‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 226 sur 281 · VII. — F. Brunetîère · texte numérisé non relu

VII. — F. Brunetîère

En 1875, Ferdinand Brunetière donna ses premiers arti» cles à la Revue des Deux-Mondes ; il en resta toujours un des principaux collaborateurs et en devint le directeur. Il fut nommé en 1886 maître de conférences à l'École normale

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supérieure. En même temps, il se révélait puissant orateur dans ses conférences de l'Odéon, particulièrement dans la série de 1892, qu'il a réunie sous ce titre : les Époques du théâtre français. En 1893, il fit à la Sorbonn§ un cours libre, qui a formé les deux volumes intitulés : ÉvoUilion de la poésie lyrique au dix-neuvième siècle. Cependant il publiait d'autre part : le Roman naturaliste (1880), Études critiques (8 séries de 1881 à 1906), Histoire et Littérature (3 vol. 1882-1884), l'Évolution des genres (1889), etc. En 1898, son Manuel de Vhistoire de la littérature française paraissait, annoncé par lui comme l'esquisse d'un plus important ouvrage ; et il avait commencé à donner les deux premiers fascicules de son Histoire de la littérature française classique {le mouvement de la Renaissance^ la Pléiade) quand il mourut (1).

Brunetière fut d'abord un érudit d'une extraordinaire puissance de travail. Sauf sur le moyen âge, qu'il n'aimait pas, il avait approfondi les sources et les textes, et il excellait à s'assimiler, pour en faire un usage original, les travaux de la critique contemporaine. A ce fonds très riche, et qui s'augmentait de jour en jour, Brunetière ajoutait la connaissance des philosophes et des savants contemporains: Darwin, Herbert Spencer, Haeckel, Schopenhauer, Auguste Comte. Leurs théories, qu'il n'acceptait pas tout entières, au point de vue moral, il essaya de les appliquer à la critique littéraire. 11 inventa donc Vévolution des genres^ Un genre, l'épopée, le lyrisme, le roman, etc., naît, se développe, se transforme, meurt ou plutôt se mue en un autre genre, selon le milieu, le moment, les influences, etc. En dehors de cette théorie générale, qui n'a peut-être d'autre inconvénient, quand on y réfléchit bien, que d'être d'une évidence un peu naïve, Brunetière en a eu d'autres qui nous semblent plus importantes pour qui veut lui assigner sa place dans la critique du dix-neuvième siècle : il a renoncé à Vindifférence scientifique d'un Sainte-Beuve ou d'un Taine. Il veut et croit devoir non seulement classer, mais Juger.

(1) L'ouvrage est conlinué, d'aprAs ^es notes laissées par F. Brunetière.

Selon lui, il y a des ouvrages bons et des ouvrages mauvais ; et, parmi ces derniers, il range ceux qui ne se proposent d autre objet que la mesquine individualité de 1 auteur ou la reproduction servile de la nature extéleure. Il combat, au nom de la morale d'abord, mais aussi au nom des lettres, la doctrine de l'art pour larl. Aussi, ses grandes admirations vont-elles à ceux des classiques qui sont 1 honneur de l'esprit humain en même temps que de 1 esprit français : Pascal, Bossuet, Corneille; il aime dcja moms, et parfois il déteste, les Voltaire et les Rous-

T.Tr.lA V^'''' P"'"'"''' naturaliste, pour les au-

teurs dramatiques qui ne cherchent qu'à exciter le rire, pour les cri iques dilettantes, etc. Bref, il est, bien que sa îfpnv'f ^^>Joliaion des genres le rapproche de Sainte- «euve et de Taine, un critique moraliste. thLT ^.J idées, qu'il transforme toujours en

thèses ou en plaidoyers, il était doué du plus remarquable talent oratoire. Qui ne l'a pas entendu, et n'a pas subi I empire de sa parole nerveuse et de son geste à la nnc'/^f"^ et/iolent, ne comprend pas son style. W compose admirablement ; il ordonne ses preuves en prédicateur ; il prépare, amène, formule des conclusions, qui sont me réponse définitive aux objections qu'il a posées. uZl

ZTJJ i"'"!?' '"î^^*^ "r*»'"^' il « plus de mouvement et plus d ampleur.

isivfl"^^"''*''^ "«'"^ ■ - Alex. Vinet (1797-

1847,, critique moraliste, très pénétrant, souvent très promet J~ ^^^^^^r que nous étudions au chapitre des Historiens ; - Paul de Saint-Victor (1827-1881), critiaue « romantique >> au sens un peu défavorable du mot, im pttueux et declamuoire ; - Emile Montégut (1826-1895)

qui s occupa trèsintelligemmentdeslittératures étrangères- - Ldmond Scherer (1815-1889), critique philosophe plus

Imo^nl TV''''' V} '-^-^^ PontmartÎn ( Slï! 1890), plutôt journaliste spirituel que critique.

Vni. — Les coiitemporams.

Parmi les critiques contemporains encore vivants, nous devons signaler : M. Anatole France, plus connu aujour* d'hui par ses contes et ses romans que par sa critique,' mais qui rédigea pendant plusieurs années « la Vie Littéraire » au journal le Temps. Il est essentiellement subjectif et impressionniste; — M. René Doiimic, rédacteur à la Revue des Deux-Mondes, et conférencier très applaudi, remarquable par la finesse et la sûreté de son diagnostic^ et par le tour concis et spirituel de son style ; — et les deux « maîtres du chœur », MM. /. Lemaître et Ém. Faguet. •

M. Jules Lemaître (né en 1853) débuta par des vers^ en disciple de Th. Gautier et de Baudelaire, et à partir de 1885, donna, à la Reuue Bleue, une série d'articles sur les contemporains. Puis, aux Débats et à la Revue des Deux-Mondes, il fut chargé de la critique dramatique. Il a réuni ses articles dans les dix volumes des Contemporains,ei dans les dix volumes d'Impressions de théâtre. Il y a ajouté deux séries de conférences, dont le succès fut retentissant, sur J.-J. Rousseau (1906) et sur Racine (1908). Nousparlerons ailleurs de son œuvre dramatique.— M . Jules Lemaître est difficile à définir et à classer; c'est un homme très intelligent et très documenté, qui a horreur du dogmatisme de forme et de style, et qui expose ses idées et ses théories avec un détachement apparent, à titre de simples impressions, de la justesse desquelles il semble toujours douter et qu'il donne seulement pour spontanées et sincères. Mais, sans être assurément un dogmatique, M. Jules Lemaître est un des critiques les plus assurés de ce qu'il veut, de ce qu'il aime et de ce qu'il hait. Il veut que l'œuvre littéraire soit désintéressée, honnête, claire, et qu'elle contienne de l'humanité générale. Aussi adore-t-il les classiques, en particulier Racine et Molière, et, parmi les modernes, Lamartine, Augier, Dumas fils. Il déteste les phraseurs, les déclamateurs, les iîidus- Iriels de lettres, tous ceux qui travaillent dans la banalité ou dans le rare; c'est ainsi qu'il reproche à Rousseau d'avoir

La littérature françaîsë

mis en circulation tant d'idées fausses^ à Hugo d'avoir abusé de sa virtuosité, à tel romancier contemporain d'avoir « gagné beaucoup d'argent » avec des livres médiocres, à tel chroniqueur de s'être imposé par son aplomb à la bêtise du public. Cependant, il est d'un esprit si ouvert et si curieux, si capable de s'assimiler les formes d art les plus dissemblables, qu'il s'est vivement intéressé au théâtre d'Ibsen, et qu'il a été des premiers à le comprendre et à l'expliquer. — Il a creusé moins de sujets ^ que Sainte-Beuve, il a mieux aimé approfondir le génie propre des écrivains que les circonstances au milieu desquelles ils ont écrit; il est un critique psychologue, dans toute la force du terme. Et il a sur Sainte-Beuve la supériorité du style. On pourra toujours refaire, en le complétant par les récents travaux de l'érudition, un article de tel autre critique ; M. Jules Lemaître donne à ses idées et à ses analyses un tour si personnel, si définitif, si impérieux sous des apparences élégantes et insinuantes, qu'on ne l'imite pas, — on le cite.

M. Ém. Faguet (né en 1847) fut, comme M. J. Lemaître, élève de l'École normale supérieure, professeur de l'Université, critique dramatique au Journal des Débals, collaborateur de la Revue des Deux-Mondes. Il a publié des Éludes sur le seizième, le dix-septième, le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, — des Notes sur le Ihéâlre (3 vol., recueil de feuilletons dramatiques au journal le Soleil, 4880-1883], — des Questions de théùlre (1890-1898), — des études sur les Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle (3 vol., 189i-i900), etc.. En outre, il a donné des ouvrages de sociologie et de philosophie politique.

M. Emile Faguet, dans ses études critiques, présente les grands écrivains dans leur ensemble, et cherche à réduire en de sobres, piquantes et puissantes formules, le génie d'un Montaigne, d'un J.-J. Rousseau, d'un Victor Hugo, d'une Mme de Staël. Il procède par plans : vie, idées morales (il y insiste), idées littéraires, art, style, etc. Et chacun de ces paragraphes est un cadre où l'auteur apparaît dans une de ses poses essentielles. Il use volontiers d'îJ^n style concis, antithétique, suggestif au plus haut

point. Moins éloquent que Brunetière, moins élégant quq J. Lemaître, il est plus vif et plus imprévu ; il arrive souvent aux grands effets par sa sobriété même, et il a des brusqueries de tour et d'expression qui trahissent Tenthousiasme contenu ou Fémotion qui se maî- , trise. Comme critique dramatique, il laissera, avec le * souvenir d'une rare loyauté et d'une franchise presque candide, celui d'une méthode originale, qui consiste à chercher avant tout la vérité humaine d'une pièce, à l'estimer moins par ses qualités de méîier que par son fond, à refaire à sa manière la psychologie d'un personnage manqué, à avertir l'auteur de ce qu'il a oublié ou négligé. Et d'autre part, comme Sarcey et J. Leinaître, il a aimé à discuter le grand répertoire ; de là une série de feuilletons sur Corneille, Racine, Molière, etc., qui resteront parmi les plus pénétrants et les plus sensés.

Dans ses derniers \o\umes (Nietzsche, Plaîon, le Socialisme, etc.), M . É. Faguet tend de plus en plus à traiter des questions de sociologie et de morale ; il y apporte autant d'intelligence et de hauteur de vues que dans la critique littéraire,

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