IV. — Le Théâtre sérieux
Définition et caractères. — Ici, on éprouve un réel emjDarras à définir. Le théâtre sérieux en France est représenté par deux genres tout à fait distincts : les mystères du moyen âge, et la tragédie. Le mystère est un drame sacré, sorti des cérémonies du culte, et qui passe successivement par les formes suivantes : trope, drame liturgique, miracle^ mystère (pp. 98 et sq.). Puis, brusquement, au milieu du seizième siècle, il disparait; il ne donne pas naissance, par une substitution de sujets, au drame historique, comme en Angleterre; il est aboli. Cependant, devant un public d'écoliers et d'humanistes, sont représentées les premières tragédies, ïmMées des anciens.
La tragédie, telle qu elle est à peu près constituée dès la première tentative de Jodelle en lb52 (p. 260), et par les théoriciens du genre, consiste essentiellement dans la représentation ^jHiajîrise morale prise aussi près que possible de sa fin ; — elle se renferme dans les trois unités d action, de temps et de lieu; — elle élimine tout spectacle, et renvoie derrière le décor Sî)ûTe action matérielle ; nous n'avons sur la scène que le contrecoup des événements sur la psychologie des personnages; — le sujet en est antique, ou pris dans un pays éloigné (nous verrons ce point se modifier dès le dix-huitième siècle); —les personnages sont de condition royale ou noble; — le dénouement est, en général, formé par une catastrophe, qui cause la mort d'un ou de plusieurs personnages, ce qui conclut sans ambiguïté la situation passionnelle; — elle provoque ainsi la pitié et la îerreur. — Le style en est logique et oratoire ; c est une suite
d'analyses, de plaidoyers, de discussions ; il n'est ni épique, ni lyrique, mais proprement dramatique.
En dépit de quelques changements, tels sont bien, de 1552 à 1842, de la Cléopâlre de Jodelle à la Lucrèce de Ponsard, les éléments essentiels de la tragédie.
Développement. — Seizième siècle, — La tragédie classique naît en 1552, avec la Cléopâlre de Jodelle (p. 261) ; elle semble devenir un peu plus libre dans les pièces de Robert Garnier (p. 265) et de Monlchrestien (p. 267).
Dix-septième siècle. — L'influence momentanée de la pastorale et de la tragi-comédie la menace d'une sorte de dissolution, avec Alexandre Hardy (p. 332) et Théophile de Viau (p. 334). Mais la Sophonisbe de Mairet, en 1634 (p. 33^), en établit définitivement la forme. Corneille, de 1635 à 1652, et de 1659 à 1674, donne des tragédies qui sont toutes « dans les règles », mais dont les sujets ne sont pas toujours choisis dans un rapport exact avec le cadre imposé; quelques-unes d entre elles eussent peut-être gagné à un système dramatique plus libre (p. 336 à 339). De même pour Rotrou (p. 355). Mais Racine comprend mieux le rapport entre l'action, les caractères et les règles dites d'Aristote. Il « fait quelque chose de rien » ; c'està-dire qu'entre le fait initial qui détermine la crise, et le dénoue- • ment, il n'introduit que des analyses et des conflits de passions : rien ne vient de l'extérieur; tout dépend des résolutions et des erreurs des personnages (pp. 462 à 480).
Dix-huitième siècle. — Avec Grébillon, la tragédie tourne au mélodrame romanesque, tout en respectant en apparence les règles usuelles (p. 658). Et pendant tout le siècle, on pourra constater que la forme de la tragédie classique reste fixe, que le style en est conventionnel, et que, au fond, elle se renouvelle soit par le sujet, soit par les idées. Ainsi se prépare, de très loin, le drame romantique. Voltaire écrit pour le théâtre de 1718 h 1778. 11 respecte scrupuleusement le cadre, et imite le style de Racine et celui de Quinault. Mais il emprunte des sujets à l'Histoire de France, à celle des peuples voisins ou lointains, obtient la suppression des banquettes qui encombraient a scène et défendaient toute IHusion par les décors, et commence h nous initier à Shakespeare (pp. 659 à 662). De plus, il introduit des idées philosophiques dans la tragédie, et, s'il date par