il retrouve les corps de ses barons (8), son indignation quand on lui propose de faire grâce au traître Ganelon (9). 11 n'est pas moins brave que Roland, et frappe de rudes coups dans la bataille (10). Mais au milieu de tous ces chevaliers, qui semblent n'avoir d'autre fonction que de pourfendre leurs ennemis, et qui, le combat fini, se reposent, l'Empereur représente le chef suprême qui, dans les intervalles de l'action, pense et prévoit ; il n'est pas seulement un bras, il est un cerveau. Son sommeil est agité, il a des songes (il), et les anges de Dieu lui parlent.
Turpin. — Quant à l'archevêque Turpin, il a, lui aussi, son caractère cohérent, vivant et très distinct des précédents. Prêtre et soldat, son originalité consiste à ne jamais oublier qu'il est à la fois l'un et l'autre. Après avoir donné aux Français sa bénédiction (12), il se bat en preux (13) ; quand il entend la dispute de Roland et d'Olivier, il les sépare, et prononce des paroles sensées (14); il est blessé à mort et frappe toujours (15), et, le dernier, il combat aux côtés de Roland. Sa mort est celle d'un prêtre; il bénit les corps rassemblés par Roland (16), il essaye de secourir Roland qui se pâme, et meurt de cet effort de charité.
(1) GLXl, CCLIV. — (2) CCIV, CCXLI, CCCXVIIL - (3) XLII, XLIII, XLIV. — (4) VIII à XXVII et CCXCVIII à CCCIV. — (5) XC, XCI, XCIil, XCIV, etc.. — (6) CXCVIII à CCIII. — (7) CLV à CLXI. - (8) CCXXXI à CCXL. — (9) CCCIII, CCCIV. - (10) CCLXVl à CCXCII. — (11) CCXI à CCXllI. — (12) XCIIL XCIV. — (13) CXXXIV. CXLII. — (14) CLIIL — (15) GLXXIX, CLXXX. — (16) CLXXXVII à CXC.
LITTKR AT UUii FÉODALE
Ganeîoîî. — Ganeloii n'est point une li^urc banale. Il nous est représenté au début comme un beau et brave chevalier (1) ; devant Marsile, il défend les prétentions de Charlemagne, au risque de sa vie (^2) ; et, même quand il apparaît devant le conseil qui doit juger sa trahison, il a belle mine et bonne tenue (3). Mais on nous le représente comme vindicatif et jaloux (4) : ainsi s'explique sa trahison.
Aude. — Aude est la sœur d'Olivier, fiancée de Roland (voyez Girard de Vienne) ; il faut louer le poète de lui avoir donné une douleur si noble et si discrète. Elle meurt, elle aussi, comme elle doit mourir (5).