‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 221 sur 281 · II. — Sainte Beuve · texte numérisé non relu

II. — Sainte Beuve

Vie. — Charles-Augustin de Sainte-Beuve est né à Boulogne-sur-Mer, en 1804. A l'âge de quatorze ans, il vint continuer ses études à Paris, et y obtint des succès brillants; il lui en est resté un fonds d'humanisme très solide, du goût pour le grec, et l'art de faire jaillir à propos la citation latine, et aussi peut-être une certaine rhétorique trop ondoyante et souple, qui parfois tient de la sophis- ■ tigue. — De 1824 à 1827, Sainte-Beuve suit les cours de l'Ecole de médecine; là, il prend l'habitude de la recherche ^ scientifique, de l'analogie et du positivisme d'esprit, qui hn fera transformer la critique en une sorte « d'histoire ' naturelle ». — Cependant son ancien professeur, Dubois, avait fondé le journal le Globe, en 1824; il y appelle Sainte- ] Beuve, qui rédige d'abord de courts articles signés S. B., i mais qui, en 1827, devient un des plus importants collaborateurs. Un article sur les Odes et Ballades (janvier 1S27) le met en rapport avec Victor Hugo. Admis dans le Cénacle, il se croit poète, et publie en 1829 : Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, et, en 1830, les Consolations, Mais il restait surtout un critique : en 1828, il avait donné le Tableau de la poésie française au seizième siècle, recueil de morceaux parus dans le Globe : là, il cherchait des an- ; cétres aux romantiques, et par delà le classicisme, il les rattachait à la Pléiade. i

11 collaborait à la Revue de Paris [Portraits littéraires). A 3 la même époque, il subissait une crise religieuse; mais I bientôt, du catholicisme, déjà suspect de Lamennais, il I passait au saint-simonisme où il ne devait pas s'attarder davantage. En 1834, il publie un roman : Volupté. En 1837-1838, il fait, à Lausanne, un cours pubhc sur Port- Royal, devant un auditoire protestant auquel il parvient à expliquer l'àme janséniste. La poésie le séduit encore : il donne, en 1837» les Pensées d'aoùL Nommé en 1840 biblio-

LA CRÎTIOUE AU DIX-NEUVIÈME SIKCF E

thécaire à la Mazarine, il est reçu à TAcadémie française en 1844. — En 1848, après la révolution de Février, il se rendii à Liège, et fit à l'Université de cette ville un cours sur Chateaubriand [Chaîeaiibriand et son groupe lilléraire). Il travaillait toujours au Consîitiiîionnel; puis, à partir de 4852, au Moniteur. On lui avait donné en 4855 la chaire de poésie latine du Collège de France. Une vive opposition, due à ses complaisances pour le nouveau pouvoir, lui rendit cet enseignernent impossible; démissionnaire, il fut alors nommé à l'École normale supérieure, où il professa pendant quatre ans. 11 quitta le Moniteur en iSM, pour continuer ses Lundis au Constitutionnel, En 4865, il était nommé sénateur. Il mourut en 1869.

L'œuvre et la méthode. — En dehors des trois recueils de vers et des romans, nous avons de Sainte-Beuve : 1" des ouvrages d'histoire littéraire : Tableau de la poésie française au seizième siècle (1 vol., 1828), Histoire de Port-Royal (5 vol., 1840-1860), Chateaubriand et son groupe littéraire 2 vol., 1860) ; 2° des articles publiés à la Reoue de Paris, à la Revue des Deux-Mondes, au National, au Constitutionnel, au Moniteur, au Temps, et qui ont été rassemblés dans les recueils suivants : Portraits littéraires (3 vol., 1844), Por-. traits de femmes (1 vol., 1844), Portraits contemporains (1846), Causeries du lundi (15 vol., 1851-1862), Nouveaux Lundis (13 vol., 1863-1872), Prem/er^ Lundis (3 vol. , publication posthume, 1875).

Sainte-Beuve a dit lui-même qu'il voulait faire « l'histoire naturelle des esprits ». 11 avait traversé tous les milieux, éprouvé tous les sentiments, sympathisé avec toutes les croyances ; il était l'esprit « le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses ». Revenu de tout, établi dans le scepticisme moral et le positivisme philosophique, il croit n'avoir d'autre passion que celle du vj^ai. Et, de fait, il a la passion de la recherche exacte ; il n'épargne rien ni pour connaître, ni pour comprendre ; il a des secrétaires qui vont consulter et copier des documents dans les bibliothèques ; il n'hésite pas à interroger lui-même les témoins ou les auteurs. Biographie, milieu historique, idées ambiantes, philosophie, religion, in

LA LITTÉHATURE FRANÇAISE

nuences sociales ou particulières, tous ces éléments, il les analyse, quand il essaye de définir et de classer aussi bien Racine que Mme de Staël, Diderot que Franklin. 11 remplit, sous ce rapport, toute sa définition : « Le critique est un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres.» Sainte-Beuve Port-Royal ou la Pléiade Boileau ou La Rochefoucauld, est vraiment le plus intelli^ genl des critiques ; il ne déplaît que par un excès de sou^ plesse et de détachement, un air de « ne pas y tenir » qui dévoile, sous Fintelligence, l'absence de caractère et de grandeur morale.

Ce défaut s aggrave quand il s'agit des contemporains. Si, dans les premiers articles qu'il a consacrés aux romantiques, il est élogieux jusqu'à la complaisance, à mesure qu'il se sent inférieur à eux comme poète et comme romancier, et qu'il gagne en indépendance et en impunité comme critique, Sainte-Beuve devient à leur égard d'une clairvoyance plutôt malveillante. Son cours de Liège sur Chateaubriand, au lendemain de la mort d'un homme qu'il avait adulé, est un chef-d'œuvre de critique pénétrante, et une action discutable. Certains articles sur Lamartine, Vigny, Balzac ont quelque chose de mesquin ; Sainte- Beuve s'y attache à tous les détails capables de rabaisser ou de ridiculiser ces grands hommes, et cela avec une affectation de sincérité scientifique, dont personne ne pouvait être dupe.

On apprendra donc de Sainte-Beuve à pénétrer à fond un sujet, à disséquer une œuvre, à en expliquer et à en préciser les caractères essentiels ; on apprendra de lui, encore, à sentir vivement le beau et le vrai; mais on n'aura jamais pour l'homme qu'une moyenne estime.

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