‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 244 sur 281 · II. — Le roman hîstorîquCo · texte numérisé non relu

II. — Le roman hîstorîquCo

Le roman historique est celui dont les héros, tantôt empruntés à l'histoire, tantôt conventionnels et imaginés de toutes pièces par l'auteur, sont placés dans un cadre historique. Le décor du roman est la description d'une époque particulière, reconstituée plus ou moins d'après les mémoires, les chroniques, les lettres, etc. La couleur locale^ comme au théâtre, y domine. C'est donc un genre essentiellement romantique, et qui nous est venu, renouvelé et mis au point, de l'Angleterre. C'est là, en effet, que, de 1814 à 18(^, Walter Scott avait publié une série de romans, dont le succès et l'influence déterminèrent dans toute l'Europe une prodigieuse floraison d'œuvres analogues. Walter Scott excellait à choisir ses cadres et à y adapter ses personnages : Waverîey, Iuanhoé\ le Monastère, Quentin Durward, intéressaient les lecteurs à la fois par une intrigue romanesque à souhait, amusante et morale, et par la peinture de FÉcosse au dix-huitième siècle, de Y Angleterre du douzième et du seizième siècle, de la France du quizième siècle, etc.

Alfred de Vigny publie, en 1826, Cinq- Mars ou une Conjuration sous Louis XII L Dans l'/zz/roc/z/cf/o/ï, il présente une théorie du roman historique, où il revendique les droits du poète en face des droits de l'histoire. C'est pourquoi il invente, beaucoup plus qu'il ne peint ses personnages : Louis XIIL Cinq-Mars, de Thou, Richelieu. Si ce roman n'avait précédé de quelques années Marion Delonne, on pourrait croire que Vigny a puisé dans le drame de V. Hugo sa puênle philosophie de l'histoire. Tel qu'il est, ce roman continuera à être lu, pour son style ferm^^ coloré, tout ensemble pittoresque et sobre.

LE ROxMAN AlJ XIX^ SIÈCLE

En iS'dîl, Vigny donne Stello ou les Diables bleus, dans lequel l'histoire n'intervient qu'à titre d'exemples. 11 s'agit, pour l'auteur, de démontrer une thèse, à savoir que le poêle, onj^^^^^èMév^lemeni Vhoxnme de lellres e^l m incomprfs, quelle que soit la forme politique de la société où il essaye de vivre : monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république. Les trois exemples sont: Gilbert, Chatterton et André Chénier. Du second de ces épisodes, Vigny fit en 4835 un beau drame ; le troisième est le plus émouvant, mais Vigny attribue trop légèrement à Marie- Joseph Chénier un rôle odieux. — Le dernier roman d'A. de Vigny, Grandeur et Servitude militaire (4835), est encore une «démonstration», très noble d'ailleurs, et qui fait honneur au soldat-poète. L'histoire n'y apparaît que comme fond de tableau dans les nouvelles destinées à illustrer le livre: Lauretle ou le Cachet rouge, la Veillée de Vincennes, la Vie et la Mort du capitaine Renaud ou la Canne de jonc. C'est, à tous les points de vue, et malgré une solennité quelque peu creuse dans les chapitres de théorie, la meilleure œuvre en prose d'A. de Vigny.

Victor Hugo, séduit à la fois par tous les genres, écrivit, tout jeune encor^des romans terriblesj^donl la lectu^-e fait aujourd'hui souffre ^-Bug^Jaryûl^èi H an d'Islande. OiT peut également négliger le Dernier Jour d'un condamné (1829), étude plus pathologique que psychologique, d'un réalisme assez fantaisiste.

Son premier roman digne d'estime est Notre-Dame de Paris (4831). L'intrigue, établie entre des personnages violemment antithétiques, est pénible et peu intéressante en elle-même. Une jeune bohémienne Esméralda, enfant perdue qui doit, au dénouement, retrouver sa mère (grâce à une amulette et à un petit soulier), est aimée du jeune capitaine Phœbus. Elle est poursuivie par la haine du diacre Claude FroUo, et protégée par le difforme Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame. Phœbus est le jeune premier de ce mélodrame, dont Claude Frollo est le traître; et Quasimodo en est le bouffon sympathique, réunissant en lui, comme Triboulet, le grotesque du phy-

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sique au .sublime du sentiment. Mais si l'invention et là psychologie de ce roman sont très faibles, Victor Hugo prend sa revanche dans la partie descriptive, où il faut louer beaucoup moins d'ailleurs son exactitude qu^ sa puissance d'imagination, Au livre premier, la Grand' Salle du palais de justice(ch. I),-— au livre II, la Place de Grève (ch. Il), — au livre III, Noire-Dame (ch. I) et Paris à vol d'oiseau (ch. II), — au livre VII, les Cloches (ch. III), etc., autant de descriptions qui resteront célèbres. Victor Hugo s'y montre le voyant qu'il est en poésie ; tout y prend corps et âme et grandit jusqu'au symbole étrange et magnifique. Certaines scènes, comme la chute de Claude FroUo (liv. XI, 'ch. II), sont d'un réalisme effrayant. '

Les Misérables, commencés avant 1830, publiés seulement en 186^2, sont une œuvre touffue, composite, une réunion de romaas plutôt qu'un roman (histoire du forçat Valjean et de l'éveque Myriel, histoire de Fantine, histoire de Cosette, etc.) ; et d'autre part, c'est une thèse. Sous l'influence des doctrines humanitaires et socialistes de Cabet et de Proudhon, Hugo plaide la cause de tous ceux que la société méprise, et dont on pourrait lui imputer à elle tous les crimes. Les pages magnifiques abondent dans ce singulier ouvrage : le portrait de révêque^ la fuile de Jean Valjean, la description du couvent de Bénédictines où est élevée la petite Cosette et où s'est réfugié Jean Valjean, la bataille de Waterloo, etc., mais il y a ici beaucoup moins d'originalité que dans Notre-Dame de Paris ; c'est, au fond, du Balzac mêlé de George Sand, et souvent ce n'est plus que de l'Eugène Sue.

Victor Hugo donne encore les Travailleurs de la mer (1866), où il se retrouve grand poète descriptif, mais avec une exubérance qui gâte ses plus belles visions. « On saute vingt feuillets pour en trouver la fin. » L'histoire de Giliatt et de la pieuvre serait un véritable chefd'œuvre, si Hugo ne trouvait spirituel d'écrire au sujet de ce monstre un chapitre d'histoire naturelle en style apocalyptique, destiné à faire frémir le lecteur, et qui ressemble à un monologue comique. — En 1869, VHomme qui rit, — en 1872, Oualrc-vingl-treize , sont les derniers romans de Victor Hugo. 11 y a plus de simplicité et de sobriété dans

LE ROMAN ATT XTX'' SIÈrXE

Qualre-vingMreize, et les caractères, un peu systématiques, y forment une opposition intéressante.

En résume, Victor Hugo, dans tous ses romans, apparaît comme un poète qui, n'étant plus discipliné par la forme du vers, ou par les limites naturelles des genres, s'épand et se répand à l'aventure. Il devient le jouet et la victime de sa prodigieuse imagination. 11 ressemble à un fleuve débordé qui ne retrouve plus ses rives ni sa direction, mais qui, s'il rencontre une vallée resserrée ou une pente rapide, reprend son roulement majestueux ou se précipite en étincelante cascade.

Alexandre Dumas père (1803-1870). — 11 faudrait plusieurs pages pour énumérer les romans d'Alex. Dumas, qui, d'ailleurs, est moins un romancier qu'un prodigieux conteur. Son ouvrage le plus populaire est : les Trois Mousquetaires (1844), où d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, représentent, d'une façon assez sommaire mais assez juste, quatre tempéraments différents ; leurs valets, appropriés chacun à son maître, les complètent. Les quatre amis sont mêlés à l'histoire de Richelieu et de Mazarin, histoire aussi peu exacte que possible, mais vive et pittoresque. — Dans Vingt Ans après (1845), Dumas nous promène, avec les mêmes personnages, en Angleterre, où nous assistons à la mort de Charles le^, puis il nous ramène à Paris, en pleine Fronde. — Le succès des Mousquetaires n'étant pas encore épuisé, Dumas en tire le Vicomte de Bragelonne (18^7), où apparaît la figure mélancolique de Mlle delà ValUère. Citons encore Monte-Christo (1845), le Chevalier de Maison-Rouge (1848), etc. — A là-condition de ne chercher dans Alex. Dumas ni histoire, ni psychologie, et de le lire pour « passer le temps », on est vraiment amusé par cette verve intarissable, qui rappelle celle de La Calprenède au dix-septième siècle. Dumas père eut de nombreux collaborateurs, qui l'aidaient, soit pour l'invention, soit pour la rédaction, à suffire aux exigences des éditeurs et des journaux. Le plus distingué d'entre eux hii Auguste Maquet.

Il faut encore rattacher au roman historique le Capitaine Fracasse^ de Théophile Gautier (1863), histoire d'une

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troupe de comédiens de province. L'ouvrage vaut surtout par de célèbres descriptions : le château de la misère.

Le roman-feuilleton. — C'est vers 4840 que les journaux commencent à publier par fragments quotidiens de grands romans, plus ou moins historiques, fantaisistes, socialistes et moraux. Jusqu'alors, le feuilleton du journal, ou « rez-de-chaussée » de la première feuille, était réservé à la critique dramatique, ^aux variétés littéraires, aux éphémérides, aux jeux d'esprit et charades, etc. En 1841, le Journal des Débals tenta le premier de donner un roman découpé en feuilletons : ce fut un ouvrage de Frédéric Soulié, les Mémoires du diable ; — en 1842, parurent dans le môme journal les Mystères de Paris, d'Eugène vSuë.

Le public mordit à plein à cet hameçon d'un nouveau genre. On faisait queue chaque jour aux bureaux des Débats, pour avoir, au sortir de la presse, la suite du feuilleton. L'auteur des Mystères de Paris recevait des lettres suppliantes, qui le priaient de mettre un terme aux souffrances de son héroïne, de démasquer les imposteurs et de châtier les coupables. Ne dit-on pas aussi qu'Eugène Sue, ayant été mis en prison pour n'avoir pas monté sa garde, menaça d'interrompre son feuilleton, et que le maréchal Soult, lecteur enragé des Mystères, s'empressa de le faire remettre en liberté ? D'ailleurs, Eugène Sue gagnait une fortune à ce métier. — Dumas père devint bientôt le fournisseur le plus fécond des journaux. Monte-Christo parutdans le Constitutionnel , la Reine Mary ot ddiU^ laPresse, etc. Après eux, les Ponson du Terrail, les Paul Féval les Erckmann-Chatrian, continuèrent à fabriquer, non sans imagination, une quantité prodigieuse de romans, écrits le plus souvent au jour le jour. Et ils ont des successeurs.

Il résulta, de ce mode de publication fragmentaire, certains procédés de composition et de style qui s'expliquent par la nécessité de tenir en haleine un public à la fois -exigent et naïf. E. Sue et Dumas poussèrent jusqu'au génie Fart de piquer et de soutenir la curiosité sans jamais la satisfaire complètement, etde croiser demultiples intrigues qui s'embrouillent et se débrouillent avec une savante lenteur. — Ou voit aussi ce que l'histoire peut de-

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venir dans un genre ainsi traité. Elle ne fournit plus guère que des noms, des lieux et des costumes. —-Quant au style, il prend un caractère de vivacité spécieuse, de fausse rapidité dans la description et dans le dialogue. On peut dire que le roman-feuilleton a perdu le roman historique, lequel commence par une œuvre de haute littérature, Cinq-Mars, pour finir par Rocambole. Cependant, c'est au genre historique, mais renouvelé par la méthode réaliste, qu'appartient la *Sa/amm6o de G. Flaubert.

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