‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 234 sur 281 · VII. — Michelet · texte numérisé non relu

VII. — Michelet

Vie. Une enfance pénible, qui lui laisse « l'impression d une vie âpre et laborieuse », des malheurs et des privations, le travail manuel dans la petite imprimerie d'un père à moitié ruiné par les lois sur la presse de 1800 : telles furent les difficultés contre lesquelles eut à lutter ' Jules Michelet, « né peuple, et resté peuple ». Une éner- I gique volonté le soutient. 11 va d'abord à l'école primaire pendant qu'il est « compositeur chez son père ». Puis, en 1812, il entre au lycée Charlemagne, où il est un brillant élève. Mais il renonce à l'École normale, et il accepte une place de répétiteur dans une institution du Marais, dont les élèves suivaient les cours de Charlemagne (1810). En 1819, il passe son doctorat. En 182j, reçu à l'agrégation d'histoire, il entre comme professeur au collège Sainte- Barbe. C'est alors qu'il compose ses Tableaux chronologiquesdliisîoivemodeme, et qu'il traduit VàScienza niiova de ritaiien Vico (1825). En 1820, il publie son Précis d'hisloive moderne, et il compose, en 1828, son Uisloire romaine (publiée en 1831). Il avait été nommé, en 1827, maître de conférences à l'École normale, et il devient, en 183Î chef de la division historique aux Archives.

C'est la plus belle époque de sa vie. A force de courage, de dévouement et de travail, il est arrivé à une situation brillante et stable ; il est, d une part, professeur d'une élite de jeunes gens qui sont plutôt des disciples que des élèves; d'autre part, il a sous la main, comme chef des Archives, une masse de documents à classer et à exploiter. Libéral, il n'a pas été atteint ni gâté par la politique active. La révolution de 18H0 l'enthousiasme, sans le faire dévier de sa vraie vocation. Bref, c'est dansdesconclitions d équilibre, d'harmonie, d'impartialité, qu'il commence son Hisloire, de France dont il publie le premier volume en 1833, et le sixième en 18U. Entre temps, il avait pris possession, en 1838, dtf la chaire d'histoire du Collèî]^^ de France.

l'histoire au dix NEUVîflME SïlV.LK 835

Les approches de la révolution de 1848 commencent, sous rinfluence de Quinct et de Mickiewicz, à troubler sa quiétude. 11 publie en 1846 le Livre du peuple; et il s'avise qu'il ne saurait comprendre l'histoire de la monarcl^ie absolue, s'il n'a pas auparavant étudié la Révolution. Il interrompt donc son Histoire de France à François I«^ et ilpublie,de 1847 à 185?,son /7/5?o/re de la Révolution, œuvre de foi et de propagande, plutôt qu'oeuvre de science. — D'ailleurs, tout contribuait à rompre cet équilibre dont il jouissait la veille. Le coup d'État de 1851 l'avait chassé de sa chaire du Collège de France et de sa place aux Archives. Quand Michelet reprend, en 1855, la suite de son Histoire de France, il en veut à la monarchie des persécutiens de Louis-Napoléon Bonaparte ; il a perdu la sérénité et le sang-froid ; il a seulement conservé et exagéré ses qualités de poète et de visionnaire. Les derniers volumes de VHistoire de France paraissent de 1855 à 186Ï. Puis, Michelet donne différents ouvrages descriptifs et poétiques : rOiseau, Vlnsecte, la Mer, la Montagné, etc. Il meurt à Hyères, en 1874.

Œuvres et méthode. — Michelet est un passionné, qu'il est difficile d'aborder sans passion. Pour le bien juger, il faut surtout le considérer dans son Histoire romaine et dans les six premiers volumes de son Histoire de France, où il est tout lui-même, avec des qualités dont il n'a pas encore les défauts, et oii sa méthode n'est pas gênée par l'exaltation de sa sensibilité. — Michelet a donné luimême sa formule. Pour Inij^Tliistoire doit être la résur- ^^^MpM^^aM,,.^^^ integrafedu passé. Il veut combiner la méthode de Thierry et celle-de G-mzot ; « ce livre, dit-il en 1833, est un récit et un système ». Dans son premier volume, il étudie les races qui luttent pour la possession du sol de la Gaule; on y sent, remarque M. C. Jullian, l'influence d'A. Thierry. Au tome second, Michelet est en possession de sa méthode à lui. Il veut, d'abord, établir la nature à la fois physique et morale, la géographie matérielle et symbolique de cette France, dans laquelle vont évoluer tant de masses et se heurter tant d'individualités. Cette géographie est restée célèbre; elle est à la

LA LITTÉRATURE FRANÇALSE

fois d'une étonnante sûreté géologique et descriptive, ei. d'un romantisme saisissant (voir en particulier la Brelagne, V Auvergne, la Provence). Michelet établit que chaque province a son génie propre, qui s'incarne dans ses grandhommes. — Puis il considère la France comme wuq personne qui a une âme, et qui se développe par le travail qu'elle exerce sur elle-même. Il n'ose ni ne veut attribuer la formation du pays à aucun élément unique, ni à aucune force déterminée. 11 analyse au fur et à mesure les faits, le caractère des grands hommes, les aspirations populaires, les manifestations de la vie publique ou intime, mœurs, institutions, arts, lettres; mais il attribue la combinaison ou la cristallisation de ces éléments divers à une force mystérieuse, encore une fois à l'âme même de la France. — On conçoit ce qu'il y a tout à la fois de réel, de précis et de symbolique dans cette Histoire de France. Qu'on l'envisage dans telle de ses parties (arts au moyen âge, Jeanne d'Arc), ou dans son ensemble, elle étonne et charme par. ce mélange de documentation solide et de poésie. — Ajoutons que Michelet éprouve avec une sincérité vraiment touchante les grands sentiments qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Sa sensibilité (1), son amour pour les humbles, ses ravissements devant l'art gothique, son respect religieux pour Jeanne d'Arc, s^es colères contre l'or et contre Satan, tout cela fait un poème épique des six premiers volumes (lus dans la édition, car Michelet y a par la suite beaucoup corrigé et retranché, pour les mettre d'accord avec lesprit nouveau des suivants). — Ainsi iViichelet réalise cette résurrection par le document, le symbole et la poésie.

Dans sa Révolulion et dans la seconde partie de \ Histoire de France, Michelet conserve assurément la plupart de ses qualités. Là encore, il cherche les causes profondes dans la société des petits et des humbles ; il scrute les croyances et les espérances populaires ; il s'inquiète non seulement des grands faits de la Révolution, mais de la vie sociale de ceux qui ne furent à cette époque ni bour-

(1) Lire, dans Ém. Faguet (dix-neuvième siècle), un chapitre sur la sensibilité de Michelet.

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