I. — Les romans de la Tal^ie ronde
Les sources. ~ Les luttes des Celtes de la Grande-Bretagne contre les Saxons, aux cinquième et sixième siècles, avaient inspiré, au dixième siècle, la chronique latine de Nennius, où apparaissait pour la première fois Arthur.
(1) G. Paris, Lillcvaluve française au nioijen ùge,% lOtt.
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légendes Arthuriennes. - Cette chronique fut développée et complétée, au commencementr du douzième siecie, par Gaufrey ou Jotroy (né à Monmoulh, mort en llo4), dans son Hisloria regum Brilanniœ. Cet ouvrage contribua à répandre les légendes d'Arthur et de Merlin, deja connues dans la société saxonne et normande par les nombreux récits ou lais des bardes gallois. Arthur, simple chef de clan, nous y est représenté comme un roi longtemps victorieux des ennemis de la Grande-Bretagne et dont les chevaliers, les plus braves et les plus polis de la chrétienté, prennent place autour à'une lable ronde, pom éviter toute querelle de préséance Arthur finit par et e mortellement blessé dans une bataille ; il disparaît alois mais ses fidèles disent qu'il a été transporte dans le séjour des bienheureux, l'île d'Avalon, d'où quelque jour il reviendra (Cf. la légende de Frédéric Barberousse) L loria regum Britanniœ de Gaufrey Monmoulh, et 1 adaptation en vers qu'en donna Robert Wace, sous le titre de Brut (HS5) (1), obtinrent d'autant plus de succès en i<rance que, d'une part, la récente conquête de l'Angleterre par les Normands (1066) semblait avoir ouvert une nouvelle source do curiosité et d'inspiration, et que, d'autre part, Gautrey et Wace avaient déjà transformé les rudes et barbares compagnons d'Arthur en des chevaliers delà plus parfaite courtoisie.
Légendes du Saint-Graal. - Aux légendes arlhuriennes proprement dites, se mêla de très bonne heure celle du Saint-Graal. Le Graal serait le vase où Joseph d Arimatlne recueiUit le sang du Christ; ce vase fut confondu avec celui de la Cène et avec celui où Pilate se lava les m^ms corps de Joseph d'Arimathie ayant ete rapporte d Orient par Charlemagne, donné par lui à l'abbaye de Moyenraoustier, dans les Vosges, puis transporté en Angleterre , on inventa, après coup, l'histoire des prétendus voyages de Joseph d'Arimathie et du Graal. Le Graal, perdu, devai être retrouvé par un chevalier au cœur pur; et Perceval lut le plus illustre des héros qui partirent à la quête du Graal
(1) Drut, pai'oe que Brutus était considéré comme le héros éponijme des Bretons.
LA LITTÉRAfÛhE ï^ltA'NÇAîSn:
Mythologie. — EiiHjj l'eiicljanlciii' Merlin, ialroduit d'abord joar Gaufrey, d'après Nennius, ' )uc un rôle considérable dans plusieurs de ces romans; il y représente, avec les fées, une vieille mythologie très difficile à reconstituer, et que les auteurs de lais ou de romans ne comprennent déjà plus.
Les lais. — Les chansons de geste ne sont qu'un développement des cantilènes épiques; les romans de la Table ronde ont été précédés eux-mêmes par des lais, courts poèmes, sortes de nouvelles en vers, chantés par les bardes gallois. Ces lais furent traduits en français ; ceux que nous possédons sont presque contemporains de l'époque même (xii^ siècle) où Chrétien de Troyes écrivait ses romans ; mais les premières adaptations sont antérieures.
Sur les vingt lais bretons que nous avons conservés, quinze sont dus à une femme, Marie, qui a vécu en Angleterre au douzième siècle, mais qui était née en France, et que l'on appelle Marie de France. Les plus célèbres sont : Yonec, dont le sujet est devenu populaire sbus le titre de rOiseaii bleu, et qui témoigne d'un art véritable de composition et de description; Lanval, où un chevalier est aimé d'une fée qui l'emporte avec elle dans File d'xVvalon ; Eliduc, nouvelle dramatique et psychologique, où la fatalité de l'amour et le dévouement féminin sont rendus avec une rare délicatesse ; le Chèvrefeuille, relatif aux aventures de Tristan et d'Yseult, etc. (1) ..
Ces nouvelles, sans doute, sont, par leur merveilleux féerique, assez semblables à des contes d'enfants. Mais la peinture de l'amour pourrait nous permettre de les rapprocher de nos meilleurs romans psychologiques. Cet amour qui, chez Chrétien de Troyes, tourne à la galanterie raffinée et presque au marivaudage, est dans quelquesuns de ces lais, en particulier dans Eliduc et dans le Chèvi^efeuille, un sentiment profond, mélancolique, douloureux, exalté jusqu'à la folie et résigné jusqu'au sacrifice
(1) M. L^. Clédat .a donné une analyse de ces /a/s, avec de nombreuses citations, dans VHisîoire de la liiiéralure française (Julleville-Cohn, l'm), t,4, p. 260.
LA. LITïÉItATUKi: COUIilOISK 49
1 ^oi-même 11 esl uc dans les lèlcs inybli(iiics et
:Ses c^s 1 y "^«''o/.s.. Il en subsistera quelq..es t|..ts Hns les romLis de la Table ronde, mais brises, mêles a J finis (Vames trop mondains; le tout formera un eS embt n e que incohérent, bientôt ridicule C'est donc Te pSér^''^^ les /«'-^^ q^'il '«"t le chercher sous sa forme la moins altérée.
TH«tan et Yseult. - On retrouve aussi cet amour « nlus ?ort aue la vie et que la mort » dans la légende de r?SL; Et Convient d?la traiter séparément, en deh^ du o-roupe formé par les romans de la Table londe (l).
TH.tnn nrince de Léonois et neveu de Marc, roi de Cor-
, a^nV e ce nays d'un monstre, le Morhout, qui venait nouaiUes. d^l'^ie pays a ^^^^^
ru^'^T.rîa lé^S gre^ùf d^ Thésée et du Minolaure). filles (cf. la ^''^flf^J;'''^'^!^ 1-éoée empoisonnée du Morhout,
lustan se î' '» i' Irlande où il est ffuéri par la reine. (Cette ^""""^sria S'd YSt!V°ertàines fersions nous disent que San e t ZIri par Ysèult elle-même.) Plus tard, Tristan ? pn Irlande - il est chargé de ramener la prmcesse \ seuil TvÏÏMa fÏ do t l'épouser. Sur le navire qui les porte l^^rlandfen Co nouailles, Tristan et Yseult boivent par en^ur V. Hf.^tiné à lier Yseult et Marc d'un amour malterable. ne. ? reTas'on oupable et fatale. La suite de l'histoire noul présenîe de nombreux épisodes où celte passion lait le f^.ivmpnt des trois personnages.
q ,?vaat les auteurs, le dénouement change : les uns nous y Vit nhiltre n'ayant «u'une influence limitée à trois ans, S£n eTlteÎt^cess^eTde sUmer ; les autres, qu'ils sont tués
iHS!^:s-fe^
blonde, qui, de son côté, ne cesse de penser a T"stan. CeU„c p-«t blessé par une arme empoisonnée ; il ne peut etie ^ueri que pai Yseult de Cornouailles. Aussi l'envoie-t-il chercher,
m Nous avons deux romans en vers sur Tristan : celui de 1) iNoub Thomas, vers 1170.
S bSn de Tioyes aWit composé un aujourd'hui perdu.
h rhi6u. de sa reinuic, on i ccummaudant au messager de mectre une voile blanche au navire s'il ramène Yseult, et une voile noire si la reine a refusé de venir (cf. encore la légende de Thésée et d'Égée). L'envoyé, Kaherdin, réussit dans sa mission, et Yseult revient avec lui ; cependant Tristan, étendu sur son lit, attend avec anxiété le retour du navire, qui, presque en vue de la côte, est d'abord ballotté pendant cinq jours par la tempête, puis est retenu par un calme plat. La femme de Tristan, qui a surpris son secret, guette, à la fenêtre, l'apparition du navire. Elle l'aperçoit, voile blanche au vent : par jalousie, elle annonce à Tristan que la voile est noire. Alors Tristan, ne pouvant plus longtemps retenir sa vie, meurt de douleur. Yseult, arrivée trop tard, expire auprès de lui (1).
Chrétien de Troyes (f 1195). De tous les poètes qui exploitèrent et adaptèrent au goût français la « matière de Bretagne », le plus célèbre est Chrétien de Troyes. On ne sait presque rien de sa vie. Il eut pour protectrice et pour inspiv-atrice une autre Marie de France, femme du comte Henri de Champagne, fille de Louis VII etd'Aliénor de Guienne. Peut-être Marie connut-elle par sa mère, devenue reine d'Angleterre dès 1154, des lais et des romans gallois ou anglo- normands qu'elle communiqua au poète fra:nçais? Nous savons que celui-ci lui dut le sujet du Chevalier à la Charrette ; nous savons aussi qu'il écrivit son Perceval d'après un original que lui fournit le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, qui avait séjourné en x\ngleterre.
Les œuvres de Chrétien ne sont pas toutes parvenues jusqu'à nous.
Après Tristan (vers 1160), il donna Érec, Cligès, Lancelot ou le Chevalier à la Charrette (wers 1170), Y vain ou le Chevalier au Lion, Perceval (vers 1175). Ce dernier roman est resté inachevé, interrompu peut-être par la mort de l'auteur. Nous allons donner une rapide analyse des trois principaux poèmes.
Le Chevalier au Lion. — Voici le vrai roman arlhurien. Il y a une sorte de prologue, dans lequel nous entendons plusieurs chevaliers, réunis à la cour d'Arthur, raconter leurs exploits.
(1) Lire la Mort de Tristan et d'Yseult dans le Choix de textes de Vancien français d'AuoERTiN, p. 43 (Belin).
LA LITTÉRATURE COURTOISE
Sur les indications de Tun d'eux, Yvain se rend dans la foict de Brocéliande, où il découvre une fontaine, abritée par un pin et entourée d\m perron d emeraude. Il prend de leau, clans une tasse d'or suspendue au pin, et la répand sur le terrain ii). Aussitôt s'élève une formidable tempête. Puis un clie^^^^'f^^^ présente et l'attaque. Yvain lui résiste vaillamment, le blesse à mort, et le poursuit jusqu'en son château, ou il pénètre et se cache. Yvain assiste aux funérailles du chevalier ; il aperçoit sav^uveet s'éprend d'amour pour elle. Grâce a une comidente de la châtelaine, véritable soubrette de comédie, il peut pénétrer jusqu'à la dame et l'épouser. - Chrétien a traite av^^ un art raffiné, plein d'esprit et de sûreté, les entrevues d \vam et de la dame (2). - Bientôt le roi Arthur, suivi de ses barons arrive à la fontaine ; Yvain leur donne l'hospitalité dans t.on, château ; puis, désireux d'accomplir de nouveaux exploits i quitte sa dame pour un an. Quand il revient le terme est passé; l'entrée de sa demeure lui est refusée. Alors, il sejeue, par désespoir, dans de folles équipées. C'est dans 1 une d elles. qu'il délivre un lion d'un serpent qui fenlaçait ; ce lion, reconnaissant, s'attache à lui : de là son titre de Chevalier au Lion. Enfin, sa vaillance lui obtient son pardon.
Lancelot ou le Chevalier à la Charrette. - Ce roman est beaucoup plus touffu ; il n'est pas d'ailleurs tout entier de la main de Chrétien, qui le fit terminer par Godefroy de Lagm. — Le titre vient de ce que l'un des chevaliers de la cour aivithur, Lancelot iqui n'est nommé que fort tard dans le poème, pour piquer la curiosité des lecteurs), est parti à la recherche de la reine Guenièvre, femme d'Arthur, enlevée par Meleagant, fils de Bademagne, « roi du pays d'où l'on ne revient pas ». Ln chemin, Lancelot perd son cheval, et, pour ne pas interrompresa poursuite, il accepte de monter sur une charrelle conduite par un nain: c'était une sorte de déshonneur, auquel il se soumettait volontairement « pour le service de sa dame ». Nous avons ici un trait essentiel d'amour courtois, j Lancelot franchit le pont périlleux, tranchant comme le fil d une epee. Après plusieurs épisodes, il délivre la reine, pour l amour de laquelle il consent encore à se laisser humilier dans Un tournoi, jusqu'à ce qu'elle l'ait autorisé à prendre sa revanche. — Lancelot est le type le plus parfait du chevalier. Non moins célèbre fut Gauvain, neveu d'Arthur, modèle de bravoure et de fidélité
(1) Lire, dans la Chrestomalhle de M. Clédat, p» 142, le pas- Bos-e sur la fontaine merveillea
(2) Lire, dans la ChrestonuMie de G. PAms, p. 95, cette longue charmante scène.
dcsinlércssée, qui joue un rôle iinportaiil dans le poème. Au-, près d'eux, le sénéchal Keu, fort brave aussi, se trouve placé parfois dans des situations presque comiques. — Le Chevalier à la Charrette fut mis en prose sous le titre de Lancelot (1220), et jouit jusqu'au seizième siècle d'une réputation européenne (1).
Perceval. — Le père et les deux frères ainés du jeuneTerceval ayant été tués dans des tournois, sa mère tente de conjurer la fatalité qui semble menacer toute la famille, en se retirant avec son enfant dans un château perdu au milieu d'une vaste foret; elle espère que celui-ci échappera aux séductions de la chevalerie. Mais Perceval, errant dans la forêt, rencontre des chevaliers, s'entretient avec eux; et, malgré les protestations de sa mère, il part. Il se rend dans le château du roi pécheur^ où il aperçoit le Graal : il devait, paraît-il, poser une question au sujet du vase mystérieux dont il aurait ainsi rompu Tenchantement; mais il reste muet. — Là se termine l'œuvre de Chrétien (2).
La légende de Perceval a été complétée par un grand nombre de poètes. Dans ces différentes suites, le Graal devient le vase où Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ. A la même époque, Robert de Boron compose trois poèmes qui s'enchaînent: Joseph dArimalhie, Merlin, PercevaL Puis sous le titre de la Quête du Saint-Graal (attribuée à Robert de Boron, et dont le texte français est perdu) nous avons un récit des aventures de Galaad, fils de Lancelot, qui remplace Perceval dans sa mission f 3).
IL — Les romans cV aventures.
Ce n'est pas seulement à la Bretagne que le moyen âge emprunte des sujets et des héros de romens. Il puise aux sources les plus diverses, et particulièrement (surtout
(1) Voir répisode de Françoise de Uimini, dans la Divine Comédie de Dante: Enfer, chant V.
(2) Lire, dans les Récils extraits des poêles et prosateurs du moyen âge de G. Paris, Fentrevue du jeune Perceval et des chevaliers rencontrés dans la forêt.
(3) Un poète allemand. Wolfram d'Esclienbach (mort en 1230), nous a laissé également un Perceval ; Richard Wagner en a tiré s on Par si fat.
LA LIÏTKRAÏURE COURTOISE
On ne saurait cnumérer ici qu un très petit "om;^*^
»lïro£S"r e"co1e „-avo,.,-„o»s conservé
qu'une partie de ces ouvrages. d'origine Signalons d'abord le Roman .des Sept Sages, aongi
indienne.