VII. — Casimir Delavigne
Sans parler ici du poète lyrique, un instant égalé par les meilleurs critiques du temps, à Lamartine et a Hugo, signalons seulement les succès dramatiques de Casimir Delavigne, dont il ne faut pas oublier le nom dans 1 histoire du drame romantique, parce qu'il y représente une sorte de compromis entre la tragédie et le drame. — Casimir Delavigne débuta par un triomphe : les Vêpres siciliennes (1819, Odéon). Ce sujet moderne, traité dans le style de Voltaire, offrait quelques situations fort belles, dont l'auteur a su tirer parti. Le quatrième acte eut un succès d'enthousiasme; le public applaudit pendant lentr'acte tout entier; et cet acte promettait beaucoup plus que Delavigne n'a tenu. Après les Comédiens (Odeon, 1820), Delavigne donna au Théâtre-Français le Pana (1821), ou Ton vit des allusions « libérales »; cette pièce, classique par le style et par les chœurs, pourrait passer pour romantique par la thèse, si nous ne devions plutôt la rattacher aux tragédies philosophiques de Voltaire.
Retour à la comédie : VEcole des vieillards (1823) et la Princesse Aurélie (1828). Puis un grand drame en vers, Marina Faliero (1829). Cette fois, c'était bien du roman-
tisme, par le choix du sujet, par l'imitation de Byron, par la variété des décors, la présence de la foule, etc. Mieux écrit, Marino Faliero serait vraiment un beau drame. Notons qu'il paraissait entre Henri III et Ilernani, et qu'il ne manque pas, pour l'historien, d'un mérite relatif. — Delavigne eut encore deux gros succès : Louis XI (4832) \ et les Enfants d'Édoiiard (1833). Dans ces deux pièces il a tentéd'imiter Shakespeare. Illuiaemprunté, pour Louis XI, la scène où le roi mourant aperçoit le Dauphin qui essaye la couronne; et les Enfants d'Édoaard sont une fusion de Henri VI et de Richard III. — Les rôles de Louis XI, du médecin Goctier, de Richard, contiennent quelques belles tirades ; la scène entre Tyrrel et Richard est assez belle. — • Il ne faut pas exagérer la distinction jusqu'à mépriser complètement Casimir Delavigne. Il n'a pas eu les qualités de ses défauts. Sa force dramatique, incontestable, n'est pas assez originale pour faire excuser la faiblesse de son style. Il tombait en pleine bagarre littéraire; il n'était ni classique décidé, ni romantique audacieux. Mais le seul fait qu'il ait pu soutenir la lutte avec Hugo et Dumas père, et qu'il n'^it pas complètement disparu du répertoire (car on joue encore Louis XI et les Enfants d'Edouard) suffît à prouver qu'il n'est pas de ces auteurs médiocres dont il faut « désencombrer l'histoire littéraire ».
VIIL — Is*acréactîoii classique. — Ponsard.
En décembre 1842, le directeur de l'Odéon avait reçu une tragédie, Lucrèce, dont l'auteur était François Ponsard. D'abord épris de romantisme (il avait publié une traduction du Manfred de Byron), Ponsard avait assisté à Lyon, en 1840, à une série de représentations données par
(1) L'histoire du théâtre au dix-neuvième siècle doit conserver le nom de Racket (1821-1858), actrice qui débute à la Comédie-Française en 1838, et qui, au moment où le répertoire classique était tombé dans une sorte de discrédit et abandonné à des doublures depuis la mort de Talma (1824), renouvela avec un véritable génie l'interprétation de tous les grands rôles féminins, de Corneille, de Racine et de Voltaire. Lire sur Rachel les feuilletons de Th. Gautier (Hisloire de ta Lillérature drama iique^ 6 vol., 1858) et J. Janin : Rachel et la Tragédie (Paris, 1859).
LE DRAME ROMANTIQUE
la célèbre Rachel (1); la beauté classique lui fut révélée* et il écrivit sa Lucrèce. Le Théâtre Français avait donné sans grand succès les Burgraves de Victor Hugo le 7 mars 18^3; le 22 avril de la même année, Lucrèce obtenait à rOdéon un triomphe. On représentait alors, surtout à rOdéon, quantité de tragédies; et le public de ce théâtre, formé en grande partie d'étudiants, les exécutait sans pitié. Il faut donc que Lucrèce ait été vraiment supérieure aux Philippe ÏIl et aux Arbogaste, qui auraient pu bénéficier eux aussi, en 1840 et 1841, de ce besoin de réaction. Lucrèce en effet est une pièce solide, naïve, écrite d'un style lourd, mais franc et sain. L'auteur n'a ni affaibli ni orné son sujet. Il n'y a plaqué aucun faux pittoresque. Il a osé présenter au public non pas même la Rome impériale aux fastueux costumes, mais la Rome primitive, en toge de laine blanche. — Ponsard fut moins heureux quand il fit jouer, en 1846, Agnès de Méranie, qui cependant est supérieure à Lucrèce comme psychologie et comme style. Mais la situation d'Agnès, seconde femme de Philippe-Auguste, dont le pape Innocent lîî exige le renvoi, et qui finit par s'empoisonner, est monotone. — Alors Ponsard change de manière. Le succès des Girondins, de Lamartine, lui inspire sa Charlotte Gorday, beau drame historique en vers. En 1853, il obtient un triomphe analogue à celui de Lucrèce, avec une comédie en vers, l'Honneur et l'Argent; en 1856,1a Bourse n'est pas moins applaudie. C'est encore dans le genre du drame historique qu'il écrit le Lion amoureux (dont l'action se passe sous le Directoire], qui obtient, en 1866, cent vingt représentations consécutives, chiffre exceptionnel pour l'époque. Ponsard, qui avait dû sa célébrité à une tragédie romaine, n'est revenu à l'antiquité qu'une seule fois, avec Ulysse (1852), pièce assez froide. Avant sa m^ort, il fit jouer en 1867 un Galilée, dont les beaux vers sont plus philosophiques que dramatiques.
Ponsard reste un nom estimable aujourd'hui, moins par Lucrèce que tout le monde a oubliée, que par V Honneur et r Argent, comédie que l'on rejoue fréquemment, et par deuxdrames historiques, Charlotte Cordayei le Lion amoureux (repris en 1887). Il n'a pas fait école pour la tragédie. Les tragédies qui suivent Lucrèce, la Virginie (1844) et le
Vieux de la Montagne (1847) de Latour de Saint-Ybars, le Vieux Consul le,? Alvides (4817) d'Arthur Poiiroy, —
tombèrent d\ine chute profonde. Rachel ne parvint pas à souteuirau Théâtre-Français une seule tragédie nouvelle.
Ponsard est donc plutôt le précurseur de la comédie bourgeoise d'Émile Augier, de l'Augier qui a écrit Gabrielle et la Contagion. Quant à la tragédie, on y revint sans doute, mais à celle de Corneille et de Racine. Voltaire lui-même avait sombré dans la tourmente romantique.