‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 34 sur 281 · I. — Le îloîwain du Renard · texte numérisé non relu

I. — Le îloîwain du Renard

Les fables au moyen âge. — Le moyen âge a manifesté un ffoûttout particulier pour l'apologue. Il cherchait en etfet, dans les ouvrages de l'antiquité, des leçons de morale pratique; et l'apologue, entre tous les genres, lui offrait la plus riche moisson d'exemples (1).

(1) Très nombreux sont les recueils latins où les écrivai-as français, du onzième au quinzième siècle, ont puisé les sujets

de leurs fables. .

Les principaux sont celui d^Avianus (auteur latin qui a probablement vécu au quatrième siècle ap. .J.-C), et qui a laissé quarante-deux fables en distiques élégiaques, — et celui qui i}orte le titre de Romulus, comprenant dans sa forme la plus complète environ quatre-vingts fables, en prose latine, adaptées d'Ésope, de Phèdre et de Tlnde.

Le premier recueil de fables écrites en français et en vers est celui de Marie de France, qui, au douzième siècle, traduisit un Romnhis anglais attribué au roi Alfred. Ce recueil porte le titre d'Ysopet (dérivé du mot Ésope). On possède plusieurs autres Ysopeîs (1).

En dehors des fables transmises par l'antiquité, il en circulait une foule dans la tradition populaire. Ces contes d'animaux « diffèrent de Fapologue, selon G. Paris, en ce qu'ils ne se proposent aucun but moral; mais, reposant sur une observation sympathique et gaie des mœurs de certaines bêtes, ils leur attribuent, pour exciter le rire, les aventures qui conviennent à leur caractère supposé et à leurs habitudes connues » (2) .

Les sources du Roman du Renard. — Les contes d'animaux, auxquels vinrent se joindre, en se débarrassant de leur morale, un certain nombre de fables ésopiques, formèrent par leur agglomération, probablement au douzième siècle, une sorte d'épopée animale, « La grande innovation, dit Gaston Paris, est d'avoir individualisé les héros de ces récits et de leur avoir donné des noms propres : il ne s'agit plus d'un loup, d^un goupil, mais dlsengrim et de Raganhard, avec leurs femmes Piichild et Hersind (plus tard Isengrin, Renard, Richeut, Hersent). Autour de ces personnages, tous les épisodes se réunissent en un seul récit vraiment épique, qui va des premières querelles des deux compères à la mort d'isengrin ou à la victoire du Renard (3). »

Les différentes branches du Roman du Renard. — Nous avons en français une série de branches composant l'ensemble vulgairement appelé le Roman du Renard. Les

(1) On peut lire quelques-unes de ces fables médiévales dans Récits extraits des poètes et prosateurs du moyen âge, de G.Paris, p. 111.

(2) G. Paris, Littérature française au moyen âge, § 82.

(3) Id. Ibid., § 81. — C'est probablement dans le Nord de la France, en Picardie, que fut écrit le premier roman de ce genre. Nous n'en possédons pas la version primitive; nous pouvons nous en faire une idée d'après un poème latin, VIsengrinus, écrit au douzième par Nivard de Gand, et d'après un poème allemand, le Beintiart Fuctis, composé vers 1180 par Henri Le Glicliezare :

r.p! Hp.rnip.r n'n f^^U, nue. tvficïiùve, un roman fr;ïnp.pi<^ np.rrhi.

LA LITTÉRATURE BOURGEOISE ET SATIRIQUE

auteurs do ceLtc immense compilation ne nous sont pas tous connus (on cite seulement Richard de Lison, Pierre de Saint-CÎoud et un prêtre de la Croix-en-Brie). « Mais, dit M. L. Sudre, ils ont dû être légion, et déjà au douzième siècle, surtout au treizième, leur nombre s'est accru d'une foule d'ouvriers, qui, dignes émules des rajeunisseurs des chansons de geste, leurs contemporains, ont repris chaque épisode pour le remanier et hélas ! trop souvent pour Taffadir et lui enlever sa saveur première (1). »

Ces multiples branches françaises peuvent se grouper en deux cycles : 4^ le cycle primitif (xii® et xiii^ siècles), comprenant 30 à 40 branches, d'un total de 34.000 vers. Pierre de Saint-Cloud doit être Fauteur des deux premières ; 2° au quatorzième siècle, on a Renard le Nouvel (dont Fauteur est Jakemars Giélée), et Renard le Contrefait (c'est-à-dire refait d'après l'ancien poème), et qui compte 50.000 vers. A la fin du quatorzième siècle. Eustache Deschamps y a ajouté un dernier poème de 3.000 vers. — Le tout dépasse 400.000 vers.

Les personnages. — Les principaux héros de cette « ample comédie à cent actes divers », héros qui, à travers les différentes branches, restent toujours conformes à eux-mêmes, sont : le goupil (latin vulpecuhim) surnommé Renard, nom propre devenu si célèbre que, de très bonne heure, on a délaissé le mot goupil, pour désigner exclusivement Fânimal par son sobriquet ; le loup, Isengrin ; la goupille, Richeul ou Hermeline ; la louve, Hersent ; Fours, Bruno ; l'âne, Bernard ; le blaireau, Grimherl ; le chat, Tiberî;\e corbeau, Tiécelin ; le moineau, Drouïn ; etc. Ce sont là noms propres désignant l'animal, non pas d'après un de ses caractères naturels, mais comme une personne. Le poète qui, le premier, les leur a attribués, de sa libre fantaisie, les a marqués de traits si précis, à tel point adap-tés aux allures et aux mœurs de ces animaux d'après la tradition populaire, qu'ils s'imposèrent à ses nombreux imitateurs et successeurs. — Tous les noms de ce premier groupe sont d'origine germanique.

(1) Histoire de la lilléralure française, Paris, Colin, 1896, t. il, Chap. I, p. 15 {les . Romans du Renard, par L. Sudre).

'^'^ LA JJTJ lORATl RE FRANÇAISE

Un srçoiid groupe i)ortc dos noms français et symbo. liques, tirés de la nature ou du physique des animaux : le lion, Noble ; la lionne, Fière ou Orgueilleuse ; le coq, Chan-. îecler; le lièvre, Couarl ; le taureau, Bruîanl ; le mouton, Belin ; le rat, Pelé ; le limaçon, Tardif; les poules, Blanche, Noire, Boussolîe; etc.

Analyse de « Renard ». — Tous ces personnages reparaissent dans les nombreux épisodes du roman ; de là une sorte d'unité dans cet ensemble si touffu.

L'histoire commence à la naissance de Renard et d'ibengrin. — Après avoir été chassés du Paradis terrestre, Adam et Eve ont reçu de Dieu une baguette, au moyen de laquelle ils peuvent, en frappant la mer, obtenir ce qu'ils désirent. Adam fait sortir des flots des animaux utiles ; Eve, des animaux nuisibles ; c'est ainsi qu'lsengrin et Renard lui doivent la vie. Bientôt Renard devient le principal héros du poème.

Renard s'en prend d'abord à des animaux plus faibles que lui; il est berné et dupé par chacun d eux. Chantecler, saisi et emporté par Renard, conseille à son ravisseur de répliquer aux injures des paysans : Renard ouvre la bouche, et le coq s'envole; la mésange, sous prétexte de donner le baiser de paix à Renard, lui jette dans la bouche de la mousse et des feuilles : Tiécelin, le corbeau, laisse tomber le fromage qu'il tenait entre ses pattes, mais échappe lui-même à une nouvelle ruse du goupil ; Tibert, le chat, fait tomber Renard dans un piège où celui-ci comptait le prendre.

Vesprll du roman est bien la revanche des petits sur les puissants ; car si Renard est vaincu par le coq, la mésange, le corbeau et le chat, il va triompher lui-même du loup, de l'ours, du lion, etc.

Les principaux épisodes de la lutte entre Renard et Isengrin «ont les suivants : — Renard, pour se venger d'Isengrin qui a dévoré un gros morceau de lard dont il espérait faire son profit, l'emmène dans un cellier, où il l'enivre ; Isengrin se met à pai^ler et à chanter si fort, qu'il est surpris et battu. — Renard, apercevant une charrette chargée de poissons, en particulier d'anguilles, se couche au bord de la route et contrefait le mort; le conducteur de la charrette le ramasse pour vendre sa peau, et le dépose sur les paniers. Renard, tout doucement, se passe au cou plusieurs colliers d'anguilles, saute à terre, et s'enfuit. Pendant qu'il fait rôtir ses anguilles, en son château de Maiiperluis {perlais signifie trou ; cf. perluisane), Isengrin vient à passer; \o parfum du rôti le grise, et il demande à Renard de quelle façon il a pu se procurer un mets si excellent. C'est alors que

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Renard remmenant, le soir, sur un étang glacé, lui dit de laisser pendre sa queue dans reau, à travers un trou de là Place; à la queue d'Isengrin, Renard a attache un seau, ou les poissons doivent s'entasser ; quand le loup sentim que le seau est devenu très lourd, il n'aura qu'à tirer a lui. Bientôt, Isencrrin ne peut plus faire un mouvement, car il est prisonnier dans la glace. Arrivent des chiens et des chasseurs; un de ceux-ci, qui veut tuer le loup, dirige maladroitement son arme ; la queue d'Isengrin est coupée au ras de la glace, et le malheureux s'échappe. - Renard est au fond d'un puits et ne sait comment en sortir ; arrive Isengrin, auquel Renard persuade de se placer dans rautre seau pour venir le rejoindre en naradis ; le poids d'Isengrin fait remonter Renard, et le loup ïeste à son tour au fond du puits, d^où il n'est tiré que pour être à demi assommé. , , "

Dans Renard Teinturier, Renard est tombe dans une cuve pleine de couleur jaune préparée pour la teinture. Pendant sa longue absence, sa femme, dame Hermeline, veut se remarier avec son cousin Grimbert, le blaireau. Renard, déguise en iongleur, assiste aux préparatifs de la noce, se fait reconnaître tout à coup, et châtie d'importance son oubheuse épouse. Isengrin et sa femme Hersent jouent leur rôle dans cet épisode Imusant, mais d'une bouffonnerie exagérée, et où les ammaux ne paraissent plus observés avec autant de finesse que dans les premières èrcf^ic/zes.

U Jugement de Renard est peut-être la partie la plus célèbre de tout^ cet ensemble. Déjà, dans les anciennes versions le lion Noble, malade, avait voulu faire comparaître devant lui Renard, accusé par le loup, le chat et le cerf. Renard survient enfin. Il se justifie en disant qu'il voyageait à la recherche d'un remède pour le lion : que celui-ci s'enveloppe les épaules dans la peau du loup écorché vif, les pieds dans celle du chat, et qu'il se fasse une ceinture de la peau du cerf (cf. La ronlaine • le Lion, le Loup eî le Renard). Dans le Jugement de Renard, il n'est plus question de la maladie du lion. Noble tient cour plénière. Arrive un cortège composé de Chantecler et de ses poules Pinte, Blanche, Noire et Roussotte, qui escortent le cadavre d'une autre poule, Coupée, fraîchement tuée par Renard. Les plaintes de dame Pinte et de Chantecler, la colère de Noble, rensevelissement de dame Coupée, sont d'admirables parodies des discours et des procédés de chansons de geste: c'est là que Vespriî gaulois ou bourgeois se manifeste de la façon la plus piquante (1). On envoie chercher Renard par

(1) Lire cet épisode dans la Chreslomalhie dç^ G. Paris, p. 165.

LA LITTERATURE FRANÇAISfî

Bruno, puis par Tibert. Ceux-ci tombent dans les pièges que leur tend le goupil, et reviennent tout ensanglantés rendre compte au roi de leur vaine mission. Enfin, Renard, payant d'audace, se présente. Il fait humblement l'aveu de ses fautes, et demande, pour les expier, à faire un pèlerinage en Terre Sainte (1).

Le premier groupe, ou le premier cycle de Renard, s'achève par le Couronnement de Renard. Là, Renard est entré dans un couvent de Jacobins. Vétu en moine, il va prédire à Noble sa fin prochaine, et lui fait sentir la nécessité de désigner son successeur. Noble, dans sa confession, avoue que Renard seul est capable de porter la couronne. Renard est enfin couronné; il persécute les faibles et flatte les puissants ; il voyage en Palestine, en Espagne, en Italie (à Rome, il est reçu par le Pape), en Allemagne, etc. Cette branche est une satire contre les ordres mendiants.

Dès lors, les suites de Renard seront, de plus en plus, animées d'un esprit de raillerie systématique et virulente. Cet esprit se donne libre carrière dans Renard le Nouveau, où les animaux perdent trop souvent le caractère naturel et relativement vraisemblable qu'ils conservaient dans les premières branches: ce ne sont que combats, assauts, surprises, allégories obscures. — A plus forte raison, dans Renard le Contrefait, poème immense, décousu, et qui doit son succès aux allusions malignes et au pédantisme dont il est plein. Mais Renard y personnifie d'autant mieux l'esprit d'habileté, de fourberie, de résistance aux autorités, de libertinage dans tous les sens du mot ; il annonce Pathelin, Panurge et Figaro.

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